Le Dragon rouge/08

Michel Lévy frères (p. 79-91).

VIII


Le départ du comte de Canilly coïncidait avec un événement notable dans la vie du marquis de Courtenay. Ayant atteint sa majorité, il rentra dans la jouissance de ses biens, dont les revenus étaient au moins aussi grands que son désir d’en disposer. Maître de sa fortune, débarrassé de la demi-tutelle du comte de Canilly, de la présence de son frère le commandeur, dont la gravité le retenait malgré lui dans certaines limites, il ne vit plus d’obstacle à son goût pour la dépense. Il acheta le plus bel hôtel de Varsovie, l’agrandit de plusieurs bâtiments et de plusieurs jardins, et le monta sur un pied tout à fait royal. On lui envoya de Paris les tapisseries, les meubles et la vaisselle à la mode.

Par le faste, la variété, le nombre de ses équipages, le marquis jeta dans l’admiration les plus élégants seigneurs. Certes, Henri III lui-même, pendant son séjour de roi à Varsovie, n’avait jamais déployé un luxe si effronté. C’est que Henri III n’avait jamais été aussi riche que le marquis de Courtenay, dont l’ambition, ambition qui ressemblait déjà un peu à de la folie, consistait à rappeler, sans désavantage, la magnificence de Louis XIV. Pas moins. Ce modèle désespérant fut le sien. Le marquis se composa d’une cour ; sauf le titre de roi, il prit toutes les manières et les allures d’un roi. Il eut des pages, des lecteurs, des musiciens, des poëtes. Les campagnes du marquis de Courtenay ne pouvant être encore reproduites comme celles de Louis XIV, des peintres retracèrent sur les sujets mythologiques les plus gracieux. S’il ne conquit pas de royaumes, il songea du moins à s’immortaliser par des fêtes dignes de rivaliser avec celles du monarque fastueux de Versailles.

Une femme étant le meilleur guide à prendre pour décorer une maison, le marquis de Courtenay ne voulut rien faire sans consulter Casimire. Son goût fut sa loi. Elle choisit les étoffes, adopta les couleurs, commanda en souveraine sur toutes choses. Des poignées d’or passaient par ses mains et se convertissaient en pendules, en tapis, en ameublements exquis.

Au fond du cœur, Casimire n’était pas fâchée de donner un aliment à la langueur de ses pensées, toutes tournées vers celui qui n’était plus là. Nouvelle Pénélope, cette occupation frivole, imposée à son esprit par le marquis de Courtenay, était la broderie de ses veilles. Seulement son œuvre n’était pas détruite le jour. Elle devait lui faire, au contraire, le plus grand honneur dans l’opinion des dames polonaises, impatientes de voir arriver le moment où elles applaudiraient au goût et à l’adresse d’une Parisienne. C’est dans la plus profonde impénétrabilité qu’elle conduisit les travaux dont l’avait chargée le marquis, adroit à profiter de l’isolement où il l’avait mise pour l’entretenir des journées entières de ses propos adorables, superfins et musqués. Il débitait en une matinée plus de galanteries que n’en disait en un an son frère le commandeur. C’est seulement lorsqu’il n’était pas auprès d’elle, hanneton sans cesse bourdonnant, que Casimire pensait, le front dans ses deux mains, à son père, en route vers la France, à son grave ami, à son affectueux conseiller, qu’elle voyait toujours debout, devant elle, comme au moment de leur adieu, les yeux humides de larmes, le visage pâle et la main appuyée sur le pommeau de son épée. Elle collait alors son visage mélancolique aux carreaux de la croisée, et son regard se prolongeait sur le sol de neige qu’il foulait si loin d’elle. Où était-il ? Que faisait-il en ce moment ? Pensait-il à elle comme elle pensait à lui ? Quand reviendrait-il ? Pourquoi le corps ne peut-il s’attacher au corps, pourquoi l’ombre ne peut-elle suivre l’ombre, comme l’âme, pensait-elle, s’attache à l’âme, malgré les distances ? Sa rêverie était tout à coup brisée par un bruit de dedans. Le marteau du tapissier tombait par terre ; on accordait un clavecin ; le marquis revenait en fredonnant quelque air de sa façon. Casimire rentrait bien vite ses soupirs et ses tristes réflexions, et reprenait sa tâche interrompue.

Le marquis de Courtenay avait alors vingt ans, et il ne paraissait avoir aucun âge, tant il était frêle du corps, délicat de la figure : il tenait de l’enfant et du vieillard. Son front étroit, ses joues amincies, son menton pointu lui donnaient l’aspect un peu oiseau, signe notable de frivolité, de bizarrerie, de faible intelligence. La distinction, une certaine vivacité, un cliquetis brillant dans le regard, le vernis même de la jeunesse ne sauvait pas la pauvreté de ce visage, spirituel comme un bon mot, mais maigre aussi comme la plupart des bons mots. Toute l’exquise élégance de ses habits de soie, toute la finesse et la blancheur du linge étaient impuissants à dissimuler la maigreur du marquis. Son corps était une ligne droit, une règle parfaitement habillée. Il n’avait ni épaules ni hanches, et, quoi qu’il fît, ses jambes rappelaient celles du cerf.

Son pied pourtant était joli, bien dessiné, et, chose rare chez un homme de son organisation, sa main n’était pas sans grâce. Il n’est pas de soins, il est vrai, qu’il n’apportât à faire valoir ces deux extrémités de sa chétive personne. Du reste, il luttait souvent avec succès contre l’ingratitude de sa nature ; il se coiffait avec goût, s’habillait avec un art infini ; il travaillait ses ongles et sa peau comme une coquette sur le retour. Comme chez tous les hommes sans barbe, il y avait aussi de la vieille femme en lui. Il était causeur, médisant, indiscret, plus fin qu’habile, magnifique sans générosité. Il avait des envies plutôt que des goûts, et des besoins qu’il prenait pour des passions. Si l’on insiste sur les quelques avantages et les nombreuses imperfections de son physique et de son caractère, c’est qu’il était la millième preuve d’un fait qui n’a jamais été dit, malgré sa triste évidence.

Ce fait est celui-ci : c’est que, dans chaque famille noble un peu ancienne, et cette règle n’a pas d’exception, il se trouve, par suite d’épuisement des races un fou, ou un imbécile, ou un idiot, presque toujours un bossu. Tout sang qui ne se croise pas se vicie : voilà pourquoi les mulâtresses sont si belles, et les femmes issues de vieilles races, souvent si imparfaites par quelque côté. Victime de cet affaiblissement physique et moral, le marquis de Courtenay était placé aux limites de la difformité et de la folie, sans qu’on pût dire, à ce moment de sa vie, qu’il fût fou ou difforme.

— Ma toute reine, disait-il un jour à Casimire, nous ferons à nous deux un chef-d’œuvre. Nous rajeunirons Versailles, nous réformerons, nous corrigerons Versailles. Ah ! si j’étais né Louis xiv !

— Mais tu serais mort maintenant, répondit Marine présente à cet entretien.

— Tu as raison ; en effet, Marine, il vaut mieux que je sois tel que je suis. Admirez-vous beaucoup Louis xiv ? demanda-t-il ensuite à Casimire, avec un accent qui pouvait bien donner cette signification à ses paroles : C’est que je me pique beaucoup de ressembler à Louis xiv. Et il se reprit aussitôt : À quelle époque de sa vie le trouvez-vous digne de vous ?

— En posant sur la table les deux lais de velours dont elle assortissait les nuances, Casimire répondit : Je le trouve digne de lui lorsqu’il aimait mademoiselle de La Vallière.

— Ah ! vraiment, dit le marquis de Courtenay embarrassé de savoir s’il n’y avait aucune allusion directe à sa personne dans cette réponse. Pourriez-vous me dire pour quel motif vous donnez la préférence à cette époque de sa vie ? Serait-ce parce que ce fut pour mademoiselle de La Vallière qu’il entreprit de construire le château de Versailles ?

Le marquis leva ensuite les yeux, et les promena autour de lui comme pour établir une comparaison silencieuse entre son hôtel et la création de Louis XIV. Il allait au-devant de l’allusion, puisque l’allusion ne venait pas assez vite à son gré.

— Non, répliqua Casimire, mais parce qu’il fut grand, généreux, délicat, tant qu’il resta fidèle à mademoiselle de La Vallière, la plus douce et la plus intéressante passion de sa vie.

— Est fidèle qui peut et non qui veut, dit le marquis de Courtenay.

— Vous l’approuvez donc d’avoir oublié cette charmante femme, de l’avoir fait languir et mourir au fond d’un cloître après l’avoir tant aimée ?

— C’est moi, reprit Marine, qui me serais ainsi enfermée dans un cave pour pleurer du matin ou soir ce garnement-là ! J’aurais commencé par arracher les yeux à la Montespan afin de me soulager un peu, puis j’aurais dit son fait au monarque.

— Eh ! la tigresse !

— Pas moins, murmura Marine.

— Vous n’entendez rien aux passions, vous autres femmes ; vous croyez…

— Et qui donc y entendra quelque chose ? interrompit Marine.

— Le cœur s’agite longtemps avant de se fixer, dit le marquis avec l’intention de demander une excuse pour les légèretés de la jeunesse, les siennes comprises. Ce ne sont pas les premières amours qui sont les meilleures, ajouta-t-il ; elles sont comme les premières dents, il faut qu’elle tombent.

— Voilà une histoire ! s’écria Marine ; à ce compte on changerait trois fois, quatre fois, tant que les dents tomberaient. Ne l’écoute pas, Casimire ; c’est un chat de gouttière, notre marquis, qui voudrait faire venir l’habitude d’aller rôder sur les toits, parce qu’il ne peut pas rester les pattes croisées, assis auprès du feu.

— Du tout ! du tout ! Si c’est de moi qu’il s’agit, je dis que je cherche et que je trouverai une passion constante. Là dessus il roucoula un couplet de romance dont il avait oublié l’air et les paroles.

— Ah ! mon Dieu ! fit Marine en poussant un gros soupir.

— Quant à Louis XIV, reprit le marquis, je l’excuse, et j’ai des raisons pour cela ; j’excuserais de même mademoiselle de La Vallière si elle avait aimé un autre homme après avoir donné ou cru donner son cœur à Louis XIV.

— Je présume, dit Casimire, que sa mémoire n’a pas besoin de notre indulgence.

— Qui n’a pas besoin d’indulgence ? s’écria le marquis. Écoutez plutôt : mon grand-père, Hector de Courtenay, page de Louis XIV, me racontait un jour, auprès du feu, un trait peu connu de la vie du grand roi. Mademoiselle de La Vallière, puisqu’il s’agit d’elle, était depuis dix ans au couvent, aux Carmélites de la rue Saint-Jacques.

— Dix ans ! interrompit Marine. Au bout de dix jours seulement j’aurais mangé la sœur tourière, la mère abbesse, le parloir et les grilles.

— Tais-toi, Marine ; monsieur le marquis parle…

— Pourquoi n’ai-je pas été cette La Vallière ? moi ! Quand je pense qu’il y a des femmes dont on fait tout ce qu’on veut.

— Tu es bien trop grosse pour cela, ma nourrice, dit le marquis à Marine.

— Déjà que madame de Montespan n’était pas grosse, n’est-ce pas ? J’en connais plus d’un qui se croit Louis XIV, et à qui il manque autre chose qu’une couronne pour lui ressembler.

— Continuez, monsieur le marquis, je vous en prie.

— Puisque vous le permettez. Mon grand-père était donc de service, un soir d’été, dans les appartements de Louis XIV. Minuit avait sonné depuis longtemps ; le roi, suivant son habitude, avait caressé ses chiens ; il n’avait plus qu’à se mettre au lit, lorsqu’il fit appeler mon grand-père. « Monsieur de Courtenay, lui dit-il, allez ordonner qu’on fasse avancer sans bruit, jusqu’au perron du château, la voiture d’un de mes gens, la plus simple, revenez ensuite, et disposez-vous à me suivre. »

Mon grand-père obéit.

Tout se passa en silence.

Le roi et mon grand-père, son page, montèrent en voiture, et le cocher, à qui le roi avait parlé tout bas, se mit en devoir de les conduire. C’était par une belle nuit du mois d’août.

On traversa la Seine, on remonta les quais jusqu’au delà du Pont-Neuf ; la voiture s’enfonça ensuite dans une infinité de petites rues noires et silencieuses. Au bout d’une demi-heure environ, la voiture s’arrêta à la porte d’un vaste bâtiment sombre dont les ailes prenaient à elles seules une centaine de pas sur la longueur de la rue. Cette rue, mon grand-père ne le sut pas tout de suite, était la rue Saint-Jacques, et cette grande et triste maison, le couvent des Carmélites où, depuis dix ans, mademoiselle de La Vallière s’était volontairement cloîtrée. Depuis dix ans Louis XIV ne l’avait pas vue. Un retour sur le passé, une fantaisie royale, née au milieu d’une nuit d’insomnie, lui avait inspiré le désir (et les désirs du roi ne souffraient pas de retardement) de voir mademoiselle de La Vallière, qu’autrefois il ne pouvait se passer de voir un seul jour.

Casimire poussa un soupir, et, quoique cette histoire ne fût pas racontée avec la délicatesse de ton d’une Lafayette, elle l’attachait beaucoup. Il s’agissait d’amour et d’absence ; comment n’aurait-elle pas écouté avec intérêt ?

— Ma fille, tu ne travailles pas, lui dit Marine. Ces rideaux ne seront pas posés aujourd’hui si tu apportes tant d’attention à ce conte de fée.

D’une main Casimire fit signe à Marine de se taire ; de l’autre elle engagea le marquis de Courtenay à poursuivre.

— Je disais donc que le roi et mademoiselle de La Vallière ne s’étaient pas vus depuis dix ans. Louis XIV, devant les ordres duquel tout pliait, pénétra dans le couvent des Carmélites comme il serait entré chez lui, et fit aussitôt dire à mademoiselle de La Vallière qu’on l’attendait au jardin.

Mon grand-père avait suivi le roi.

Devant la façade intérieure du couvent s’étendait une double allée de marronniers, dont l’épais feuillage formait une large bordure d’ombre. C’est là que le roi, enveloppé d’un mantelet de satin couleur de muraille et adossé contre un arbre, se plaça pour attendre, après avoir fait signe à son page de s’éloigner.

Le page s’élança dans les allées du jardin, illuminé à cette heure de la nuit, d’un magnifique clair de lune.

— Casimire ! Casimire ! les rideaux ne seront pas posés aujourd’hui, ma mignonne.

— Silence ! Marine, silence !

— Curieux comme un page, mon grand-père eût bien désiré être témoin de cette singulière entrevue du roi et de son ancienne favorite…

— Ne vit-il rien, n’entendit-il rien ? demande brusquement Casimire.

— Mais il n’osait cependant s’approcher des marronniers sous lesquels il présumait qu’étaient le roi et mademoiselle de La Vallière, poursuivit le marquis de Courtenay. Que fit-il ?

— Oui, que fit-il ? dit Casimire.

— Il alla se cacher au fond du jardin derrière un bosquet de lauriers-roses, et là il tira sa flûte, instrument dont il jouait à merveille, et il exécuta un air langoureux, tendre, et qui sans doute paraissait plus tendre encore dans l’éloignement où se trouvaient le roi et sa charmante compagne.

— Tiens ! voilà que j’écoute, moi aussi, dit Marine. Ils ne seront pas posés d’aujourd’hui ces rideaux.

— Dès que le roi et mademoiselle de La Vallière eurent été frappés de la mélodie nocturne de ces sons, ils sortirent de l’allée des marronniers et entrèrent dans le jardin, comme pour chercher de quel endroit ils partaient à cette heure de la nuit, quand tout dormait. Ils se dirigèrent d’abord vers le point du bosquet où était le page ; mais celui-ci, affaiblissant adroitement les sons, changeant de place avec précaution, trompa leur attention, et, après les avoir jetés dans mille doutes, il les vit venir vers un endroit solitaire du jardin, entièrement éclairé par la lune. Là les attendait le page, qui ne jouait plus de la flûte que depuis quelques instants.

— Et il les vit bien ? demanda Casimire.

— Oh ! parfaitement, et comme eux-mêmes ne s’étaient pas encore vus pendant cette nuit, qui les réunissait après dix ans d’absence et pour la dernière fois de leur vie.

Ils s’assirent près d’une fontaine dont le trophée de marbre se perdait dans le lierre et dont le bassin était presque couvert sous des touffes de gazon. On n’a soin de rien dans les couvents, excepté des légumes et des fruits, de ce qui se mange. Mais l’architecture…

— Qu’est-ce que ça nous fait que ton architecture, marquis, dit Marine. Tu en parleras une autre fois ; c’est de la bagatelle. Voyons vite ce que se dirent le tourtereau et la colombe ; je grille. Dame ! ils en avaient à se dire depuis dix ans !

— Il faut bien que je parle de cette fontaine, dit le marquis de Courtenay, puisque mon grand-père se cacha derrière. À travers le feuillage, il vit que le roi tenait dans sa main la main de mademoiselle de La Vallière, dont le visage exposé aux rayons de la lune était de la blancheur de celui d’un fantôme.

— Pauvre femme ! murmura Casimire ; elle souffrait tant, elle avait tant souffert !

— Le roi, reprit le marquis, regardait avec une pitié touchante mademoiselle de La Vallière ; celle-ci examinait le roi avec une candeur angélique. Le page respirait à peine, de peur de faire le moindre bruit ; aussi entendait-il toutes leurs paroles, quoiqu’elles fussent prononcées à voix basse et comme on en laisse échapper pendant le sommeil.

Le roi disait :

— Oui, je vous trouve un peu changée, puisque vous tenez si fort à ce que je vous le dise. Vous aviez les cheveux plus longs, sinon plus beaux, il me semble ; c’est qu’on vous les aura coupés en entrant dans cette maison.

— On ne me les a pas coupés, disait d’une voix triste mademoiselle de La Vallière ; je ne les ai jamais eu plus longs.

— En vérité ! ajouta le roi, la main posée sur la tête de la Carmélite ; j’aurais juré que vous les aviez plus longs que madame de… Le roi s’arrêta.

Il y eut un silence de quelques minutes pendant lesquelles le page n’entendit que l’eau de la fontaine tombant goutte à goutte dans la conque du bassin.

— N’est-il pas vrai aussi, reprit enfin mademoiselle de La Vallière, que je parle avec moins de facilité qu’autrefois ?

— Pourquoi cela ? Je ne m’aperçois pas…

— Vous ne voulez pas voir que j’ai perdu les dents de face.

— Vous les aviez trop belles pour cela, dit le roi ; oh, non…

— Je ne les ai jamais eu belles, reprit la Carmélite. Aux soins que je prenais de les cacher, au supplice que je m’imposais pour ne pas les montrer en riant, la cour ne se doutait pas que je les eusse… gâtées…

— Je ne m’en était jamais aperçu, dit le roi avec l’accent d’une parfaite sincérité.

— Vous n’en douterez pas, maintenant, dit la Carmélite qui se mit à rire.

Cet éclat de rire fit mal ; on sentait, au froid glacial de la confidence, que le roi n’avait presque plus besoin d’indications pour être de l’avis de mademoiselle de La Vallière sur la différence apportée par le temps aux charmes qu’il avait tant aimés et fait vanter par ses poëtes, ou plutôt qu’il n’avait vu qu’avec les yeux de son imagination.

— À ma pâleur près, continua la nonne, je vous apparais aujourd’hui comme j’étais il y a dix ans. Il n’y a que nos cœurs de changés, peut-être, ajouta-t-elle d’une voix étouffée.

— Nos cœurs changés ! s’écria le roi avec une chaleur trop exagérée pour être vraie, mais qui n’empêcha pas le repentie de dire à son tour :

— Je me souviens que vous aimiez en moi jusqu’aux nombreuses tâches de petite vérole semées sur mon visage.

— Vous, creusée de la petite vérole !

— Je n’aurais pas plus pu vous le cacher que d’autres défauts sur lesquels vous aviez l’indulgence de fermer les yeux. Ces tâches y sont encore ; du reste, voyez-les !

— J’ai aimé tout cela, semblait dire le roi par son silence. Cependant, reprenait-il avec la contrainte d’un amant descendu des hauteurs brûlantes de l’amour dans les plaines glacées de la politesse, cependant vous étiez la plus belle de ma cour, la plus gracieuse, oui, la plus gracieuse.

Pour tout réponse à cette dernière flatterie, la Carmélite se leva, prit le roi par le bras et lui fit faire quelques pas avec elle devant le bassin.

— N’est-ce pas que je ne boite pas davantage ? dit-elle, en s’asseyant, au roi qui resta debout devant elle, et muet de voir à quoi se réduisait l’idole de ses anciens jours.

— Non, vous ne boitez pas davantage, répéta machinalement le roi, à qui le cœur manqua pour dire : Vous n’avez jamais boité.

Après ces révélations, il ne restait plus qu’un désir au roi : c’était probablement celui de quitter au plus vite le couvent des Carmélites. Son fatal orgueil lui souffla une question dont un homme plus adroit se fut gardé d’être l’écho. Et moi, me trouvez-vous changé ? demanda-t-il à mademoiselle de La Vallière, avec l’assurance d’un homme qu’on comparait tous les jours au soleil.

Mademoiselle de La Vallière gardait le silence, et ce silence ne plut pas au roi.

— Mais enfin !… répéta le roi.

— Vous avez pris de l’embonpoint, bégaya-t-elle, beaucoup d’embonpoint.

Un outrage public n’eût pas plus profondément blessé le roi. De l’embonpoint ! Il était devenu gras, lui qui voulait passer pour la plus jolie taille de sa cour. Avec le calme de ceux qui n’ont plus rien à attendre de l’opinion du monde sur la terre, mademoiselle de La Vallière ajouta :

— Et je vous trouve le teint fort échauffé ; vous avez rougi.

Rouge et gras ! Le roi dut se maudire au fond de l’âme de la fantaisie d’être venu chercher de si mortifiantes vérités au fond du couvent des Carmélites.

Apres quelques autres propos décousus, le roi, troublé par la contrariété de ces révélations, le roi, qui ne comprenait pas comment il avait pu aimer jusqu’à l’adoration mademoiselle de La Vallière, prit congé d’elle avec plus de respect que d’affection ; et s’il y avait du regret dans sa voix, c’était plutôt le regret d’être venu que celui de s’en aller.

Telle est l’histoire racontée par mon grand-père, acheva de dire le marquis de Courtenay, de mon grand-père qui ne manquait pas d’ajouter en terminant son récit :

— Ceci prouve, mon enfant, qu’on ne se voit jamais tel qu’on s’était vu, et que ce qu’on a de mieux à faire, quand on a été amants, c’est de ne plus se revoir.

— Ton histoire ne me déplaît pas trop, dit Marine en reprenant son travail, mais tu aurais mieux fait de la garder dans ta poche, puisqu’elle a bouleversé le visage de ma Casimire. Viens ici, grande enfant. Qu’est-ce que cela te fait, à toi, cette histoire-là, pour t’émouvoir ainsi ? Tu n’aimeras jamais un Louis XIV, s’il plaît à Dieu.

— On ne sait pas, dit le marquis, on ne sait pas.

— On le sait fort bien, répliqua Marine. En tout cas, notre Casimire ne serait pas pour son nez. Quoi qu’il en soit, mes rideaux ne seront pas prêts aujourd’hui.

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Enfin, tapissé, meublé, orné, doré du haut en bas, l’hôtel du marquis de Courtenay, après deux mois de réparations et d’embellissements, n’attendit plus que des yeux pour l’admirer.

Et quand le temps fut prêt pour recevoir le dieu, quand le nouveau Versailles parut digne de loger l’autre Louis XIV, le marquis de Courtenay voulut célébrer son installation par une fête digne de perpétuer le souvenir d’un si bel événement.

Cette fête devait exercer une grande séduction sur l’esprit de mademoiselle de Canilly, pensait le marquis de Courtenay, qui, pour y briller d’un éclat fabuleux, s’était procuré l’habit porté par Louis XIV le jour où il reçut les ambassadeurs de la sérénissime république de Venise.