VIII

Le rideau soulevé, Anne-Marie s’absorbait dans la contemplation du paysage. Elle se retourna soudain :

— Tu t’amuses beaucoup, ici ?

— Je me trouve bien partout où je suis avec toi répondit Philippe. Mais quant à m*amuser…

— Alors, si nous rentrions chez nous ? proposa-t-elle en laissant tomber le rideau.

— Rentrons…

— Pourquoi ne prendrions-nous pas le train ce soir ?

— C’est peut-être bien précipité, objecta Philippe.

— Rien ne nous retient…

— Évidemment… Mais tout de même…

— Si tu désires prolonger ton séjour, c’est différent.

— Je ne désire pas le prolonger… Je me demande seulement si un départ tellement brusque…

— Du moment que cela te contrarie, mettons que je n’ai rien dit…

— Cela ne me contrarie pas… Je suis surpris seulement. Hier, tu te trouvais bien dans cet hôtel, aujourd’hui tu veux le quitter. As-tu une raison ?

— Je n’en ai pas plus de partir que tu n’en as de rester… Philippe fut sur le point de dire :

— Moi, j’ai une raison : j’ai perdu une somme importante, j’attends de l’argent et je ne puis partir avant d’avoir réglé ma dette…

Mais n’ayant pas raconté tout de suite son aventure de l’avant-veille, il jugea inutile de l’avouer maintenant, et se borna à chercher de vagues prétextes, tout en affirmant que, si elle y tenait absolument…

— Fais comme tu l’entendras, dit-elle en poussant un tiroir.

Il la regarda. Elle était pâle, ses yeux brillaient d’un éclat fiévreux.

— Tu n’es pas souffrante, au moins ? demanda-t-il un peu inquiet.

Elle détourna la tête :

— Ne te préoccupe pas de ma santé !

Le ton de sa voix le surprit. Pour la première fois, un nuage passait entre eux. Il essaya de le dissiper par une phrase câline ; elle ne parut pas l’entendre. En d’autres temps, il eût insisté, car ils s’étaient promis de ne jamais prolonger d’une seconde une fâcherie sérieuse ou futile. Mais Anne-Marie était trop nerveuse pour l’écouter, et lui-même trop soucieux pour s’attarder à la convaincre.

— Soit, dit-il en effleurant ses cheveux d’un baiser, nous parlerons de cela demain.

Puis il sortit. Dans le salon, M. Reval parcourait les journaux. Philippe s’excusa de tarder à lui régler ce qu’il lui devait :

— Mes fonds doivent arriver d’une heure à l’autre, je suis même surpris de ne pas les avoir reçus…

— Aucune importance, assura M. Reval en repoussant le journal qu’il avait abaissé.

Philippe se sentit froissé du ton et du geste :

— Si je n’ai rien au courrier ce soir, je télégraphierai… - Mais oui, mais oui…

Philippe se mordit les lèvres. En ce moment, il eût éprouvé une joie à jeter son argent au visage de cet homme. Il se mit à marcher de long en large, se creusant la tête pour trouver une combinaison, horripilé à la pensée qu’on le soupçonnait d’indélicatesse, prêt à pleurer d’impuissance et de rage.

Anne-Marie descendait pour le déjeuner. Brusquement une pensée vint à l’esprit de Philippe : le rang de perles de sa femme représentait deux ou trois fois la valeur de ce qu’il devait. En attendant qu’il eût les fonds, il pouvait le donner en gage à M. Reval ! C’était tellement simple qu’il s’étonna de n’y avoir pas songé plus tôt. Anne-Marie le blâmerait d’avoir joué. Qu’importe ! Cela valait mieux encore que le coup d’œil de M. Reval et son crédit défiant.

Il s’avança à sa rencontre, un peu troublé, cherchant de quelle manière il lui demanderait ce service. Serait-il tendre, ou se montrerait-il, tel qu’il était, anxieux et coupable ? L’instant d’avant, la chose lui paraissait simple ; elle le semblait moins au moment d’agir. M. Reval pliait son journal et retirait son lorgnon. Philippe sentit son regard posé sur lui. Dans un instant on serait à table. Hésiter, c’était prolonger d’une heure son énervement, alors qu’en cinq minutes il pouvait se libérer. Cette considération le décida, et, comme Anne-Marie le rejoignait, il lui dit gentiment :

— Plus fâchée ?…

— Non, c’est passé, répondit-elle.

L’expression de son visage demeurait triste et presque douloureuse, mais il était trop préoccupé de ce qui allait suivre pour le remarquer, et, feignant la surprise, il ajouta, trouvant la transition fort adroite :

— Tiens, tu n’as pas ton collier ?…

— Tu sais bien que je l’ai laissé dans le coffre de papa, dit-elle.

Il balbutia :

— Ah ?… Ah…

— Tu ne.te souviens pas ? C’est toi-même qui m’as conseillé…

— C’est possible… c’est vrai… je me souviens…

Elle le considéra, surprise :

— Comme tu dis cela drôlement !… On dirait que je t’apprends une nouvelle extraordinaire, que cela te fâche.

Il haussa les épaules :

— Ah ça, tu perds la tête, ma chérie… Si je ne peux plus te poser une question sans avoir l’air d’être de mauvaise humeur !

Puis, se sentant injuste, et incapable de ne pas l’être, il conclut en s’efforçant de plaisanter :

— Décidément, l’air de ce pays ne nous vaut rien. Nous finirions par nous chamailler comme des gamins…

La journée s’écoula assez morne. Vers deux heures, hors d’état de se mêler au plaisir des autres, Philippe prétexta une migraine et remonta dans sa chambre. Anne-Marie voulut le suivre ; il la supplia de n’en rien faire ; la glace était superbe, la neige sans un trou, sans une tache ; un temps rêvé pour patiner, et puisqu’on partirait bientôt, pourquoi ne pas profiter d’un des derniers bons jours ?

À la vérité, Philippe éprouvait surtout le désir d’être seul, et dès que sa femme fut partie, il descendit de son côté. Quant à Anne-Marie, après avoir patiné pendant un quart d’heure, elle regagna l’hôtel.

— Madame n’a pas rencontré monsieur ? lui demanda le portier en la débarrassant de ses gants de laine.

— Non, dit-elle.

Et elle regagna son appartement à travers les corridors déserts.

En rentrant vers six heures et demie, Philippe s’étonna de la trouver étendue sur la chaise longue, car d’habitude, quand les patineurs quittaient la glace, ils se rendaient dans une petite pâtisserie où l’on prenait le thé, et ne revenaient au Palace que pour s’habiller, quelques instants avant de descendre à la salle à manger.

Elle l’accueillit assez froidement et dit presque ironique :

— Ta migraine a vite passé !

Il assura qu’il avait la tête lourde et s’informa si elle était ici depuis longtemps.

Pour savoir ce qu’avait duré son absence, elle mentit :

— J’arrive. Mais toi-même, y a-t-il longtemps que tu es sorti ? Afin de n’avoir pas à fournir d’explications sur le prétexte qu’il avait donné, il mentit à son tour :

— Un quart d’heure, vingt minutes…

— Nous nous serons croisés, conclut-elle en recommençant à polir ses ongles, Puis, comme sept heures approchaient, elle passa une robe et Philippe enfila son smoking. Le second coup de cloche retentit. Ils allaient descendre ; sur le pas de la porte, Anne-Marie s’arrêta et, désignant du doigt le guéridon :

— Tu oublies ton portefeuille.

— Tiens, c’est vrai.

Bien qu’il sût qu’il était vide, il feignit d’en vérifier le contenu. En entrant dans la salle à manger, Philippe s’effaça pour laisser passer sa femme et, profitant de ce qu’elle parlait à une dame, dit rapidement à M. Reval qui arrivait :

— Si je n’ai rien reçu demain matin, je partirai à dix heures pour Paris, vous aurez la somme dans les quarante-huit heures…

On s’assit ; l’orchestre attaquait un tango, les garçons allaient et venaient de table à table : par dessus les petites lampes recouvertes d’abat-jour roses piqués de fleurs, on échangeait des sourires et des saluts. Philippe regarda sa femme. Elle était plus pâle que de coutume et la lumière, étalée à hauteur de son visage, dessinait autour de ses yeux un cerne profond. Par instants, un léger froncement creusait une ride sur son front, puis elle esquissait un sourire et son regard errait une seconde. On passait le premier service quand un voyageur inconnu entra. La présence d’un hôte nouveau provoque toujours parmi les habitants d’un hôtel un mouvement de curiosité. L’allure grave de celui-ci retint vivement l’attention. Son chapeau haut de forme, si peu de mise en un pareil lieu, et sa redingote, tranchaient parmi ces habits et ces smokings. Les garçons eux-mêrnes paraissaient surpris et un maître d’hôtel déjà courbé pour un salut s’apprêtait à lui indiquer une table dans un coin un peu isolé.

— Si monsieur veut prendre place ?…

L’homme à la redingote refusa, regarda autour de lui, s’assura que la porte était fermée, que personne ne pourrait entrer ni sortir sans qu’il le vît, et fit un signe au gérant qui raccompagnait.

Le silence, d’abord vague, s’alourdit. On n’entendait plus que le bruit des couverts sur les assiettes et le frôlement du pas des serveurs. Tous les yeux étaient fixés sur cet inconnu immobile.

— Le spectre de Banco ! glissa un dîneur à l’oreille de sa voisine.

Un éclat de rire accueillit la réflexion.

L’inconnu n’y prêta point d’attention, et continua de promener ses regards sur la salle. Enfin, il dit au gérant :

— Tout le personnel du restaurant est bien ici ?

Le gérant inclina affirmativement la tête.

— Vous êtes certain que tous les autres employés : femmes de chambre, valets de chambre, garçons et sommeliers d’étage ne peuvent quitter la pièce où je les ai réunis ?

— Certain.

— Alors, faites passer les serveurs dans le salon voisin.

Le gérant donna un ordre, les garçons sortirent. À mesure qu’ils passaient devant lui, l’inconnu les dévisageait un à un. Quand le dernier eut franchi la porte, il s’avança :

— Mesdames, messieurs, j’ai à remplir une formalité un peu délicate…

Il tira de sa poche une écharpe tricolore ;

— Je suis le commissaire de police.

— Quand je vous avais dit que c’était la statue du Commandeur ! dit un voyageur.

Mais la plaisanterie demeura sans écho. On échangeait des regards interrogateurs : Philippe chiffonnait sa serviette sur la table ; Anne-Marie, très pâle, n’avait pas bougé. Le corps rejeté en arrière, la tête droite, on eût dit, tant son immobilité était grande, qu’elle cessait de respirer. Philippe chercha sa main et la pressa doucement dans la sienne. Une contraction douloureuse détendit sa bouche ; ses ongles creusèrent de petits sillons sur la nappe ; elle parut chanceler, ferma les yeux, puis les rouvrit, et, dès lors, ne cessa plus de fixer une table vide à quelques pas de là. Une dame entra. Le commissaire attendit qu’elle se fût assise, et reprit :

— Un vol très important a été commis aujourd’hui à l’hôtel, entre trois heures et six heures presque sûrement. Madame — il désignait la nouvelle arrivante — est allée au patinage, laissant dans son coffre un collier de perles : en rentrant, elle a trouvé le coffret vide. Dans ces conditions, il m’a paru indispensable de visiter complètement l’hôtél, et je vous prie de vouloir bien m’accompagner les uns et les autres dans vos appartements.

— Ah ça, s’écria un monsieur âgé en se levant, nous prend-on pour des voleurs ?

— C’est une indignité ! protesta un autre.

La dame au collier voulut prendre la parole, tenter d’expliquer, d’excuser ; le commissaire l’interrompit :

— Permettez-moi d’être seul juge, et veuillez, messieurs, ne pas vous formaliser de cette mesure. Le voleur est ici, je veux dire dans l’hotel. Il n’a pas eu le temps de partir, tout au plus a-t-il eu celui de cacher son larcin. Comme je dois opérer des recherches dans les chambres du personnel, vous trouverez juste, je pense, que j’agisse de même en ce qui vous concerne. Dès qu’il s’agit de pareils soupçons, la susceptibilité des domestiques est aussi respectable que celle des maîtres. Cependant, comme tout ceci est fort délicat, afin de ne froisser personne, je procéderai à la visite de vos appartements dans l’ordre des numéros, en commençant par le plus faible. Le gérant m’en a remis la liste. Je prie les personnes qui occupent le 24 de vouloir bien me suivre…

Un couple se leva. La jeune femme riait d’un rire saccadé ; son mari alluma une cigarette, épousseta d’une pichenette le revers de son habit et jeta au passage, sur un ton de plaisanterie qui sonnait faux :

— La première charrette !…

Des groupes s’étaient formés autour de la dame au collier. C’était une des plus anciennes pensionnaires du Palace. On la savait fort riche ; et chacun connaissait ce rang de perles pour l’avoir admiré à son cou.

Congestionnée, agitée, frémissante, elle tentait d’expliquer le vol. Elle n’avait porté ce collier que deux fois. Puis, craignant de le briser, de le perdre sur les pistes de luge, elle avait renoncé à s’en parer. Huit jours plus tôt, elle l’avait donc placé dans son coffret. Aujourd’hui, en rentrant, comme si elle avait eu le pressentiment de quelque chose, elle avait ouvert le coffret : le collier n’y était plus.

On s’informait :

— Votre chambre était-elle en désordre ? Avez-vous remarqué une trace d’effraction, un objet déplacé ?

— Rien ; un ordre parfait ; les moindres bibelots étaient à leur place ; une cigarette oubliée avait achevé de se consumer sur le bord du cendrier, et la cendre était intacte : or, le moindre choc, une porte fermée vivement, un courant d’air, un frôlement l’aurait réduite en poussière. Enfin, et ceci est plus troublant que tout, une barrette en diamants que j’avais laissée par mégarde sur ma coiffeuse y était encore. Il est inadmissible que le voleur ne l’ait pas vue ; elle crevait les yeux, au milieu de la garniture en écaille. Si le voleur ne l’a pas prise, c’est qu’il ne voulait pas la prendre… Peut-être parce que les pierres sont d’un écoulement plus difficile que les perles ; peut-être parce que la valeur ne lui paraissait pas assez intéressante ? À la vérité, il savait ce qu’il venait chercher, et ne voulait pas autre chose.

— C’est affreux, murmura Anne-Marie.

— C’est un malheur épouvantable, je perds la tête… Une fortune, une véritable fortune…

— On le retrouvera, dit quelqu’un.

La dame hocha désespérément la tête :

— Où ? Quand ?… Comment ? On va bouleverser cet hôtel, tourner et retourner les meubles, les colis… Et puis ! Quelle place cela tient-il, un collier ?… Le creux de la main ! Cela se cache n’importe où, sous le capitonnage d’un fauteuil, entre deux plis de rideau, sous une latte de plancher… dans la poche !

Philippe, qui en écoutant ce récit, conservait les mains dans ses poches, les retira enfin et les frotta l’une contre l’autre. Anne-Marie, tournée vers lui, prit une respiration profonde.

Quelques minutes s’écoulèrent. Le couple qui s’était éloigné reparut.

— Le premier de ces messieurs ! jeta le mari.

Débarrassé d’une corvée désagréable, il parlait d’une voix joyeuse : deux autres voyageurs qui avaient le numéro vingt-huit sortirent. On se pressait autour des perquisitionnés :

— Comment cela se passe-t-il ? Faut-il ouvrir les malles ? Déplier le linge ?… Le ton détaché cachait mal une anxiété énervante.

Il rassurait les curieux, goûtant un malin plaisir à les intriguer de temps en temps.

— On soulève les tapis, on inventorie les vêtements, on secoue une robe, on ouvre une malle au hasard. En un mot, c’est comme à la douane : au petit bonheur ! Les gens de police comptent toujours sur la chance, leur plus sûr auxiliaire… Le mieux est de donner les clés, d’obéir et de laisser faire…

La dame au collier reprenait son récit pour la dixième fois, avec les mêmes lamentations, les mêmes stupeurs et les mêmes révoltes. À mesure que les voyageurs partaient, puis revenaient, elle les accablait de questions, d’exclamations, protestant que tout cela se faisait en dehors d’elle, qu’elle n’eût jamais osé soupçonner personne. Pourtant, à mesure que ses espoirs s’évanouissaient, elle devenait agressive, réservant ses soupçons, les dardant sur ceux qui n’étaient pas encore sortis.

Philippe et Anne-Marie arrivés les derniers à l’hôtel occupaient l’appartement quatre-vingt-dix-sept. On visitait le quatre-vingt-douze. Si on n’y découvrait rien, c’était à leur tour. Déjà des regards dénués d’indulgence les entouraient. Cependant, ils demeuraient impassibles. Deux heures sonnèrent. Cette nuit passait avec une rapidité surprenante, personne ne songeait à sa fatigue.

— Quel beau feuilleton, dit quelqu’un.

— Dans un roman policier, le détective aurait déjà découvert les coupables.

— Croyez-vous qu’il y en a plusieurs ? demanda M. Reval.

C’était la première question précise qu’on posait ; elle frappa les voyageurs, et les commentaires se donnèrent libre cours :

— Un voleur est-il plus sûr de l’impunité seul, ou avec un complice ?

La discussion s’engagea confuse et passionnée.

— Si l’on trouvait ce collier dans une de nos chambres, cela ne prouverait pas encore que c’est l’occupant de la chambre qui l’a volé, dit Philippe.

Tous les yeux se tournèrent vers lui. Il soutint sans trouble leur interrogation, et poursuivit d’une voix nette :

— Le vol en deux temps est classique : le malfaiteur qui opère dans un hôtel n’ignore pas que, le vol découvert, on perquisitionne immédiatement. Conserver l’objet chez lui, c’est s’exposer à être pris sur l’heure. N’est-il pas plus logique et plus prudent de le cacher dans l’appartement d’un voisin ? La recherche aboutit ? Tant pis, le coup est manqué. C’est le voisin qu’on arrête, et il ne reste plus au filou qu’à tenter le coup une autre fois. La perquisition ne donne rien ? Il attend un jour ou deux, s’introduit dans la chambre, retire le bijou… et le tour est joue !

— Peste, fit M. Reval, vous prêtez aux rats d’hôtel une belle imagination.

— Ce sont, en général, des gens fort avisés, répliqua Philippe.

À ce moment, on l’appelait.

— Ce que dit ce monsieur est bien troublant, murmura la dame au collier. Comment se nomme-t-il ?

— M. Le Houdier.

— N’est-ce pas lui qui perdit avant-hier une grosse somme ?

Anne-Marie était sortie la première. Prêt à s’engager dans le corridor, Philippe se retourna et répondit en s’inclinant :

— En effet, madame.