VII

Après leur mariage, Philippe et sa jeune femme étaient d’abord restés en Vendée. La solitude à deux leur semblait douce dans ce pays, car le grand amour aime à se recueillir plutôt qu’à voyager. Cependant, au début de l’hiver, pris d’un besoin de liberté, ils décidèrent de partir.

La Côte d’Azur, où tant de gens traînent leur ennui désœuvré, ne les tentait pas ; ils choisirent un pays de neige. Là, du moins, malgré les promiscuités de l’hôtel, chacun peut vivre à sa guise ; le grand air vaut mieux que les salles de jeux et les scènes de Casino : ils partirent donc pour la Suède. Ils y étaient depuis une quinzaine, quand un événement, bien mince en apparence, se produisit, qui allait, en quelques heures, bouleverser leur existence.

Un soir, comme la neige tombant à gros flocons rendait une promenade, même en traîneau, impossible, les voyageurs de l’hôtel s’étaient réunis dans le petit salon. Les dames causaient dans un coin : quelqu’un proposa une partie. M. Le Houdier suivit les préparatifs d’un œil amusé.

— Vous êtes des nôtres M. Reval ? lui demanda un riche banquier qui se reposait dans la montagne des soucis de ses affaires.

Philippe hocha négativement la tête :

— Voyons, monsieur Le Houdier, laissez-vous tenter, conseilla un joueur ; un petit bac de famille !…

— Il est déjà tard… — Nous jouerons une heure, pas une minute de plus.

— Non… d’ailleurs, ma femme est un peu fatiguée… N’est-ce pas, ma chérie ?

— Moi ? Mais pas du tout, se récria Anne-Marie.

– Cela ne te contrarie pas ?

— Pourquoi veux-tu que cela me contrarie ?

— Alors ! dit Philippe.

– Il jeta un regard autour de la table où s’alignaient les jetons :

— Combien prend-on ?

— Ce qu’on veut ; cinq louis, dix louis, répondit celui qui tenait la banque. Nous ne jouons pas pour gagner, mais pour nous amuser.

— Ça, corrigea un monsieur qui rangeait ses jetons en petites piles, ça, c’est une formule… Que ce soit cent sous ou cent louis, on joue pour gagner.

Philippe changea un billet et s’assit. Depuis six ans, il ne s’était pas penché sur une table de jeu, et il éprouva, en s’accoudant à celle-ci, une impression assez bizarre. Anne-Marie s’apprêtait à rejoindre un groupe de dames à l’autre bout du salon ; il l’arrêta d’un geste :

— Reste près de moi, tu me porteras bonheur !

Le banquier donnait les cartes. Avant d’y toucher, Philippe poussa une plaque de vingt francs devant lui ; voyant que les autres joueurs ne mettaient que cinq ou dix francs au plus, il hésita :

— Je peux ?

— Ce que vous voudrez, mon cher monsieur. Philippe souleva ses cartes et les retourna :

— Neuf !

– Tu gagnes ? lui demanda tout bas sa femme,

– Mais oui.

La partie continua, petite et incertaine ; le banquier payait et ramassait, sans qu’il se produisît de différence appréciable. Philippe jouait mollement, en manière de passe-temps. Pendant près d’une heure, il s’amusa avec deux billets de cent francs, puis, sur quatre abattages successifs, comme la pendule sonnait minuit, le banquier déclara :

— Il y a une heure…

— On arrête ?

— Encore un moment, dit un joueur.

— Nous reprendrons demain, dit un autre ; n’est-ce pas, monsieur Le Houdier ?

Philippe, qui gagnait quelques louis, se récusa en montrant sa masse :

— Je ne peux rien dire…

— Alors, prenez la banque.

— Si personne ne la demande…

Le banquier s’était levé. Il s’assit à sa place et attira les jetons. Jusque-là, la partie ne l’avait pas intéressé. Pour un joueur, la ponte n’est qu’un mince plaisir, un hors-d’œuvre capable, tout au plus, de vous mettre en appétit. Seule, la banque procure une émotion véritable, avec sa chance, ses risques et son incertitude.

Au moment de tendre la carte de coupe, Philippe chercha des yeux sa femme. Debout, près de sa chaise, elle lui souriait.

— Si tu es fatiguée, lui dit-il, je donne ce coup et je m’en vais…

— Reste donc, puisque cela t’amuse, dit-elle.

Il la remercia d’un tendre regard et se tourna vers le tapis.

— Combien a la banque ?

— Ma foi, ce qu’il y a ici, répondit Philippe, en étalant les jetons et les ayant comptés des yeux plus rapidement encore que des doigts, il annonça :

— Cent louis.

— Acceptez-vous le banco ? demanda M. Reval.

Philippe eut une seconde d’hésitation. Ainsi amorcée, la partie cessait d’être la petite partie de père de famille du début. Il était cependant trop beau joueur pour refuser et répondit :

— Certainement.

Cependant, tout en distribuant les cartes avec calme, il sentit couler le long de sa nuque un petit frisson.

— Huit, annonça M. Reval.

— Excellent, dit Philippe en jetant son jeu.

Et, tirant une liasse de billets de son portefeuille, il ajouta :

— Toujours cent louis.

Il regarda par-dessus son épaule ; Anne-Marie s’était éloignée. Il en fut heureux, aussi bien parce qu’il est toujours désagréable de montrer qu’on perd, que parce qu’il sentait une vague superstition l’envahir. Du reste, il commençait à goûter un plaisir véritable. Ses gestes hésitants d’abord, devenaient précis ; il les accomplissait d’une façon simple, machinale. À caresser les petits rectangles glacés, ses doigts retrouvaient la douceur d’une caresse, et la courte chaleur qui montait de sa gorge à ses tempes le rajeunissait de dix ans. Pourtant, il demeurait maître de lui, bien décidé à ne pas dépasser les limites qu’il avait assignées à sa perte, jouant large sans doute, niais avec une indifférence plus apparente que réelle, attentif aux mises, à l’équilibre des tableaux. La chance, d’abord indécise, tourna ; trois ou quatre coups durs réduisirent sa mise à néant ; il tira de nouveaux billets de sa poche, et la partie s’engagea, sévère.

— Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda sa femme.

Comme il venait pour la cinquième ou sixième fois de changer deux billets de mille francs, il lui dit, en indiquant les piles de jetons :

— Tu vois…

Anne-Marie se contenta de cette réponse vague et lui glissa à l’oreille :

— Je monte me coucher.

Par politesse, il esquissa le geste de la suivre : mais, appuyant la main sur son épaule, elle l’obligea à se rasseoir :

— Reste donc, puisque tu t’amuses.

Il replaça ses doigts sur le paquet de cartes, promit : « Dans cinq minutes, je te rejoins !… » et demanda :

— Cartes ?

— Non.

— Huit.

Il jeta ses cartes et mâchonna son cigare.

— Mauvaise main, déclara un joueur.

Philippe commençait à s’énerver ; la perte légère d’abord, puis sérieuse, devenait lourde. Tout en mêlant les jeux pour une seconde taille, il songeait, malgré lui, à des soirées de déveine pareilles, à des nuits lourdes, dans les salons enfumés du cercle, à ces mêmes phrases si souvent entendues, à cette sensation mystérieuse de la bataille inutile, et à cette autre qui vous pousse à continuer malgré tout.

Ses mains ouvertes brassaient les cartes, les étalaient. Quand il eut fini de les battre, il les rassembla en paquet et chercha des yeux quelqu’un pour lui offrir la coupe. Par fétichisme, il arrêta son choix sur celui des joueurs qui lui avait le plus gagné… Ainsi, l’on prête au hasard la justice qu’on souhaiterait qu’il eût.

M. Reval enfonça la carte blanche dans le paquet. Philippe la fit glisser jusqu’au fond, dégagea la tranche de devant pour la placer par derrière, et, plaçant le jeu, l’égalisa sur les côtés des deux mains.

— Espérons que cette fois vous allez prendre votre revanche, dit son voisin de gauche.

— Oh ! répondit Philippe, je suis mal embarqué, rien à faire !

Sa voix seule était calme ; une irritation peureuse commençait à le gagner ; une foule de souvenirs dansaient autour de lui. Incapable de s’arrêter, il enrageait de n’avoir pas eu l’énergie de quitter la table une heure plus tôt et retardait par des gestes inutiles le moment d’attaquer le paquet.

— À propos, demanda M. Reval, n’avez-vous pas une propriété en Vendée ?

— Si, pourquoi ?

— J’ai rencontré, l’autre jour, un de vos voisins de campagne, M. Fortier… Il m’a parlé de vous. Je crois qu’il connaît la famille de Mme Le Houdier depuis longtemps ?…

— En effet, répondit Philippe avec effort.

Puis, sa voix s’étrangla dans sa gorge et, pour masquer son émotion, il dit :

— Vos jeux sont faits ?

Mais, dès cet instant, il acheva de perdre tout sang-froid. Les cartes se brouillaient devant ses yeux, au point qu’à deux reprises il faillit abattre et dut s’excuser, ayant pris un sept pour un huit. Du reste, la malchance s’acharnait contre lui. La partie, commencée à un tarif raisonnable, s’envenimait à chaque minute ; les billets froissés, chiffonnés, s’amoncelaient sur le tapis ; on les poussait et les ramassait par paquets, les voix devenaient sèches, les gestes courtois prenaient une sorte de brusquerie, presque de brutalité.

Emporté par la rage de la perte, troublé par l’évocation d’un souvenir insupportable, pris d’une fureur irréfléchie contre ce M. Fortier, dont le nom traversait sa vie à la minute même où son ancienne et détestable passion le reprenait, le cerveau hanté de pressentiments, Philippe ne pouvait détourner sa pensée d’une faute dont il eût donné tout au monde pour chasser le souvenir. Une passe heureuse s’offrit, après laquelle il aurait pu, limitant les dégâts, se lever. Cette idée ne l’effleura même pas. Il ne s’agissait pas de gagner ou de perdre : il se battait contre une chose redoutable, mystérieuse et vague, et dont il ne savait si elle était le démon qui avait empoisonné sa jeunesse, ou l’évocation du misérable qui tenait entre ses mains l’honneur de sa femme. Impassible de l’autre côté de la table, l’ami de M. Fortier poussait ses mises.

— Vous voulez donc l’étrangler ? lui glissa quelqu’un à l’oreille.

— Moi ? Je suis le train qu’il mène, simplement. Maintenant, si on trouve la partie trop dure…

Philippe n’entendit que la fin de la phrase et protesta :

— Du tout. Je taille à banque ouverte.

Il venait de jeter sa dernière liasse de billets sur le tapis. Elle fut volatilisée comme les autres. Une gêne pesa sur tous les joueurs ; Philippe fouilla dans son portefeuille et le trouva vide.

— C’est absurde, je suis honteux, murmura sincèrement un joueur en repoussant le tas d’argent amoncelé devant lui.

Philippe haussa les épaules :

— Que voulez-vous… Fortune de guerre !

— Je n’ai aucun plaisir à manier l’argent du jeu… C’est un vilain argent.

— Qu’il vienne de là ou d’ailleurs, l’argent est toujours l’argent, ricana Philippe et c’est le même.

— Il y a cependant une nuance… dit le gros gagnant avec un sourire.

— Dites-moi laquelle, je vous en prie ? demanda Philippe en le regardant fixement.

— Je veux dire que l’un représente un effort, un travail, et que l’autre est bon, tout au plus, à partir comme il est venu. À telle enseigne que, (s’il vous plaît du moins) je suis prêt à engager celui que j’ai devant moi sur trois cartes…

Philippe eut un tremblement : la somme était considérable ; il lui sembla que c’était folie de courir un risque pareil. Cependant, il avait joué jusqu’ici avec tant d’élégance, affiché un tel dédain de la bonne ou de la mauvaise chance, qu’il n’osa pas décliner l’offre. Il allongea la main vers le talon, le coucha sur la table, et compta qu’il restait sept cartes.

— Le coup est sec, dit-il, espérant que dans ces conditions le joueur n’accepterait pas la donne.

— Va pour le coup sec, si ces messieurs n’y voient pas d’inconvénient, répondit M. Reval.

— Je dois vous prévenir, déclara Philippe, que je vais jouer sur parole.

Toute la table se récria :

— Eh bien, vous jouez sur parole, voilà tout !

— Je vous remercie. Combien y a-t-il ?

— Trente mille et quelques centaines de francs…

— Peste ! dit Philippe.

— Six ! annonça le tableau de droite où il n’y avait que quelques louis.

— Huit ! annonça le tableau de gauche sur lequel M. Restai avait fait porter toute sa masse.

— Je vous dois trente mille francs, messieurs, dit Philippe en s’essuyant le front. Dans trois jours, le temps d’écrire à mon notaire…

— Je suis navré — Nous sommes désolés — Vous auriez dû vous arrêter — Voyez-vous, quand on a la cerise— Ça m’est arrivé une fois — J’ai remarqué que les parties où on perd le plus fort sont les parties qui débutent le plus sagement — Quand on a eu deux mauvaises banques, il faut lâcher — Il se rattrapera une autre fois.

Tous, en serrant leur argent, donnaient des avis, des conseils, prodigues maintenant de propos encourageants et de sagesse. Seul, Philippe, paraissait étranger à la partie. Il avala d’un trait un verre d’eau et regarda la fenêtre où le jour naissant étalait des ombres déjà transparentes et bleues.

— Et on appelle ça le repos dans la montagne ! s’écria quelqu’un.

— Une fois n’est pas coutume, dit Philippe.

Sur le point de pousser la porte du salon, il s’arrêta :

— Tout ceci entre nous, n’est-ce pas ? Pour les autres, on n’aura pas fait de différence…

Et, saluant d’un geste circulaire, il s’en alla.

— Un coup dur, hum ! fit un des joueurs, quand Philippe fut sorti.

— Plutôt…

— A-t-il de la fortune ?…

— Petite aisance, dit l’ami de M. Fortier en se retirant à son tour.