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Le Docteur Herbeau




III.


Tout dormait à Saint-Léonard ; Adélaïde veillait seule. Engourdies par l’anxiété de ces derniers jours, les vipères de la jalousie venaient de se réveiller et se tortillaient dans son sein. À la lueur de la lampe qui éclairait encore le sanctuaire conjugal, elle observait d’un œil inquiet le sommeil de son époux, et se demandait si c’était bien là le sommeil du juste. Instincts de la femme jalouse, qui pourra vous tromper jamais ! La tête d’Aristide s’était creusé un nid dans l’oreiller, dont les bords relevés encadraient cet honnête visage. Ses lèvres demi-closes souriaient ; le front semblait illuminé moins par l’éclat de la lampe que par le rayonnement d’une ame immaculée ; le nez, plein de quiétude et de majesté, égayait d’une douce harmonie le silence profond de l’alcôve. Seigneur, si ce n’était en effet le sommeil du juste, comment donc les justes dorment-ils ? Mais tant de calme et de sérénité, loin d’obtenir grâce aux yeux d’Adélaïde, ne faisait qu’irriter son humeur. Le jour, elle pleurait son époux infidèle, et n’avait pas, la nuit, les profits du remords.

Ce n’était pas la première fois qu’Adélaïde veillait ainsi, la défiance au cœur. Il y avait long-temps que ses soupçons rôdaient autour du château de Riquemont. L’assiduité d’Aristide auprès de Mme Riquemont, la jeunesse de Louise, ses grâces et sa beauté souffrante, troublaient depuis long-temps la sécurité de l’épouse. Elle avait observé qu’Aristide, toutes les fois qu’il allait au château, ne revenait jamais sans une fleur à sa boutonnière. Un jour, elle avait trouvé dans un des arçons de sa selle un gros bouquet de vergissmeinnicht ; un autre jour, dans la poche de son gilet, une lettre de Louise qui prodiguait au docteur les noms les plus tendres. Un jour enfin, elle l’avait surpris écrivant dans le kiosque quelques couplets amoureux. C’étaient de petits vers adressés à la bergère Sylvanie, par lesquels Aristide implorait la fin de son martyre. On ne saurait imaginer tout ce que ces découvertes avaient soulevé de tempêtes dans l’ame d’Adélaïde. Toutefois, lorsqu’il s’était agi de la gloire de sa maison, Adélaïde, en vraie Romaine, avait crié tout beau à son cœur. Mais à présent que l’honneur était sauf et que Riquemont restait à la clientèle du docteur Herbeau, elle ne pouvait s’empêcher de déplorer ce triomphe qui allait lui coûter tant de jours sans repos, tant de nuits sans sommeil. Que résoudre et que faire ? D’une part, abandonner Riquemont, déserter une place où les Herbeau venaient d’affermir si glorieusement leur drapeau, céder au jeune docteur une clientèle dont la défection entraînerait nécessairement toutes les autres, il n’y fallait pas songer. D’une autre part, autoriser, comme par le passé, les assiduités du docteur auprès de Louise, Adélaïde n’en sentait plus en elle l’héroïque courage. Concilier les intérêts de son amour et ceux de sa maison, conserver à la fois Riquemont et le cœur d’Aristide, c’était là la question.

Sur le coup de minuit, Mme Herbeau appela son mari. Mais tous les canons de Saint-Léonard auraient tonné aux oreilles d’Aristide sans le réveiller. Mme Herbeau se décida à le tirer violemment par le bras. Il ouvrit les yeux, et, prenant la lueur de la lampe pour l’éclat du jour, il se préparait à sauter à bas du lit pour aller seller Colette, quand, au même instant, la pendule sonna minuit.

— Aristide, dit Mme Herbeau, il s’agit de choses sérieuses, et je souffre de vous entendre ronfler comme une toupie d’Allemagne, quand votre gloire et votre fortune sont à la veille de leur ruine. Vous dormez comme un loir, sur le bord d’un abîme.

— Ah çà ! s’écria le docteur ébahi, suis-je fou ou bien êtes-vous folle ? ai-je rêvé ce qui s’est passé hier à Riquemont ? Rien n’est-il fait ? tout reste-t-il à faire ?

— Rien n’est fait et tout reste à faire. Tant qu’il a fallu ranimer vos forces et relever votre courage, je ne vous ai laissé voir que la moitié du danger ; mais, ne vous y trompez pas, notre position est plus critique et plus périlleuse que vous ne l’avez cru jusqu’alors, et vous-même, pourtant, en recevant la fatale nouvelle, vous vous êtes écrié que tout était perdu et que Célestin mourrait sur la paille.

— Riquemont nous reste, et Célestin mourra sur la plume.

— Sur la paille, vous dis-je, si vous n’y prenez garde, si vous vous endormez, comme vous faites, dans l’orgueil d’un premier succès. Riquemont vous reste, dites-vous ? je vous dis, moi, que Riquemont peut vous échapper d’un jour à l’autre. Riquemont d’ailleurs n’est pas tout le pays, et si vous pensez que le docteur Savenay va rester ici les bras croisés et se contenter de parader sur le pavé de Saint-Léonard, vous vous abusez singulièrement. Avant qu’il soit peu, si vous n’y mettez ordre, il aura ouvert une large brèche dans votre clientèle, il se sera creusé un trou profond dans votre fromage. Et le mal n’en restera pas là, car, vous l’avez dit vous-même, ce sont des oiseaux de proie qui s’attirent les uns les autres ; vous en verrez bientôt une nuée s’abattre sur le pays et disputer à Célestin les miettes de votre héritage.

— Vous m’effrayez, dit le bon docteur, qui commençait à dresser les oreilles, comme un lièvre qui entend remuer autour de son gîte la pointe des bruyères.

— Il ne faut pas vous dissimuler, Aristide, que vous avez atteint le point culminant de votre destinée ; à cette heure, il ne vous reste plus qu’à descendre. Disons le mot, vous avez fait votre temps. Je n’entends rien à la science, mais, entre nous, il est impossible que la science qui, dit-on, marche à pas de géant, ne vous ait pas laissé un peu bien en arrière.

— Si c’est là tout ce que vous aviez d’agréable à me dire, vous auriez pu, ce me semble, attendre au soleil levant, grommela le docteur en plongeant, comme un canard, sous la couverture.

— Vous avez beau vous récrier, vous êtes passé de mode ; Colette est ridicule, et l’on rit tout bas de son maître. Vous avez des ennemis.

— C’est à vous que je les dois, dit Aristide ; c’est vous qui m’avez brouillé avec la gendarmerie du département.

— Ne réveillons point le passé.

— Il ne faut réveiller personne, interrompit Aristide.

— Je vous le dis, vous avez jeté hier votre dernier éclat, et l’heure n’est pas éloignée où votre étoile va pâlir. Ne nous aveuglons pas. M. Savenay est un cavalier de la plus belle mine ; je l’ai vu, de mes propres yeux vu, et vous pouvez m’en croire ; je m’y connais. M. Savenay arrive de Paris ; il est jeune. Tout révèle en lui une distinction parfaite. Je ne sais rien de son talent. Hier, s’il vous en faut croire, il s’est humilié devant vous et vous a rendu hommage : je le veux bien, mais je crains fort qu’en tout ceci il n’ait été, à votre insu, votre compère et votre complice. Tenez, je serai franche jusqu’à la rudesse ; je crois qu’il s’est moqué de vous.

— Madame Herbeau ! s’écria le docteur, rouge comme la crête d’un coq.

— Il vous a dit, poursuivit Adélaïde, qu’il serait heureux de reprendre auprès de vous les cours qu’il n’a qu’imparfaitement suivis à Paris, et vous avez cru cela, vous ! Vous avez pris au mot cette hypocrite modestie ! Vous vous êtes laissé choir au piège de cette humilité perfide ! Je vous le répète, avant qu’il soit long-temps, si vous n’y veillez de près, vous verrez M. Savenay giboyer sur vos terres ; heureux, s’il vous permet de tirer, par-ci par-là, quelque lièvre efflanqué ou quelque perdrix étique. En vérité, crédule que vous êtes, c’est vous, et non pas lui, qu’il faut renvoyer à l’école.

— J’en perdrai la tête, murmura le docteur ; quel salmis de métaphores incohérentes ! Du moins, Adélaïde, mettez de l’analogie dans vos images.

— Il s’agit bien d’analogie ! Dans cette occurrence, que prétendez-vous faire ? demanda Mme Herbeau.

— Mais, pour Dieu, que voulez-vous que je fasse ! s’écria le docteur avec désespoir.

— Je vais vous le dire. Après vous avoir montré le mal, je vais vous indiquer le remède. Je veux que vous sortiez vainqueur de cette grande et terrible épreuve. Vous le pouvez, il en est temps encore. Vous pouvez, par un coup de maître, prévenir la réaction qui se prépare contre vous, déjouer les espérances de vos ennemis, et fonder dans cette contrée la dynastie des Herbeau. M. Savenay est jeune, renaissez plus jeune que lui ; comme le phénix, élancez-vous radieux de vos cendres.

— De mes cendres ! dit Aristide.

— Renaissez dans votre fils. Célestin vient d’achever ses cours àMontpellier ; appelez près de vous cet ange que nous n’avons pas embrassé depuis cinq ans. Avant qu’elle vous échappe, remettez votre clientèle entre ses mains ; abdiquez pour régner encore. Qui pourra lutter contre tant de grâce et de jeunesse, aidées de votre expérience et de l’influence de votre nom ? Ainsi faisant, vous assurez l’avenir de votre race et le repos de vos vieux jours. Mais hâtez-vous ; quelques mois encore, il sera trop tard. Pour mettre votre couronne sur le front de Célestin, n’attendez pas que les fleurons soient tombés de votre couronne ; pour jeter votre manteau sur les épaules de votre fils, n’attendez pas que votre manteau soit mangé des vers et montre la corde.

— Vous êtes biblique, dit Aristide.

— Vendez Colette, poursuivit Adélaïde, et qu’au lieu de cette abominable bête, Célestin trouve dans votre écurie un cheval qui lui fasse honneur.

— Vendre Colette ! dit Aristide.

— Enfin, que Célestin vous remplace tout d’abord à Riquemont, passez-lui tout d’abord au doigt le plus beau diamant de votre écrin. Laissez-lui la gloire de poursuivre et d’achever votre œuvre. Vous, cependant, vous rentrerez dans un noble loisir ; vous cultiverez les muses et les fleurs de votre jardin, et votre Adélaïde, jusqu’à ce jour trop négligée peut-être, heureuse d’avoir enfin retrouvé son fils et son époux, deviendra l’envie de toutes les mères et de toutes les épouses de Saint-Léonard.

Le conseil était prudent et sage, et je ne sache pas qu’en pareille circonstance Catherine de Médicis eût rien imaginé de plus fin ni de plus habile. C’était la jalousie qui parlait, mais la raison n’eût pas mieux dit. D’ailleurs, Adélaïde était, comme on a pu le voir, ce que nous appelons une maîtresse femme, d’un jugement sur et rapide, et certes elle avait en ceci consulté les intérêts de sa maison, pour le moins autant que les instincts jaloux de son cœur. Oui, rappeler Célestin, puisque ce bel enfant, après cinq ans d’études, loin du toit paternel, venait enfin d’achever ses cours et de recevoir son diplôme ; le rappeler, remettre entre ses mains une clientèle encore intacte ; détourner la curiosité qu’avait éveillée M. Savenay pour l’attirer sur cette blonde tête ; confier à ce jeune Rodrigue le soin de venger, de continuer son père ; le faire apparaître aux yeux de Saint-Léonard, à la fois surpris et charmé ; oui, c’était un coup de maître qui eût placé le docteur Herbeau au rang des plus profonds politiques de son endroit.

Depuis tantôt cinq ans que ce jeune homme était parti pour Montpellier, on ne l’avait point revu au pays ; les deux époux avaient résolu qu’il ne rentrerait au gîte qu’après ces cinq années d’épreuve, avec le litre de docteur. C’était un garçon timide qu’on sentait le besoin de dépayser, réservé, silencieux, craintif, et rougissant comme une vierge, quand une femme lui parlait. Lors de son départ, il comptait quatre lustres à peine : blond, rose et frêle, nature délicate et presque débile. On avait eu l’idée de l’envoyer à Paris, mais à cause de sa faible constitution on s’était décidé pour Montpellier, le climat de Montpellier étant, comme on sait, le plus sain et le plus indulgent du royaume. C’était d’ailleurs à Montpellier qu’Aristide Herbeau avait gagné ses grades, et il se croyait engagé d’honneur à faire hommage de son fils à l’académie dont il était membre. La séparation avait été cruelle, car, de part et d’autre, on prévoyait qu’elle serait longue. Mme Herbeau s’était évanouie dans les derniers adieux ; Célestin avait versé des larmes abondantes. Le docteur, dans une allocution sévère et touchante, avait tracé à son fils le plan de conduite qu’il aurait désormais à suivre, l’engageant par-dessus toute chose à vaincre cette timidité naturelle qui paralysait ses moyens et nuisait au développement de ses facultés. Depuis ce jour, cinq ans avaient passé sans ramener l’enfant à sa famille. Plus d’une fois, Mme Herbeau avait éprouvé le besoin d’aller embrasser son fils ; mais les communications entre Saint-Léonard et Montpellier sont difficiles et périlleuses : Célestin avait fait de son voyage une relation terrible. À l’en croire, la route du Puy à Alais serait suspendue sur un abîme. Entre Castaro et Langogne, ayant eu l’imprudence de descendre de voiture pour se réchauffer les pieds, il avait été poursuivi par une bande de loups affamés. Adélaïde ne pouvait guère s’aventurer seule dans ces dangereux parages ; Aristide, de son côté, ne pouvait délaisser ses malades. Il avait donc fallu se résigner et s’en tenir aux lettres de Célestin. Le jeune étudiant avait commencé par se plaindre de l’isolement de sa vie et du vide affreux de son ame, pleurant le kiosque de son père et les bords fleuris de la Vienne ; car c’était un esprit éminemment pastoral, nourri, dès l’enfance, de Virgile et de Théocrite. Il avait plus d’une fois embouché les pipeaux champêtres, et les dryades, les faunes et les sylvains charmés étaient accourus pour l’entendre. Durant la première année de son exil, lors de la fête de Mme Herbeau, Célestin avait adressé à sa mère une idylle dont on parle encore à Saint-Léonard. C’était un dialogue entre deux bergers, dont l’un, exilé et proscrit, gardait ses moutons sur la terre étrangère. Vainement l’autre berger lui vantait les gras pâturages, les haies verdoyantes, les ruisseaux murmurans ; insensible à tous ces biens, le berger exilé regrettait sa patrie. Ce petit morceau, qui se distinguait autant par la nouveauté du sujet que par l’originalité de l’exécution, avait profondément remué les deux époux. Il y régnait une douleur si poignante et si vraie ; les misères de l’exil, l’amour du sol natal, la haine de la terre étrangère, y étaient exprimés avec tant d’énergie, que M. et Mme Herbeau, saisis d’une terreur panique, s’étaient empressés d’écrire à leur unique héritier qu’il eût à faire sa malle et à revenir au logis, ajoutant que leur cœur, leur maison et leurs bras s’ouvriraient toujours avec bonheur pour le recevoir. On avait dû s’attendre à voir d’un jour à l’autre arriver Célestin ; mais, au lieu de Célestin, on vit tout simplement arriver une lettre, en prose celle-là, dans" laquelle le jeune drôle, tout en remerciant son père et sa mère de leurs pieuses dispositions, faisait assez clairement entendre qu’il ne fallait pas ainsi prendre au sérieux l’exagération du langage poétique, ne doutant pas d’ailleurs que le travail et l’ambition de marcher sur les traces de son père ne l’aidassent à supporter patiemment les douleurs de l’exil. « Sans doute, écrivait-il, le pain de l’étranger est amer, mais trempé dans les eaux de la science, il perd beaucoup de son amertume. » Il ajoutait que, si le docteur Herbeau daignait augmenter de quelques cents francs la pension de son fils, cette munificence permettrait au pauvre exilé de beurrer quelque peu le pain de l’étranger, et le lui rendrait d’une digestion plus facile.

Tant de courage et de volonté, cette noble ardeur qu’il témoignait à vouloir suivre l’exemple de son père, avaient singulièrement ému ces bons parens, et le docteur s’était empressé d’élever à quinze cents francs la pension du cher espoir de sa race, non sans lui faire observer toutefois que de son temps la jeunesse était moins onéreuse aux familles, et qu’il avait, lui, Aristide Herbeau, alors qu’il étudiait à Montpellier, trouvé le moyen d’économiser sur sa pension de mille livres le prix de ses examens et de sa thèse. Mais il voulait que Célestin se répandît dans le monde élégant et figurât convenablement à l’école des belles manières ; car, ce qui le révoltait surtout dans la jeune médecine, c’était l’oubli du savoir-vivre, le mépris du beau langage, l’absence des façons galantes. Aussi, en écrivant à son fils, n’avait-il jamais manqué d’insister sur ce point, ne cessant de répéter qu’Esculape était fils d’Apollon, et qu’Hippocrate avait été le premier gentilhomme de la Grèce.

Ainsi dirigé, Célestin, au bout d’un an, était devenu pour ses pareils un grand sujet de légitime orgueil et de satisfaction intérieure. Le jeune homme avait tenu les promesses de l’adolescent ; toutes les fleurs avaient donné leurs fruits, bientôt les lettres de Montpellier étaient arrivées comme de glorieux bulletins. Au lieu de s’exhaler, comme autrefois, en idylles plaintives, Célestin chantait d’un ton mâle les charmes du travail et l’amour des saintes études. « Je me nourris, écrivait-il, de la moelle des lions et des ours. » Il parlait de sa lampe studieuse qu’il voyait bien souvent pâlir aux premières lueurs de l’aube naissante. Son corps se fortifiait en même temps que son esprit. Il se louait de l’air pur du midi et des relations brillantes qu’il avait recherchées, conformément au désir paternel. Il était reçu chez la marquise de R***, chez le comte de C***, et notamment chez lord Flamborough, qui l’avait fait appeler pour vacciner quatre petits chiens. Il cultivait aussi plusieurs sociétés savantes, et ne négligeait rien pour devenir un jour la gloire de son pays. Tout cela l’induisait bien en dépenses, mais le docteur Herbeau saurait apprécier et reconnaître dignement les sacrifices que son fils s’imposait pour le satisfaire. Il se plaignait toujours un peu de cette timidité qui l’avait tenu si long-temps garrotté, et dont il n’était pas encore parvenu à se défaire entièrement ; mais il reconnaissait lui-même que chaque jour en détendait les liens, et ne doutait pas que la fréquentation des hautes classes de la société ne lui valût bientôt une complète délivrance. Il avait, lui aussi, un bien vif désir de presser sur son cœur son cher père et sa tendre mère ; mais le temps des vacances doublait ses travaux au lieu de les suspendre : il faisait à lui seul le service de l’hôpital. Et puis, c’était durant la saison d’automne qu’il allait herboriser aux alentours de Montpellier. Il avait composé un magnifique herbier destiné à son père ; mais lord Flamborough ayant laissé voir combien il serait heureux de posséder un pareil trésor, Célestin n’avait pas cru pouvoir se dispenser de l’offrir à sa seigneurie. D’un autre côté, il n’osait appeler à lui sa tendre mère, car le trajet était difficile, et la route, en certains endroits, périlleuse. Il racontait de temps à autre des histoires de loups effrayantes. Entre Castaro et Langogne, une troupe de comédiens avait été dévorée par une troupe de loups ; dans ce coquin de pays, il n’était pas rare de voir les loups se jeter dans les voitures et emporter les voyageurs, comme des agneaux, au fond des bois. Ces relations glaçaient d’épouvante Mme Herbeau et surprenaient fort le bon docteur, qui avait fait maintes fois cette route sans apercevoir la queue d’un loup ; il en concluait, après de mûres réflexions, qu’entre Castaro et Langogne, le nombre de ces féroces animaux s’était considérablement augmenté.

Tel était à peu près le texte habituel des lettres de Célestin. On pense bien que ces bienheureuses lettres avaient couru dans Saint-Léonard. Aussi, dans la ville et aux environs, n’était-il pas de merveilles qu’on ne racontât de ce jeune homme ; il n’était bruit surtout que de son intimité avec lord Flamborough. Les pères le citaient comme exemple à leurs fils ; les mères le convoitaient comme époux pour leurs filles ; plus d’un jeune visage rougissait au nom de Célestin, l’espoir de son retour agitait plus d’un jeune cœur. Il est très-vrai que l’arrivée du nouveau docteur avait refroidi ces bonnes dispositions et fait baisser en moins d’un jour les actions du jeune Herbeau. Mais en suivant les conseils d’Adélaïde, rien n’était perdu, tout était réparable encore ; on pouvait escamoter au profit de Célestin la faveur qu’avait surprise Henri Savenay. Ses cours étaient achevés, il venait de passer sa thèse de la façon la plus brillante ; s’il ne l’avait pas envoyée à ses parens, c’est qu’il voulait la déposer lui-même aux pieds de son auguste père. Il fallait donc rappeler Célestin sur-le-champ et l’opposer à M. Savenay. Quelques mois auparavant, Aristide avait décidé que son fils, pour se compléter, resterait à Montpellier un ou deux ans après avoir soutenu sa thèse, car il était bien jeune encore ; Adélaïde avait jugé cette décision sage et prudente. Oui sans doute, sage et prudente alors, mais les circonstances avaient terriblement changé, et désormais les deux époux ne pouvaient plus, sans folie, prolonger l’absence de ce fils bien-aimé.

Malheureusement Aristide était trop enivré des triomphes de tout genre qu’il venait de remporter pour pouvoir apprécier convenablement l’opportunité et l’urgence d’une telle mesure ; d’une autre part, Adélaïde avait mis à la proposer trop de hâte et de sauvage brusquerie. Le cœur avait emporté la tête, la jalousie avait égaré la raison. Enfin la passion aux abois lui avait inspiré une foule de métaphores incongrues qui ne pouvaient que révolter un esprit élégant et correct, trempé, dès le berceau, aux sources de la latinité la plus pure. Si la forme du discours d’Adélaïde avait déplu au docteur Herbeau, le fond de la proposition ne lui avait pas agréé davantage. Abdiquer le lendemain d’un jour de victoire ! vendre Colette ! abandonner Riquemont ! céder à d’autres soins la santé de Louise, ce trésor si doux et si cher ! Aristide sentit courir dans ses os le froid de la mort et demeura quelques instans comme anéanti sous le coup de ces rudes paroles.

— Vous ne répondez pas ? s’écria la lionne en courroux.

Aristide connaissait la jalouse : comme elle n’avait rien laissé percer jusqu’alors de ses craintes à l’endroit de Riquemont, il ne démêlait pas nettement ce qui se passait dans cette ame ; mais, sachant tout ce qu’un refus formel de sa part pourrait y éveiller de soupçons, il se tint prudemment sur ses gardes et sut contenir dans son sein l’indignation et la colère qui grondaient et voulaient éclater. Il releva lentement la tête, et se tournant vers Adélaïde :

— Nous en reparlerons, dit-il.

— Nous en reparlerons ! s’écria l’impétueuse en frappant ses mains avec violence. Nous en reparlerons, dites-vous ? mais vous ne sentez donc pas votre maison chanceler sur ses fondemens ? vous ne voyez donc pas le gouffre ouvert pour nous engloutir ?

— Chère amie, répliqua le docteur avec bonté, soyez sûre que la maison ne chancelle pas le moins du monde, et que vous seriez très embarrassée vous-même de me montrer le moindre petit gouffre entr’ouvert pour nous engloutir. Rassurez-vous, la maison est solide, et nous ne serons point engloutis. Quelque désobligeante qu’elle soit pour moi, la mesure que vous me proposez ne me semble pas complètement déraisonnable ; mais il faut voir, il faut attendre : tout cela mérite réflexion.

— Attendre ! s’écria-t-elle.

— Sans doute, nous verrons plus tard. Vous savez mes projets sur Célestin ; voici trois mois à peine que vous-même les approuviez. Peut-être serait-il sage de laisser Célestin un ou deux ans de plus au foyer de la science. Songez qu’il est bien jeune encore pour porter le fardeau que vous lui réservez. J’oserai vous faire observer que, de mon côté, je ne suis point encore assez vieux pour jouer le rôle de don Diègue. D’ailleurs, je le répète, je ne décide rien à cette heure ; je réfléchirai, nous en reparlerons. Quant à vendre Colette, ajouta-t-il d’un ton ferme en élevant la voix, il n’y faut pas compter ; cette noble bête mourra dans mon écurie, et, tant que son maître aura du pain pour sa faim et un matelas pour son sommeil, il y aura pour Colette du foin au râtelier et de la paille pour sa litière.

— Allez, allez, s’écria Mme Herbeau, laissant enfin couler à pleins bords les flots tumultueux qu’elle avait si long-temps tenus enfermés dans son ame ; je sais bien, moi, ce qui vous arrête ! Perfide, je lis dans ton cœur ; j’en connais tous les détours, toutes les ruses, toutes les trahisons.

— Qu’est-ce à dire ? s’écria le docteur pâlissant.

— Vous le demandez ! vous demandez ce que cela veut dire ! Ah ! tu le sais bien, va ! Mais comment as-tu pu penser un instant que j’étais ta dupe ? Est-ce moi qu’on abuse, et n’ai-je pas l’expérience de tes perfidies ?

— Adélaïde, je vous jure… dit le docteur tremblant, éperdu.

— Ne jurez pas ; je sais le charme qui vous attire à Riquemont, j’apprécie l’intérêt que vous portez à cette péronnelle qui ne sait ni vivre ni mourir. Ruses que tout cela ! mensonges imaginés pour autoriser vos visites ! Voilà pourquoi l’apparition de M. Savenay vous a jeté dans un si grand trouble ; car ce n’était pas pour notre avenir que vous trembliez, mauvais époux, ni pour l’héritage de votre fils, mauvais père, mais pour vos coupables amours. Ah ! puissé-je un jour avoir entre les mains une preuve de ces basses intrigues, et je me vengerai, dût ma vengeance entraîner notre perte à tous !

Elle parla long-temps ainsi. Le docteur, dès qu’il eut compris que la jalousie d’Adélaïde ne s’appuyait que sur des conjectures, se sentit délivré d’un grand poids, et se prit à respirer plus à l’aise. Il y avait même dans ces emportemens, qui semblaient confirmer son bonheur, quelque chose qui ne lui déplaisait pas. Cette scène suivit le cours de toutes celles qui l’avaient précédée. Après les transports furieux vinrent l’attendrissement et les larmes, comme l’averse après l’orage ; le tout assaisonné de spasmes, de syncopes et d’évanouissemens. Aristide avait l’habitude de ces ouragans domestiques. Il laissa gronder la tempête sans chercher à lutter contre les élémens déchaînés ; puis, lorsque les éclairs pâlirent et que la foudre baissa de ton, il se mit à rassurer Adélaïde par toute sorte de paroles insinuantes, d’autant plus éloquent cette fois, qu’il se sentait réellement coupable. Tout ce que le ciel lui avait départi de grâce dans les manières, de séduction dans l’esprit, de persuasion dans le langage, il le déploya en cette circonstance, et l’épouse infortunée revint une fois encore à la joie et à la confiance.

— Je ne vous demande, dit-elle en essuyant ses pleurs, qu’une preuve de votre sincérité. Rappelez Célestin, et suivez mes conseils, car ce n’est pas la jalousie seule qui les a inspirés. Je crois sérieusement que c’est l’unique parti qui nous reste à prendre.

— Qu’il soit donc fait ainsi que vous le désirez, répliqua le docteur. Je vous charge d’écrire vous-même à notre fils et de lui transmettre mes ordres. Préparez tout pour son retour, et que le jour qui le ramènera soit un jour de fête et d’allégresse.

Mme Herbeau allait se jeter dans les bras de son mari, quand les hennissemens de Colette, que Jeannette étrillait dans la cour, interrompirent les témoignages de cette réconciliation touchante. Aristide sauta précipitamment au bas du lit ; le soleil entrait à pleins rayons dans la chambre.

Aussitôt levée, Mme Herbeau écrivit à son fils une lettre ainsi conçue :

« Mon cher fils,

« Des évènemens imprévus ont changé notre détermination à votre égard. Vous ne sauriez rester plus long-temps à Montpellier sans compromettre gravement nos intérêts et les vôtres. Votre présence est nécessaire à Saint-Léonard. Réglez donc vos affaires en toute hâte, et empressez-vous d’accourir. Nous vous attendons sous quinze jours au plus tard. Songez, mon cher fils, que, si vous ne répondiez pas à cet appel, vous encourriez la malédiction de votre mère affectionnée.

« Adélaïde. »

De son côté, pendant qu’Adélaïde écrivait ce billet et que Jeannette harnachait la jument boiteuse, le docteur, retiré dans le kiosque du jardin, écrivait à son fils une lettre ainsi conçue :

« Mon cher fils,

« Des évènemens tout-à-fait imprévus viennent de changer la détermination que nous avions prise aujourd’hui même à votre égard. Regardez donc comme non avenue la lettre que votre vertueuse mère vient de faire jeter à la poste. En moins d’une heure, tout a pris une face nouvelle. Vous ne sauriez en cet instant venir à Saint-Léonard sans compromettre gravement les intérêts de votre famille. Votre présence est indispensable à Montpellier. N’oubliez pas, mon cher fils, que si le désir, bien naturel d’ailleurs, de revoir le berceau de votre enfance vous y ramenait contre mon attente, vous vous exposeriez à la malédiction de votre père, qui vous presse tendrement sur son cœur.

« Aristide Herbeau. »

Ces deux lettres, à l’adresse de Célestin, partirent le même jour.

Une fois sur Colette, le docteur disparut bientôt dans les sentiers verts du Limousin. Il eût été difficile de reconnaître en lui le triomphateur de la veille. Il était soucieux et préoccupé de pensées graves. Son bonheur commençait à le gêner. La veille, il avait failli être surpris par M. Riquemont ; Adélaïde flairait la vérité, et pour la mettre sur la trace il suffisait d’un hasard malheureux. Que résulterait-il de tout ceci ? Le docteur s’interrogeait avec inquiétude. Il se disait que la vie de ruses et de duplicité dans laquelle l’avait jeté l’amour de Louise compromettait vis-à-vis de lui-même la dignité de son caractère ; il se demandait s’il n’était pas, comme l’avait dit Adélaïde, mauvais époux et mauvais père. Des remords sérieux l’agitaient. Il y avait des instans où, décidé à en finir avec ce trouble de son ame, il prenait la résolution d’aller offrir une rupture à Mme Riquemont, mais presque aussitôt il s’accusait de lâcheté ; puis, en songeant à cette belle enfant aux yeux bleus, au divin sourire, il ne sentait plus le courage d’éteindre ce rayon de printemps qui égayait sa saison d’automne.

Il allait de ce pas visiter quelques malades à Savigny, petit village situé au-delà de Riquemont. À la même heure, par le même sentier, M. Riquemont se rendait à la ville. Les deux cavaliers se croisèrent à mi-chemin. Le châtelain salua froidement le docteur, et, ralentissant le trot de sa monture :

— Je vais, dit-il, à Saint-Léonard engager M. Savenay à venir passer quelques jours au château. Ce jeune homme me plaît, et ma femme en raffole. Bien des choses de ma part à votre épouse. Ne m’oubliez pas quand vous écrirez à Célestin.

Puis il piqua des deux et partit au galop.