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Le Docteur Herbeau




II.


Par une belle soirée d’avril, Aristide Herbeau, monté sur Colette, suivait, tout pensif, le sentier qui mène du château de Riquemont à Saint-Léonard. Il venait de visiter Mme Riquemont, mariée depuis deux ans, et depuis deux ans affligée d’un mal qui déroutait tout l’art du docteur. C’était, à vrai dire, un mal étrange qui n’avait pas de nom, résistait à tous les remèdes, changeait chaque jour de place, de symptômes et de nature, mettait en défaut tous les systèmes et faisait tourner la cervelle du cher Aristide. Aristide, qui avait probablement lu dans Hippocrate qu’il vaut mieux dire une sottise que confesser son ignorance, avait fini par déclarer que Mme Riquemont était affectée d’une gastrite passée à l’état chronique, et depuis deux ans il la traitait en conséquence. Pour M. Riquemont, il prétendait que sa femme avait des vapeurs et ne s’en souciait pas autrement.

Je professe une vive sympathie pour les maris en général. Je me suis toujours senti au cœur une extrême tendresse pour ces parias des temps modernes, et je me dis parfois que ces pauvres bourreaux pourraient bien être plus à plaindre que leurs victimes. J’ai vu partout tant de féroces tyrans égorgés par de faibles opprimées, tant de cruels sacrificateurs immolés par de tendres martyres, tant de voraces vautours déchirés par d’aimables colombes, que je commence à craindre que la littérature contemporaine n’ait pris la pitié à l’envers. Jamais on ne m’a vu dans les rangs de ces galans chevaliers, croisés pour conquérir l’indépendance de l’épouse, et je n’ai pas encore déposé mon offrande de maris sur les autels de cette liberté, ensanglantés déjà par plus d’une hétacombe. C’est donc avec un véritable désespoir que je me vois contraint d’avouer que M. Riquemont était un de ces types malheureux qui défraient les romans à la mode, un de ces époux chargés de crucifier la femme, messie des sociétés nouvelles. Ce n’est pas que M. Riquemont descendît en ligne directe de Barbe-Bleue : à Dieu ne plaise ! C’était tout simplement un honnête butor, qui pensait qu’une femme n’a rien à demander au ciel quand son mari ne la bat pas et ne l’oblige point à laver la vaisselle. Je puis même assurer qu’il aimait réellement Mme Riquemont ; seulement, il l’aimait à sa manière, en véritable rustre qu’il était. Comme il lui laissait le loisir de veiller à ses heures, de dormir son sommeil et de manger sa faim, qu’elle avait des bois et des prairies, un toit solide et chaud, des serviteurs soumis, une table abondante, il l’estimait heureuse entre les heureuses, et n’imaginait pas qu’en dehors de félicités si belles il y eût quelque petit bonheur à rêver.

En acquérant le château d’un noble ruiné, M. Riquemont avait oublié de s’appropier en même temps la grâce, le savoir-vivre et les manières élégantes des hôtes qu’il avait remplacés. C’était un de ces campagnards enrichis qui ne parviennent jamais à briser la forme du moule à fromage où Dieu les a coulés, un de ces châtelains d’hier, dont la seigneurie sent toujours un peu l’étable à vaches d’où elle est sortie. Celui-là sentait l’étable moins encore que l’écurie. La grande occupation de son existence, le but le plus direct de sa destinée, était d’élever des chevaux, de propager la pure race limousine, il vivait avec ses poulains, il les appelait ses enfans, et une belle jument poulinière avait à ses yenx plus de prix que la plus belle femme du monde. Que Mme Riquemonl fut malade, il s’en inquiétait peu, tant la santé de ses élèves absorbait sa sollicitude. Une mollette troublait son sommeil, un javart lui donnait la fièvre. Excellent agronome d’ailleurs, habile horticulteur, chasseur intrépide ; nature abrupte, mais active ; esprit borné, mais doué d’une rare intelligence pour tout ce qui ne sortait pas de sa juridiction, il augmentait chaque année ses revenus, méprisait souverainement les écrivains et les poètes, jetait au feu les livres de Mme Riquemont, sous prétexte que les romans perdent les femmes, raillait impitoyablement toute science qui ne traitait pas de l’agronomie ou de l’hippiatrique, et ne trouvait pas que la pensée put avoir un plus bel emploi que celui qu’il en faisait lui-même. Il avait quarante ans, des traits durs, mais honnêtes, un appétit féroce et presque toujours une gaieté brutale, trop grossière pour blesser ses victimes, mais assez lourde pour les assommer.

Mlle Louise de Marsanges, riche héritière de la Creuse, échappait à peine aux joies de l’enfance, lorsque M. Riquemont l’avait demandée en mariage. Elle était orpheline et n’avait plus qu’une grand’mère, qui ne voulait pas mourir avant d’avoir assuré la destinée de sa petite fille. M. Riquemont jouissait dans tout le pays d’une belle réputation de probité et d’esprit ; de probité, parce qu’il ne volait personne ; d’esprit, parce qu’il faisait fortune. Mme de Marsanges était bien vieille et sentait approcher l’heure de la séparation éternelle. Tremblant pour l’avenir de Louise, elle fit passer son effroi dans le cœur de la jeune enfant. Louise comprit en pleurant que la mort de sa grand’mère la laisserait seule, sans appui, sans soutien, et, moins cependant pour prévenir le malheur qu’on lui laissait entrevoir que pour rasséréner les derniers jours de sa vieille amie, elle accepta la main qui lui était offerte. Quelques semaines après le mariage de Louise, Mme de Marsanges emporta au ciel tout le bonheur de sa petite-fille.

Louise était une nature élégante, fine et délicate : mélange d’espiéglerie charmante et de douce mélancolie, car l’enfance folâtre n’était pas morte en elle, et déjà son cœur s’ouvrait aux rêveries de l’inquiète jeunesse. Le premier mois de son séjour à Riquemont ne fut pas sans charme pour elle. M. Riquemont lui montra avec orgueil ses bois et ses guérets, ses coteaux couronnés de blés noirs, ses prairies où bondissaient les poulains pétulans, espoir de ses haras. Louise aimait les beaux chevaux : elle eut un beau cheval, ardent à la course, docile à la voix de sa belle maîtresse. Ce fut pour elle une grande joie de se sentir emportée, les cheveux au vent, par le galop d’un coursier rapide. Puis elle s’intéressa aux travaux de la campagne. Tout était nouveau pour elle, M. Riquemont lui expliqua tout. Elle visita les étables ; elle eut une génisse de prédilection. Vers la chute du jour, elle aimait à voir les troupeaux passer sur la terrasse, en revenant des pacages. On était alors à l’époque de la moisson ; elle alla voir couper les blés, et revint, chaque soir, assise sur les gerbes dorées, traînée par les bœufs mugissans. Elle éleva des couvées de perdreaux ; elle eut ses oiseaux et ses fleurs. Elle apprit à battre la crème, moins blanche que ses blanches mains. Elle gouverna son ménage avec la joie d’une reine de quinze ans.

Malheureusement, toutes ces petites félicités n’étaient guère faites pour amortir l’énergie d’un cœur de dix-huit ans. Au bout d’un mois, Louise s’aperçut que toutes les ressources de l’esprit de M. Riquemont avaient été absorbées par la culture des champs et par l’éducation des chevaux. Elle demanda des livres, M. Riquemont lui conseilla de méditer la Maison Rustique. Un jour, entre une dissertation sur l’entretien des prairies artificielles et une discussion sur l’éparvin d’une jument, elle essaya de glisser quelques mots littéraires : M. Riquemont lui signifia qu’il avait en horreur les femmes pédantes et beaux-esprits. Elle manifesta le désir d’aller quelquefois à Aubusson, où elle avait laissé toutes ses affections d’enfance : M. Riqucmont lui déclara qu’il détestait la sensiblerie et la locomotion chez les femmes. Pendant le premier mois de son mariage, M. Riquemont avait accompagné Louise dans toutes ses courses. Au bout d’un mois, — Louison, lui dit-il, tu connais maintenant le pays et les habitudes ; point de gêne entre nous, mon enfant ; je vais à mes affaires et te laisse à tes plaisirs. — À partir de ce jour, M. Riquemont ne rentra guère au gîte que pour manger et pour dormir. Louise voulut se plaindre de la solitude où se consumaient ses jours ; M. Riquemont lui demanda sérieusement si elle était folle. Elle le pria de vouloir attirer au château quelques personnes de la ville ; M. Riquemont répondit que les nouvelles connaissances étaient dangereuses. La pauvre enfant fit quelques prévenances au vieux curé du village : M. Riquemont cria qu’il n’aimait ni les jésuites ni les cafards, et qu’il n’entendait pas que sa femme frayât avec des Tartufes. Le second mois de son mariage, Louise se promenait pensive le long des haies, et déjà bien des pleurs avaient mouillé ses yeux.

L’automne approchait, saison des rêveuses tristesses. Louise vit ses beaux jours se flétrir et tomber avec les feuilles des charmilles. Elle passait ses heures solitaires dans le parc, inquiète, inoccupée, et mêlant le deuil de son âme au deuil de la nature. C’est ainsi qu’elle vit en quelques semaines le soleil décliner dans le ciel et la jeunesse dans son cœur. Son beau front se voila, ses joues se décolorèrent, l’azur de ses yeux se ternit, et la gaieté, cette riante fleur de son printemps, pâlit et mourut sur sa tige.

L’hiver fut plus sombre encore. Louise le passa presque tout entier sous le manteau d’une vaste cheminée, morne, affaissée, ou bien lisant quelques livres qu’elle dérobait au regard de son mari, mais qui ne faisaient qu’aggraver son mal, car tous lui parlaient de bonheur et d’amour. M. Riquemont sortait le matin et ne rentrait que le soir, à l’heure du repas. Il rentrait assez ordinairement escorté de quelques maquignons ou de quelques rustres du village, et c’était au milieu de ces aimables convives que Louise allait s’asseoir, silencieuse et résignée ; heureuse encore lorsque sa tristesse n’offrait pas à son mari un sujet de quolibets grossiers ou de reproches amers.

Vers le printemps, la santé de Mme Riquemont s’altéra si visiblement, que M. Riquemont s’en aperçut lui-même ; il s’en préoccupa médiocrement, disant que c’étaient des vapeurs. Toutefois, pour l’acquit de sa conscience, il fit appeler le docteur Herbeau.

Le docteur accourut, monté sur Colette. Il vit Louise, il étudia le mal, mais vainement. Le mal était partout et nulle part. Aristide commença par saigner le sujet et par lui administrer quelques grains d’émétique, remèdes anodins, disait-il, qui ne pouvaient aggraver le cas, s’ils ne le guérissaient point. Louise voulut bien résister aux ordonnances du docteur ; mais M. Riquemont les lui signifia avec tant d’autorité, — disant que, si elle était réellement malade, elle se prêterait de meilleure grâce à la guérison, qu’il était las de l’entendre gémir, qu’il voyait bien que c’était un jeu et qu’elle voulait se donner des airs intéressans, qu’une bonne saignée la corrigerait de ces manies, qu’on serait trop heureux de jouir des bénéfices de la maladie sans en avoir les inconvéniens, et tant d’autres absurdités pareilles, — que la pauvre Louise, pour conquérir le repos, se livra, comme une victime, à la lancette et à l’émétiquc du docteur. L’émétique détermina une violente inflammation à l’estomac de la malade ; et comme la tristesse est un des symptômes moraux de la gastrite, et que l’affection présentait d’ailleurs tous les caractères d’une affection chronique, Aristide décida hardiment que Louise avait une gastrite passée à l’état chronique. Le mal était baptisé, mais Louise n’en valait guère mieux, et son état empira sous les soins assidus de la science.

Le docteur allait deux fois par semaine au château de Riquemont. Il s’établit bientôt entre ces trois personnages une intimité dont les détails se lient nécessairement au dénouement de cette histoire.

On comprend facilement qu’entre les mœurs rustiques de M. Riquemont et la molle nature du docteur Herbeau, il n’était guère de sympathies possibles. Le langage fleuri d’Aristide, ses citations latines, sa parole légèrement emphatique, ses manières toutes proprettes, l’insoucieuse ignorance qu’il affectait à l’endroit du pur sang limousin, étaient odieux au campagnard. D’un autre côté, les façons brusques de M. Riquemont, son mépris de toute noble science, ses gestes, ses discours, tout en lui révoltait le docteur ; seulement, l’antipathie de ce dernier ne se révélait que par une réserve pleine de politesse, tandis que celle du châtelain affectait des formes acerbes, railleuses, impitoyables. C’étaient, à chaque instant et à propos de toute chose, des plaisanteries de mauvais goût qui frappaient le bon Aristide dans ce qu’il avait de plus respectable. Colette, par exemple, était le but accoutumé des sarcasmes du campagnard ; il n’épargnait pas davantage la perruque du docteur, ses souliers à boucles d’argent, sa croix d’honneur et son cher poète. Et puis le docteur et le châtelain ne différaient pas moins d’opinions que de caractères. Essentiellement monarchique, Aristide Herbeau soutenait l’autel et le trône ; c’était un esprit nourri des plus saines doctrines de la Gazette et de la Quotidienne. M. Riquemont, au contraire, était une des marionnettes que le libéralisme fit, pendant quinze ans, danser au bout de ses mauvaises phrases. Il croyait aux jésuites et prêchait à ses paysans la haine des missionnaires. Le poisson et les légumes étaient impitoyablement proscrits de sa table le vendredi et le samedi. Il empêchait sa femme d’aller à la messe ; et, s’il rencontrait sur son chemin le curé de Riquemont, il détournait la tête avec affectation, afin de ne le point saluer. Comme tous les libéraux, il conciliait d’ailleurs le culte de l’empire avec celui de la liberté, et coiffait, sans sourciller, Napoléon du bonnet de la république. Il recueillait avec soin dans le département toutes les aventures scandaleuses où les curés et les vicaires se trouvaient plus ou moins impliqués, et il les adressait, revues et corrigées, au Constitutionnel, qui les lui renvoyait considérablement augmentées. En littérature, il ne connaissait que la Pucelle de Voltaire. Aristide évitait autant que possible les occasions de se mesurer avec un si rude jouteur ; mais celui-ci avait un art merveilleux pour l’amener, bon gré, mal gré, sur le terrain de la discussion. Le docteur y apportait des formes courtoises qui ne faisaient qu’irriter le campagnard, et c’était alors, de la part de ce dernier, des éclats de voix qui frappaient Louise de stupeur, et le docteur lui-même d’épouvante. Ainsi, M. Riquemont n’avait pas de plus grande joie que de déclamer avec emphase, devant Aristide, les passages de son journal, extraits du carton aux vicaires. Aristide avait pris le parti de subir patiemment ces lectures et de ne jamais y répondre ; mais si, par malheur, en les écoutant, il laissait échapper un sourire, ou s’il se permettait de balancer, d’un air incrédule, sa jambe droite croisée sur la gauche, le rustre, qui le guettait sournoisement, s’interrompait aussitôt et l’apostrophait de la façon la plus grossière. Et vainement Aristide protestait de son innocence ; vainement il se défendait d’appartenir à la congrégation des jésuites ; vainement il assurait qu’il n’était point un suppôt de la tyrannie, ajoutant qu’il appelait, avec autant d’ardeur que M. Riquemont lui-même, le bonheur et la liberté des peuples ; M. Riquemont criait à l’hypocrisie, et tenait le docteur Herbeau pour un séide du pouvoir. Je ne saurais dire tout ce que le bout de ruban rouge qu’il portait à sa boutonnière valut à ce pauvre bonhomme de sarcasmes amers et de brutales railleries. Dieu sait cependant qu’il l’avait gagné d’une manière bien innocente, et c’est le cas de raconter quelles voies détournées prit la Providence pour attacher le signe de l’honneur sur la poitrine d’Aristide : récompense tardive, inespérée, tant était épaisse la mousse de modestie sous laquelle il cachait la violette de ses mérites !

Ce grand fait s’accomplit durant les premières années de la restauration. Un prince de la branche aînée visitait les provinces du centre de la France. Comme Limoges le possédait en ses murs, Saint-Léonard sollicita l’honneur de le posséder à son tour. Le prince daigna y consentir. Ce fut un beau jour pour Saint-Léonard, le jour où il lui fut donné d’ouvrir ses portes à l’auguste visiteur. Dès le matin, la ville avait pris ses vêtemens de fête. La façade de la mairie était pavoisée de drapeaux ; les habitans, dans leur enthousiasme, avaient illuminé en plein jour. À midi, une députation, qui se composait des personnages les plus éminens de la cité, partit à cheval pour aller à la rencontre de l’altesse. De temps immémorial, Saint-Léonard n’avait vu, même en carnaval, une si belle cavalcade. Le docteur Herbeau s’y faisait remarquer par son bon air. Le maire de Saint-Léonard étant mort d’émotion l’avant-veille, en apprenant qu’il allait avoir à haranguer un prince du sang, c’était le docteur Herbeau qu’on avait chargé de ce soin, moins en sa qualité de premier adjoint qu’en raison de son éloquence. Il tenait dans l’un des arçons de sa selle une petite harangue qui devait lui faire quelque honneur près du prince et dans le pays. Malheureusement, ce jour-là, soit que Colette fût souffrante, soit qu’elle n’eût pas été jugée digne de figurer dans une pareille solennité, Aristide montait un cheval qu’il essayait pour la première fois. (Tétait d’ailleurs un fort pacifique animal, vrai mouton bridé, un cheval de meunier, je crois. Le docleur Herbeau, véritable centaure, qui n’eût pas craint de monter Bucéphale, était à l’aise là-dessus comme un prélat en son fauteuil. Il portait haut la tête et s’étalait d’une si fière grâce, que chacun en faisait la remarque au passage. Les femmes disaient en se le montrant : — Voyez, ma chère, quelle belle mine a le docteur Herbeau ! Il les saluait avec sa cravache, mais d’un geste si charmant que toutes en étaient ravies.

Les choses allaient le mieux du monde, et la cavalcade trottinait depuis une heure sur la route, lorsqu’un nuage de poussière qui tourbillonnait au loin comme une trombe, annonça la venue du prince. C’était bien le prince en effet. Descendu de voiture à deux lieues de la ville, il arrivait à cheval, suivi de son état-major. La députation de Saint-Léonard avait fait halte, au commandement du docteur Herbeau. Tous les cœurs battaient dans les poitrines. Le docteur tenait d’une main sa harangue, de l’autre les rênes de son coursier. Le prince s’étant arrêté à quelque distance, Aristide piqua des deux, et, se détachant de ses compagnons, s’avança vers l’altesse au trot de sa monture. Mais, ô catastrophe imprévue ! comme le docteur, après s’être incliné, allait débiter sa harangue, son diable de cheval se prit à cabrioler comme une chèvre, et le pauvre Aristide, perdant d’un seul coup la tête et les étriers, roula comme une boule dans la poussière. Un murmure moqueur faillit s’élever dans la suite du prince, mais le prince l’étouffa d’un regard ; puis, se penchant avec bonté vers Aristide, qui, dans sa confusion, ne songeait pas à changer d’attitude, il laissa tomber un de ces mots exquis qui firent la popularité d’Henri IV, un de ces mots charmans qui consolent de toutes les disgrâces, un de ces adorables à-propos qui font la fortune des rois.

— Monsieur, relevez-vous, lui dit-il.

Touché jusqu’aux larmes, Aristide se releva et baisa la main de l’altesse.

Ce fut quelques mois après cette mésaventure que le docteur Herbeau fut nommé chevalier de la Légion-d’Honneur. Cette histoire est bien connue dans le pays, et l’on y dit encore que le docteur Herbeau serait mort sans la croix, s’il n’eût jamais monté un autre cheval que Colette. Je laisse à penser si c’était là pour M. Riquemont un magnifique sujet de quolibets. En vérité, le château de Riquemont était un cirque où deux fois par semaine le malheureux Herbeau était livré aux bêtes et endurait mille martyres.

Louise était le seul lien qui existât entre ces deux hommes. Le docteur avait apporté une espèce de distraction aux ennuis qui la dévoraient. Louise était dans cette situation de cœur et d’esprit qui ne connaît point de romans ennuyeux ni de visiteurs incommodes. Elle commença par trouver le docteur ridicule et par rire tout bas de sa perruque et de son ventre ; elle finit par apprécier sa bonté et par l’aimer d’une amitié véritable. Les jours qui amenaient le docteur au château étaient les beaux jours de Louise, tant cette existence était délaissée. Du moins elle pouvait échanger avec lui quelques fragmens d’idées, quelques lambeaux de sentimens. D’un autre côté, la jeunesse de Mme Riquemont, sa grâce, sa beauté, sa tristesse, sa santé frêle et débile, avaient vivement intéressé le chevaleresque Aristide, et il s’était pris pour elle d’une noble et sincère affection. Malheureusement, le docteur ne comprenait pas que l’amitié la plus pure et la plus désintéressée pût emprunter auprès d’une femme, jeune et belle, un autre langage que celui de la vieille galanterie dont il était un des derniers représentans. Louise s’en amusait innocemment ; mais M. Riquemont en prenait quelque ombrage, et son humeur se manifestait par un redoublement d’épigrammes, qui tombaient sur Aristide comme en été la grêle sur les toits.

Or, plus M. Riquemont se montrait dur et brutal, plus Louise, par un sentiment de bonté délicate, se montrait affectueuse et tendre.

Elle avait des secrets charmans pour amortir les coups que son mari portait à l’amour-propre d’Aristide. C’étaient pour son cher docteur mille cajoleries adorables, telles qu’une femme peut en avoir pour un vieillard ou pour un enfant. Elle tournait autour de lui comme une belle chatte blanche, lui donnant ses petites mains à baiser, et ne l’appelant jamais que son bien-aimé docteur. Elle se montrait plus réservée en présence de M. Riquemont ; mais lorsqu’il s’éloignait pour aller visiter ses poulains, laissant Aristide tout meurtri sur le champ de la discussion, Louise alors se mettait à l’œuvre. Elle relevait la victime et lui faisait de sa tendresse un édredon sur lequel elle le berçait mollement. Aristide était le médecin du corps de Louise ; Louise était le médecin de l’ame d’Aristide. Si le mal qui la consumait lui laissait quelque trêve, elle prenait le bras de son docteur chéri, et tous deux s’en allaient à pas lents le long des charmilles. La jeune femme avait un art exquis pour flatter les manies de son vieux camarade. Le docteur savait un peu de botanique ; Louise se faisait dire le nom des plantes et des fleurs, l’histoire de leurs instincts et de leurs amours. Elle aimait les poètes que le docteur aimait. Elle regrettait que son éducation imparfaite ne lui permît pas de lire Horace dans le texte. S’ils rencontraient Colette au retour de l’abreuvoir, elle s’approchait de l’horrible bêle, et flattait affectueusement son vilain col gris. Elle cueillait de beaux bouquets de fleurs des champs, et les offrait coquettement à son chevalier. Elle manquait rarement de lui passer un bluet à la boutonnière, disant qu’elle aimait le bleu, et quelle voulait que son cher docteur portât la couleur de sa dame. Enfin, que vous dirai-je ? elle cherchait à se faire pardonner son mari.

Il arriva que le docteur, qui n’avait pas les perceptions du cœur bien déliées, et dont la vanité, ainsi que je l’ai dit déjà, fleurissait, comme les primevères, sous la neige, s’exagéra l’expansive tendresse de Louise, en dénatura le sens, et qu’au lieu de remercier, dans son humilité, le butor qui lui valait de si doux dédommagemens, il ne rendit grâce, dans son orgueil, qu’aux séductions de son génie et aux charmes de sa personne. Il imita ce vétéran de la grande armée qui s’enivrait régulièrement tous les jours avec la liqueur destinée à laver ses blessures. Louise ne comprit pas ce qui se passait dans cette ame, et comme, chez elle, l’esprit avait autant besoin de distraction que le cœur, elle ne put résister au plaisir d’assaisonner son intimité d’un petit grain de coquetterie et d’agacer parfois la sentimentalité surannée de son vieux ami, n’imaginant pas que ce jeu pût avoir pour elle ou pour lui le moindre danger. Aristide fut dupe de ce petit manège, et la jeune femme, un jour qu’elle craignait pour lui quelques nouvelles bordées de sarcasmes, lui ayant conseillé gaiement de réserver l’expression de ses beaux sentimens pour les heures où son mari serait absent, le vieux Céladon ne douta plus qu’il ne fût lancé dans une intrigue amoureuse. Si l’on veut bien se rappeler que la jalousie d’Adélaïde autorisait depuis long-temps ces retours d’une jeunesse évanouie, si l’on songe qu’après tout le docteur n’était ni beaucoup plus vieux ni plus laid que M. Riquemont, qu’il avait sur lui, par son intelligence et par ses manières, une supériorité incontestable, et qu’enfin, grâce à l’isolement de Louise, il n’avait pas d’autre comparaison à redouter, peut-être s’étonnera-t-on moins de la présomption du trop inflammable Aristide. Et puis, il faut bien se dire qu’en changeant de nature, son affection avait conservé la même allure et le même langage. C’était une flamme discrète qui brûlait doucement dans son cœur, sans éclat et sans bruit, et que Louise entretenait sans beaucoup de frais à son insu. Les passions avaient toujours traité M. Herbeau avec tant d’indulgence, qu’il leur rendait politesse pour politesse, et son amour était à la fois si plein de confiance et de réserve, qu’il aurait pu vivre de longues années auprès de Louise sans qu’elle se doutât que l’expression de cet amour fût autre chose que le langage d’une antique chevalerie, et sans qu’il soupçonnât la tendresse de Louise de n’être que ce qu’elle était véritablement, une douce amitié, relevée par une coquetterie innocente. Cette petite intrigue, dont il faisait tous les honneurs, remplissait de joie le bon docteur, qui prenait hardiment pour des frégates les coquilles de noix qu’il avait lancées sur le fleuve de Tendre ; d’une joie d’autant plus vive, que la conscience de son bonheur, quoique purement honoraire, suffisait aux exigences de sa passion et le vengeait secrètement des railleries de M. Riquemont. Pour M. Riquemont, il avait bien remarqué l’intimité qui existait entre sa femme et le docteur ; il l’avait même observée de près, et bien qu’il n’eût rien découvert qui pût alarmer ses susceptibilités conjugales, il nourrissait contre Aristide je ne sais quelle humeur jalouse qu’il ne s’expliquait pas à lui-même, mais qui n’attendait qu’une occasion pour éclater. Les choses en étaient là depuis plusieurs mois et ne semblaient pas devoir prendre de long-temps une face nouvelle : Louise toujours souffrante, le docteur toujours épris, le châtelain toujours brutal.

Le docteur revenait donc tout pensif du château de Riquemont, par une belle soirée d’avril ; il en revenait, sachant moins que jamais à quoi s’en tenir sur la maladie de Louise, car Louise était devenue la préoccupation continuelle d’Aristide. C’était la fleur de sa clientèle, le diamant de sa couronne : fleur étiolée, diamant dont chaque jour altérait le limpide éclat. À chaque visite nouvelle au château, la science du docteur recevait un vigoureux soufflet, et cette fois la pauvre fille revenait la joue toute meurtrie.

En approchant de la ville, les sombres rêveries d’Aristide firent place à des pensées plus sereines. Sans rivaux à Saint-Léonard, unique docteur dans la contrée, il se disait qu’en dépit de M. Riquemont lui-même, la clientèle du château ne pouvait pas lui échapper. Bientôt il aperçut son kiosque qui se dressait majestueusement sur la colline, les volets verts de sa maison blanche, la fumée de son toit qui flottait dans l’air bleu du soir. À ce glorieux aspect, son cœur s’épanouit, et Colette elle-même fit entendre un hennissement de joie. Hoc erat in votis ! s’écria-t-il en pressant les flancs de sa bête. Et, en gravissant le coteau, il contemplait complaisamment la vaste étendue de pays qui se déroulait à ses pieds, et il pensait, dans son orgueil, que sous ce ciel et sur cette terre qu’il embrassait de son regard, il n’était pas une fièvre, pas une gastrite, pas un catarrhe, pas une inflammation, pas un pythiriasis, pas une jambe cassée, qui ne fût le bien exclusif d’Aristide Herbeau, docteur de la faculté de médecine de Montpellier, membre du conseil municipal de Saint-Léonard, chevalier de la Légion-d’Honneur, et père de Célestin Herbeau.

Seigneur, la foudre qui gronde sous vos pieds n’éclate point brusquement sur la terre. Vous voilez votre ciel avant d’y déchaîner la tempête. Vous préparez la nature aux effets de votre colère ; à l’approche de vos orages, les animaux se retirent effrayés dans leurs retraites, et vous envoyez aux plantes elles-mêmes je ne sais quels pressentimens de tristesse et d’inquiétude. Pourquoi, Seigneur, avez-vous traité l’homme moins favorablement que la gazelle et que la germandrée ? Nos orages, à nous, éclatent dans l’azur du ciel ; votre justice n’a point d’avant-coureurs, c’est toujours au milieu de nos joies que votre droite terrible s’appesantit sur notre tête.

Colette venait de s’arrêter devant la porte de son maître ; Aristide mit pied à terre, et, après avoir abandonné son destrier aux soins de Jeannette, grosse fille limousine qui cumulait dans le ménage des deux époux la triple charge de cuisinière, de palefrenier et de femme de chambre, il entra d’un pied joyeux dans sa maison. Adélaïde était absente. Aristide se jeta dans une bergère habillée d’une toile grise, et, après avoir promené un regard caressant sur ses fauteuils de velours d’Utrecht, sur ses flambeaux de bronze, enveloppés d’une gaze toute souillée par les mouches irrévérencieuses, après avoir contemplé avec amour sa pendule dorée, surmontée du Temps armé d’une faux, ses rideaux à carreaux rouge et blanc, qui faisaient un damier de chaque fenêtre : O Melibœe, deus, s’écria-t-il en se couchant sur le dos, nobis hæc otia fecit ! car il savait un peu de Virgile. Jeannette le surprit dans cet état de béatitude, les pieds en l’air, les mains endormies sur le ventre.

— Qu’est-ce ? Jeannette, demanda Aristide sans tourner la tête.

— C’est un monsieur, répondit Jeannette, un étranger qui n’est pas de la ville.

— Idiote que vous êtes ! s’écria le docteur, sans changer de position ; s’il n’est pas de la ville, c’est qu’il est étranger ; s’il est étranger » c’est qu’il n’est pas de la ville : vous faites là un pléonasme, petite » un horrible pléonasme.

— Un étranger qui n’est pas de la ville, répéta Jeannette sans s’émouvoir, et qui vient pour l’habiter. Il a dit qu’il était bien fâché de n’avoir trouvé ni monsieur ni madame…

— Mettez de la suite dans vos idées, Jeannette, mettez de la suite dans vos idées, mon enfant, s’écria le docteur. Il fallait commencer votre discours par dire qu’un étranger était venu faire visite au docteur Herbeau et à son épouse. Procédons par ordre, si la chose est possible. N’opérons pas la saignée avant d’avoir fait la ligature. Et quel est cet étranger ? semble-t-il jouir d’une robuste constitution ?

— Il a dit, répéta Jeannette avec un imperturbable sang-froid, qu’il était bien fâché de n’avoir trouvé ni monsieur ni madame, mais qu’il serait plus heureux une autre fois, et il m’a remis ce chiffon, ajouta-t-elle en tirant de sa gorgerette une carte satinée qu’elle présenta au docteur.

— Quelque surnuméraire de l’enregistrement, dit Aristide en se parlant à lui-même ; quelque commis à pied des droits réunis ; mauvaise clientèle ! tout ce monde-là est obligé de se bien porter. Voyons, Jeannette, voyons cette carte, ajouta-t-il en tendant la main, mais sans tourner la tête, et toujours dans la même attitude.

Jeannette la lui ayant glissée entre l’index et le pouce, le docteur pressa légèrement la carte, la soupesa quelques instans avec un sourire goguenard, la flaira d’un air impertinent, puis enfin y abaissa un regard nonchalant.

O Balthasar, lorsqu’au milieu de tes courtisans et de tes femmes » tu aperçus une main mystérieuse traçant des mots fatals sur le marbre de ton palais ; ô Robinson, lorsqu’un jour, dans ton île, tu découvris l’empreinte d’un pas humain sur le sable ; ô Leporello, lorsque tu vis entrer dans la salle de ton maître la blanche statue du commandeur ; certes, ô mes amis, chacun de vous dut passer un horrible quart d’heure de terreur et d’effroi. Eh bien ! il était réservé au docteur Herbeau de résumer en une seule minute ces trois quarts d’heure de classique épouvante.

Aristide se leva d’un seul jet, comme les diablotins à ressort lorsqu’on ouvre la boîte où ils sont comprimés. Il se tint un instant sur ses jambes, droit, raide, immobile, terne, les yeux hagards, puis il retomba lourdement sur sa bergère, comme un taureau sous la massue de l’abattoir. De sa main glacée s’était échappée la carte de l’étranger, mais sur la porcelaine luisante il avait lu un nom écrit en lettres de feu ; et ce nom, il le voyait partout, sur ses bronzes, sur ses rideaux, sur ses fauteuils, et jusque sur sa culotte de velours, partout flamboyant, terrible, ineffaçable comme la tache que Miranda portait au cœur.

Il demeura long-temps ainsi ; enfin, se tournant vers Jeannette, qui le regardait d’un air hébété, il demanda une lumière. L’infortuné cherchait à douter de son désastre. Peut-être ses yeux l’avaient-ils abusé. Le malheur est si prompt à l’espoir ! L’ame qui se noie s’attache à tous les brins d’herbe que lui jette la brise du rivage. Lorsque Jeannette eut apporté la lumière demandée, Aristide releva la carte d’une main tremblante, et, l’approchant du suif enflammé, il lut une seconde fois ce nom, ce nom fatal qu’il n’avait que trop bien lu d’abord, aux pâles lueurs du crépuscule, ce nom dont chaque lettre s’incrustait, en plomb brûlant, dans la chair du docteur, ce nom sorti de l’enfer : Henri Savenay, docteur-médecin de la faculté de Paris.

— Je suis ruiné, s’écria-t-il avec un morne désespoir, ma femme est ruinée, mon fils est ruiné, nous sommes tous ruinés !

Au retour de Mme Herbeau, ce fut bien autre chose, vraiment ! Elle apporta sous le toit domestique toutes les rumeurs de la ville. L’arrivée du nouveau docteur avait mis Saint-Léonard sens dessus-dessous. Il n’était bruit dans Saint-Léonard que de l’arrivée du nouveau docteur. Aristide avait des ennemis ; quel être supérieur n’en a pas ? Ses succès, ses cures merveilleuses, ses longues prospérités, qu’aucune gloire rivale n’était venue troubler jusqu’alors, lui avaient l’ait bien des envieux, et déjà plus d’une voix jalouse prophétisait la ruine de Sion. Comme l’ancien Aristide, on s’ennuyait de l’entendre appeler le juste. L’arrivée du nouveau docteur fut donc accueillie par plusieurs avec une joie secrète, et par tous avec ce sentiment de bienveillance qui s’attache en province à tous les visages nouveaux. En quelques heures, le vieux soleil d’Aristide pâlit devant cet astre d’un jour. Débarqué de la veille, Henri Savenay avait à peine ouvert ses malles, qu’on exaltait déjà ses talens : c’était un élève de Dupuytren, l’orgueil de Dubois, l’amour d’Alibert, la providence des pauvres infirmes, l’espoir des mourans ; que n’était-il pas ? Il rendait la vue aux aveugles, la parole aux muets, le mouvement aux paralytiques. Il avait à peine montré le bout de son nez sur la place et sur les boulevarts, qu’on célébrait déjà sa grâce, son esprit, l’élégance de ses manières. Certes, le docteur Herbeau était un habile docteur, mais il avait fait son temps ; puis Colette était bien vieille et demandait un peu de repos ; puis la médecine avait dû faire bien des progrès et laisser le cher docteur Herbeau dans l’ornière ; puis Henri Savenay était de la faculté de Paris, et Aristide Herbeau de la faculté de Montpellier ; puis ceci, et puis cela. — Et l’on s’apitoyait sur Aristide, on affectait pour lui une compassion charitable. Il était bien cruel à son âge, après avoir régné si long-temps sans rivaux, de voir partager son empire et de ne laisser à son fils qu’une clientèle morcelée. L’établissement de Célestin devrait nécessairement en souffrir. Il faudrait renoncer à des prétentions désormais trop ambitieuses. Mme Herbeau ne serait-elle pas réduite elle-même à tenir sa maison sur un pied plus modeste ? Adieu les réunions du kiosque et les flots de bière mousseuse ! Le docteur Herbeau n’aurait plus désormais que de l’absynthe dans sa cave, disait, à ce propos, un poète de Saint-Léonard. Et c’est ainsi que l’envie des méchans, blottie sous le manteau de la pitié, s’y rigolait tout à son aise, et pleurait de l’huile bouillante sur les blessures du malheureux docteur Herbeau.

La gendarmerie prouva bien dans cette occasion que la vengeance, pour être le plaisir des dieux, n’est pas moins celui des gendarmes. Tous les gendarmes de Saint-Léonard laissaient éclater leur joie d’une façon particulière, et déjà se mettaient en quête de sympathie pour le nouveau docteur. Un gendarme, nommé Canon, atteint d’une fièvre chaude, avait fait appeler le jour même M. Savenay, et s’était montré, deux heures après, sur la place des Récollets, attestant à tous ceux qui voulaient l’entendre qu’il avait été guéri par la seule vue de ce merveilleux médecin. Les esprits impartiaux de la ville n’étaient pas dupes de ce manège, et comprenaient bien que le gendarme Canon n’avait d’autre but que de déprécier le docteur Herbeau ; mais à Saint-Léonard, comme en maint autre lieu, les esprits impartiaux sont rares, et il n’était bruit, sur la place et sur les boulevarts, que de la guérison miraculeuse de ce diable de Canon. Le lendemain, la gendarmerie royale de Saint-Léonard se présenta en corps chez M. Savenay, pour lui offrir sa clientèle. Le brigadier porta la parole ; mais il le fit en termes si offensans pour Aristide et pour son épouse, que le nouveau docteur se vit obligé de l’interrompre au beau milieu de son discours. Cette démarche des gendarmes et l’altitude pleine de dignité que M. Savenay sut garder en cette circonstance, produisirent une vive sensation dans la cité ; le soir on s’en entretint longuement au raout du percepteur. Mais n’anticipons point sur cette lamentable histoire, et revenons, je vous prie, au chevet du docteur Herbeau.

Adélaïde entra dans l’alcôve d’Aristide, pareille à une vieille lionne blessée. Elle apportait pendans à son cœur saignant tous les traits décochés par la pitié de Saint-Léonard. Aristide était couché. En entendant le pas haletant de son épouse, il se leva sur son séant, et tous deux demeurèrent quelques instans à se contempler l’un l’autre en silence ; puis le docteur, sans avoir dit une parole, retomba de tout son poids sur le lit et se cacha sous la couverture. Dans les circonstances difficiles de la vie, les femmes déploient plus de courage que les hommes. En voyant l’abattement de son mari, Mme Herbeau se sentit grandir de dix coudées. Elle releva la couverture sous laquelle Aristide étouffait sa douleur, et par de douces paroles elle chercha à remonter cette aine affaissée. — Au bout du compte, lui dit-elle, ce n’est qu’un docteur de plus ; ses débuts seront longs, son succès n’est point assuré ; d’ailleurs vous avez besoin de repos, Aristide.

— Vous oubliez Célestin, dit le docteur désolé. Ma clientèle devait être sa dot ; c’était une dot de roi.

— Eh bien ! il aura une dot de prince. Deux docteurs peuvent fort bien vivre à Saint-Léonard, sans se faire tort l’un à l’autre. Dans toute écurie, il y a litière pour deux chevaux. Le pays est bon, et Dieu sait que vous ne l’avez pas gâté.

— Adélaïde ! s’écria le docteur en se dressant de nouveau sur sa couche, vous ne comprenez rien à ce qui se passe ; vous ne voyez rien, vous ne prévoyez rien ! une pierre de votre maison se détache, et vous dites : — Ce n’est qu’une pierre qui tombe. — Une bardane croît dans votre jardin, et vous dites : — Ce n’est qu’une mauvaise herbe qui pousse. — Et moi, je vous dis que cette pierre qui se détache entraînera toutes les autres ; que cette mauvaise herbe qui pousse étouffera toutes les bonnes. Tout est perdu, et Célestin mourra sur là paille. Ah ! vous ne la connaissez pas, cette engeance de docteurs qui fourmillent, qui pullulent sur le pavé de Paris et qui finiront par dévorer la France. Ce sont des oiseaux de proie qui s’attirent les uns les autres. Quand l’un d’eux tombe sur un cadavre, tous arrivent pour le dépecer. Avant deux ans, vous verrez une nuée de ces corbeaux voraces s’abattre sur le pays et disputer quelques os décharnés à l’appétit de notre Célestin.

Les sanglots interrompirent la voix du docteur, et Mme Herbeau ne put s’empêcher de mêler ses larmes à celles de son époux.

Aristide avait raison : le bonheur est pareil aux murs de clôture ; la première pierre qui tombe entraîne toutes les autres. À peine quelques jours avaient passé sur cette nuit douloureuse, qu’un paysan de Riquemont, venu à la ville pour vendre des bestiaux, apporta au docteur une lettre ainsi conçue :

« Cher docteur,

« Mon mari a été pris hier d’une maladie qui demande toute votre sollicitude : M. Riquemont s’est mis pour moi en frais de tendresse. Il est bruit ici d’un nouveau médecin, récemment arrivé de Paris, et, pour l’acquit de sa conscience, M. Riquemont désire que vous puissiez vous consulter avec M. Savenay (c’est ainsi, je crois, qu’il se nomme) sur le misérable état de ma santé. Vous comprenez bien, cher docteur, que je n’attends rien de ce concours de la science, et que je ne l’ai pas sollicité ; puisque vos soins n’ont pu rappeler ma jeunesse envolée, ni ranimer mes forces éteintes, c’est que je dois mourir, et Dieu sait que je suis prête. Mais que voulez-vous ? M. Riquemont est las de me voir souffrir : il faut bien pardonner quelque chose aux caprices de cet ennui. Soyez donc assez bon pour venir demain déjeuner au château ; M. Savenay sera notre convive.

« Adieu, le plus aimable et le plus aimé des docteurs.

« Louise R. »

Le même jour, M. Savenay reçut un billet conçu en ces termes, qui, bien que fort vulgaires, avaient été nécessairement écrits sous la dictée de Mme Riquemont :

« Monsieur le docteur Savenay est prié de vouloir se rendre demain au château de Riquemont, afin de pouvoir se consulter avec M. le docteur Herbeau sur l’état de Mme Riquemont. En arrivant à l’heure du déjeuner, M. Savenay obligerait doublement M. et Mme Riquemont.

« Riquemont. »

Château de Riquemont, 27 avril 18…

Il serait difficile d’expliquer l’état de perplexité dans lequel la lettre de Mme Riquemont jeta le docteur Herbeau. Sa culotte de velours déchirée par l’épine d’une haie, sa perruque pêchée à la ligne par quelque enfant malicieux, son kiosque en flammes, Colette poussive, tous ses cliens bien portons, enfin toutes les catastrophes dont la prévision avait parfois effrayé son imagination timorée, l’eussent plongé, en se réalisant, dans une affliction moins tourmentée. La charge sonnait déjà, et la lutte allait commencer ! Elle allait commencer par un combat singulier, par un duel au grand jour, face à face, sur le même terrain, sur un terrain où le pauvre Aristide n’avait encore marché qu’en tâtonnant. Et quelles armes inégales, grand Dieu ! Henri Savenay tout frais émoulu, Aristide Herbeau tout rouillé par une longue sécurité. Et quelle honte pour ce dernier, s’il allait faillir à la première passe ! Quel affront, si le nouveau docteur allait la découvrir, la source de ce mal, si long-temps et toujours vainement cherchée par Herbeau ! Quel désastre, s’il allait le dompter et le vaincre, ce mal contre lequel s’était brisée la science d’Aristide ! Que dirait le pays ? que dirait M. Riquemont ? que dirait Louise elle-même ? La clientèle du château ne serait-elle pas le prix du vainqueur ? Angoisses du cœur, qui pourra vous peindre ? qui pourra dire tout ce qu’Aristide avala de couleuvres durant la nuit qui précéda cette joute solennelle ?

La nouvelle que M. Savenay venait d’être appelé au château de Riquemont pour conférer avec M. Herbeau sur la santé de la jeune châtelaine s’était en moins de quelques heures répandue dans toute la ville. L’état maladif de Mme Riquemont préoccupait depuis longtemps les habitans de Saint-Léonard. Les ennemis d’Aristide en murmuraient tout haut ; ses amis osaient à peine le défendre tout bas. On attendait donc impatiemment le résultat de ce grand concours de la science. Il s’agissait désormais de savoir si le sceptre resterait entre les mains du docteur Herbeau, ou s’il passerait entre celles du docteur Savenay : grave question qui devait se vider le lendemain au château de Riquemont.

Ce fut encore Adélaïde qui chercha à relever le courage abattu de son époux. — Aristide, lui dit-elle, il ne faut pas vous dissimuler que votre honneur, votre réputation et l’avenir de Célestin dépendent du jour de demain. Toute la contrée a les yeux sur vous : vaincu, elle vous délaisse ; triomphant, elle est toute à vous. Vous triompherez, c’est mon cœur qui me le dit. Qu’est-ce, après tout, que ce Savenay ? On le vante, on le prône : qu’a-t-il fait ? qui l’a vu ? Allez, prenez courage et songez que vous allez combattre pour vos autels et pour vos foyers.

Elle ignorait, la malheureuse, que son infidèle époux eût, avec les intérêts de sa gloire et l’avenir de Célestin, d’autres droits non moins doux à défendre ! Sa noble assurance ranima le cœur d’Aristide. Pareil aux guerriers qui visitent leurs armes la veille de la bataille, il passa la nuit entière à fourbir sa science, à épousseter son cerveau, à feuilleter tous les ouvrages de médecine qui composaient sa bibliothèque. Adélaïde avait tiré de l’armoire une chemise à jabot, une cravate brodée, des manchettes de dentelle, des bas fin et luisans, une perruque toute neuve. À cinq heures du matin, Jeannette étrillait Colette et lavait les harnais. À six heures, Adélaïde parfuma d’eau de Cologne le mouchoir d’Aristide, et noua un ruban neuf à la boutonnière de son habit. C’était l’habit qu’il portait aux jours de cérémonie, un habit bien large, bien étoffé, à la taille longue, aux basques flottantes, coupé dans un petit drap de Châteauroux, qui, vu à la brune, jouait le drap de Louviers d’une façon toute merveilleuse. À six heures et demie, le docteur emprisonna ses jambes dans des bottines à courroies, et, comme sept heures sonnaient à l’église de la ville, il enfourchait bravement Colette. Toute sa personne respirait un mâle courage ; son front était serein et son air vaillant. Il se pencha sur sa selle pour déposer un baiser sur le front d’Adélaïde ; puis, coupant l’air avec sa cravache, il enfonça ses éperons dans les flancs de Colette, qui partit au pas en boitant.

L’enthousiasme du docteur fut court. À peine Aristide eut-il perdu de vue le chapeau chinois de son kiosque et la girouette de sa maison, qu’il sentit ses forces faiblir et son courage chanceler. La cravache, si fanfaronne à l’heure du départ, pendait nonchalamment sur le flanc du destrier ; la bride, tenue mollement par une main paresseuse, flottait sur le cou de Colette, et Colette, pour se conformer aux tristes pensées de son maître, allait d’un pas lent et rêveur, enlevant par-ci par-là des touffes de gazon au sentier et des branches vertes au buissons. Vainement les paysans qui se rendaient à Saint-Léonard, les pâtres qui traversaient le sentier, les jeunes filles filant leur quenouille de chanvre et menant paître les moutons sur la colline, vainement les femmes, les enfans, les vieillards, qui rencontraient le docteur, lui envoyaient le salut accoutumé ; le docteur passait sans se découvrir, sombre, silencieux, le front baissé ; et chacun de se dire : Qu’a donc le docteur Herbeau ?

Vous demandiez, bonnes gens, ce qu’avait le docteur Herbeau, lorsque, par une belle matinée de printemps, vous le vîtes passer, se rendant à Riquemont, brumeux comme une soirée d’hiver ? Quand bien même il vous eût confié les ennuis de son cœur, vous ne les auriez pas compris, âmes champêtres et naïves, qui avez toujours ignoré la vanité de la science, les tortures de l’ambition, les terreurs de l’amour, les angoisses de l’amour-propre. Il allait, encore tout meurtri par les rudes pensées qui l’avaient secoué la veille, aiguisant ses argumens, passant en revue toutes ses forces, se récitant à lui-même les volumes de sa bibliothèque, tour à tour agité par l’espoir et par la crainte, suivant qu’il trouvait sa mémoire docile ou revêche. Au bout de deux heures, il se fit dans ses souvenirs une telle confusion de textes, Hippocrate et Parny, l’ode et la phlyctène, l’élégie et la phlogose, se mêlèrent d’une façon si étrange dans son pauvre cerveau fatigué, qu’il crut sentir tous les rayons de sa bibliothèque danser sous sa perruque une sarabande infernale. L’infortuné n’en était plus aux diables bleus, mais à tout ce que l’enfer a de plus noir en fait de diables. Je n’affirmerais pas que la raison d’Aristide eût tenu quelques heures de plus contre cet horrible cauchemar, et j’oserais même assurer qu’elle était déjà bien ébranlée et près de céder, lorsque, heureusement pour la cervelle de son maître, Colette s’arrêta devant la grille du parc de Riquemont. Aristide leva le loquet avec le manche de sa cravache, et Colette, poussant avec sa tête la porte obéissante, prit un petit trot tout gaillard qui conduisit d’un seul trait le docteur sur la terrasse du château.

Ce château était, avant que M. Riquemont l’occupât, un des rares refuges ouverts encore à la poésie exilée. Le temps en avait tapissé les murs de ravenelles et de campanules. La girouette fleurdelisée criait au vent sur la tringle rouillée ; l’écusson seigneurial se cachait humblement au-dessus de la porte sous des touffes de pariétaire. L’intérieur en était mystérieux et sombre ; on ne pouvait y marcher sans éveiller un écho du passé. Les boiseries étaient de chêne sculpté ; aux lambris pendaient les portraits de famille dans leurs vieux cadres enfumés. Mais, plus impitoyable que le temps, M. Riquemont était venu, et, avec ce tact exquis qu’il apportait eu toute chose, il avait remis à neuf et façonné à son image ce vénérable et poétique débris. La fleur de lis de la girouette s’était vue détrônée par un chasseur de fer-blanc, précédé d’un chien en arrêt. Les murs, dépouillés de leur robe de fleurs et de feuillage, avaient été blanchis à la chaux. L’écusson seigneurial était tombé sous le marteau. M. Riquemont avait fait abattre les tourelles pour anéantir tout vestige de féodalité. Il se vantait d’avoir aboli dans ses domaines la dîme, la corvée et le droit du seigneur. Il avait fait une écurie de la chapelle. Louise avait supplié vainement pour qu’on en fît du moins un colombier. Le château n’avait pas subi à l’intérieur une profanation moins complète. On s’était chauffé tout un hiver avec les boiseries de chêne, et M. Riquemont les avait remplacées par un papier représentant des Chinois en palankin et des Indiens sur des éléphans. Aux vieux cadres, aux vieux portraits, avaient succédé les portraits lithographiés de Lafayette, de Benjamin Constant et du général Foy. La chambre à coucher de M. Riquemont était particulièrement ornée des batailles de l’empereur et de quatre tableaux racontant la vie et la mort de Poniatowski. Louise avait eu bien des luttes à soutenir pour préserver son appartement du patriotisme de son mari ; encore n’avait-elle pu obtenir de garder au chevet de son lit un grand Christ d’ivoire qu’elle tenait de sa grand-mère, M. Riquemont ayant signifié qu’il ne saurait jamais se résoudre à encourager la superstition et le fanatisme. Louise était, à vrai dire, en ce lieu la poésie exilée dont je vous parlais tout à l’heure.

Le docteur l’aperçut assise sur le perron : pâle et languissante, Mme Riquemont tâchait de réchauffer ses membres glacés au soleil du printemps. Elle n’avait jamais voulu se soumettre à garder le lit ni la chambre ; elle traitait son mal en femme impérieuse et coquette, et la douleur était plutôt esclave des caprices de Louise que Louise n’était esclave des exigences de la douleur. Aristide mit pied à terre, se débarrassa de ses bottines, et, faisant voltiger son mouchoir le long de ses jambes et sur ses souliers pour en enlever la poussière, il marcha vers la jeune malade d’un air gracieux et pimpant. Il monta les degrés du perron avec une dignité parfaite, s’approcha galamment de Mme Riquemont, et lui prit une main blanche et sèche qu’il porta tendrement à ses lèvres.

— Toujours aimable ! dit Louise en pressant la main d’Aristide.

— Et vous, toujours plus belle et plus charmante ! s’écria le délicieux Herbeau.

— Ah ! docteur, vous vous vantez ! dit-elle en souriant.

Le docteur avait raison : Mme Riquemont était charmante. Je ne sais quel mélange de finesse et de mélancolie donnait à ses traits quelque chose de la physionomie de la gazelle. Ses lèvres étaient minces et décolorées, mais encore armées d’un sourire à la fois doux et presque railleur, que n’avait pas émoussé la souffrance. Son front, net et pur, était veiné de bleu, et ses beaux yeux, dont l’azur se détachait sur la mate blancheur du visage, semblaient deux pervenches épanouies sur la neige, aux premiers rayons du printemps. Ses cheveux blonds et fins, lissés en bandeau sur le front, se cachaient sous un bonnet de point d’Alençon, garni de rubans roses ; sa taille, svelte comme la tige d’un jeune bouleau, était serrée par une douillette de soie verte. Ces goûts d’élégante simplicité étaient tout ce que Louise avait sauvé de sa jeunesse.

— Toujours un peu de fièvre, dit le docteur en interrogeant le pouls de la malade.

— Une fièvre continue, docteur, une fièvre continue, répéta-t-elle avec découragement.

— C’est une azodès, madame ; vous avez une azodès, reprit gravement le docteur.

— Quelle horrible maladie ! s’écria Louise ; une azodès, dites-vous ? Qu’est-ce que cela, je vous prie ?

— L’azodès, reprit le docteur, est une fièvre continue.

— Mon Dieu ! dit Louise en se levant, que la science est une magnifique chose ! Prêtez-moi votre bras, docteur, et menez-moi un peu le long de ces haies dont le vent m’apporte les vertes senteurs. Vous dites donc, ajouta-t-elle en s’appuyant coquettement sur le bras d’Aristide, vous dites que j’ai une azodès ?

— Et j’ajoute, divine Louise, que nous pratiquerons de nouvelles émissions sanguines, afin de maîtriser la diathèse inflammatoire, dit le docteur d’un ton solennel.

— Tenez, cher docteur, répondit Louise en regardant Aristide d’un air suppliant, je ne vous demande qu’une seule chose.

— Demandez ma vie, madame ! s’écria-t-il avec chaleur.

— Eh ! mon Dieu ! je ne vous demande même pas la mienne.

— Tout mon sang est à vous, Louise ! ajouta le docteur en pressant le bras de la malade.

— Eh bien ! docteur aimé, dit Louise en souriant, gardez votre sang et laissez-moi le mien. Tout ce que je demande, ajouta-t-elle, c’est de pouvoir mourir tranquillement. Que le soleil est doux ! dit-elle en s’asseyant sur un tertre vert ; que l’air est enivrant et pur ! Les oiseaux gazouillent sous la feuillée, les insectes bruissent sous l’herbe, les herbes frémissent à nos pieds, et la brise semble confier de doux mystères aux fleurs qui s’entr’ouvrent pour les recevoir. Quel luxe ! quels parfums ! quels flots de sève et de vie débordent de toutes parts ! Toutes les joies s’éveillent et chantent sur la terre : c’est jour de fête sous le ciel, et, seule, je suis triste à pleurer.

La pauvre enfant fondit en larmes.

— Voyons, voyons, dit le docteur véritablement ému, il ne faut pas ainsi se désespérer. Les ressources de la science sont inépuisables. Nous combattrons la gastrite par les antiphlogistiques. Déjà le mal est enrayé, et je réponds devant Dieu de votre prochaine guérison, si toutefois des prétentions rivales ne viennent point contrarier mon système et me disputer la gloire de vous sauver, seul prix, chère Louise, qu’ambitionne ma sollicitude.

— Ah ! vous voulez parler du nouveau docteur ? dit Louise avec nonchalance. Voyez, je l’avais oublié. Ce n’est pas moi qui l’ai voulu, vous le savez bien, n’est-ce pas ? Qui pourrait remplacer près de moi vos soins et votre tendresse ?

— Personne, Louise, personne au monde, s’écria le docteur attendri.

— Oh ! je le sais bien, allez ! n’est-ce pas vous qui avez mis un peu de soleil dans ma pauvre existence ? Vous m’avez aidée à vivre et vous m’aiderez à mourir.

— Louise, chère enfant, ne parlez pas ainsi ! dit Aristide d’une voix étouffée.

— Il faut bien en parler, puisque je sens que chaque jour emporte un débris de moi-même. Tenez, ajouta-t-elle en lui prenant une main qu’elle posa doucement sur son cœur, vous avez beau faire, je sens là quelque chose qui me tue. Qu’est-ce donc ? il me semble pourtant que ma vie pourrait être si belle. Ah ! mon ami, je l’aime, cette vie qui m’échappe ! Ah ! sauvez-moi ! s’écria-t-elle en se pressant effrayée contre lui, comme si elle eût aperçu un serpent se glisser à ses pieds.

Aristide la serra tendrement contre sa poitrine et osa la baiser au front.

— Vous vivrez, s’écria-t-il ; vous êtes trop aimée pour mourir.

— Ah ! vous aussi, vous êtes bien aimé, dit-elle.

— Louise, vous êtes adorée !

— Et vous aussi, et vous aussi ! dit Louise en souriant à travers ses pleurs. Mais, soyons gais, monsieur Herbeau, ajouta-t-elle en passant précipitamment son mouchoir sur ses yeux ; soyons gais, il le faut ; j’aperçois mon mari, et je ne veux pas qu’il puisse rire de mes larmes.

Aristide attribua ce mouvement à un tout autre motif, et crut de bonne foi que Louise craignait d’éveiller la jalousie de M. Riquemont. Il prit aussitôt un air grave et compassé, car c’était là le côté le plus plaisant de la passion du docteur. Il ne se serait point pardonné de troubler le repos domestique de Mme Riquemont, et pour cacher un bonheur imaginaire il se donnait autant de mal que d’autres en auraient pris pour le réaliser.

Louise se leva, et, s’appuyant sur le bras du docteur, tous deux allèrent à la rencontre de M. Riquemont, qui venait, un fusil sur l’épaule, précédé d’une meute complète.

— Bonjour, papa Herbeau, dit le campagnard en frappant de sa main le ventre d’Aristide. Comment se porte la maman Herbeau ? Et ce cher Célestin ? avons-nous de ses nouvelles ? marche-t-il toujours à grands pas dans la voie de vos vertus et de vos mérites ? Et cette chère Colette ? Vous, papa, toujours frais et fringant ! décidément vous volez la santé de vos malades. Mais je ne vois pas M. Savenay. Ah çà ! j’espère bien, docteur, que vous ne vous formaliserez pas de la présence d’un confrère au château. C’est une pure formalité ; mais il faut tout prévoir : un malheur est si vite arrivé ! Du moins, si on a fait, pour le prévenir, tout ce qu’il était humainement possible de faire, eh bien ! ma foi, lorsqu’il arrive, on n’a rien à se reprocher ; la conscience est calme et on dort tranquille. — Pas vrai, Louison ? ajouta-t-il en se tournant vers Mme Riquemont, qui ne répondit pas.

M. Riquemont parla long-temps ainsi, ajoutant à l’élévation des pensées et à la distinction du langage la grâce de son rire limousin et l’élégance de son geste rustique. Louise était rêveuse. Aristide marchait silencieux et tout occupé à garantir les basques de son habit des caresses de la meute qui gambadait autour de lui. M. Riquemont faisait à lui seul tous les frais de la conversation.

Comme ils arrivaient sur la terrasse, le garde-champêtre remit à son maître un paquet de journaux qu’il apportait de la ville : c’étaient le Constitutionnel, le Journal des Haras ci les Annales agronomiques. Le châtelain déchira les bandes et se prit à parcourir chaque feuille d’un air important. Il lisait depuis quelques instans, quand tout d’un coup son visage s’épanouit, ses narines se gonflèrent, son front s’illumina. Il interrompit sa lecture, et, cherchant du regard le docteur Herbeau qui s’était éloigné de quelques pas :

— Papa Herbeau ! s’écria-t-il.

Le docteur s’étant approché :

— Écoutez cela, papa ! dit M. Riquemont en lui frappant sur le ventre.

En déployant les feuillets du journal, il lut complaisamment, à haute et intelligible voix :

« On nous écrit de Nantes, à la date du 20 avril 18…

« Un fait déplorable, qui ne se renouvelle que trop souvent dans nos campagnes, vient de se passer à Tiffauges. Un vieillard de la commune étant mort dans le plus affreux dénuement, et n’ayant pas laissé de quoi subvenir aux frais de sépulture, le vicaire de la paroisse s’est obstinément refusé à lui ouvrir les portes de l’église et à le conduire à sa demeure dernière. Vainement les enfans, les petits-enfans et les arrière-petits-enfans du défunt, vainement ses frères, ses sœurs, ses neveux et ses petits-neveux se sont précipités aux genoux du ministre des autels ; vainement ils ont arrosé ses mains de larmes brûlantes. Le serviteur d’un dieu de charité s’est montré inflexible et a fait jeter par sa servante tous ces malheureux à la porte. Jamais le village de Tiffauges n’avait assisté à un plus lamentable spectacle. On dit, et nous sommes portés à le croire, que ce refus de sépulture n’a pas eu seulement pour cause une sordide avarice. On assure que le fanatisme religieux et l’intolérance politique y ont eu la plus grande part. Cet infortuné vieillard avait servi avec distinction dans les armées de la république, et, de retour dans ses foyers, il s’était fait remarquer autant par l’élévation de son caractère que par l’indépendance de ses idées libérales. Le village l’a suivi jusqu’au cimetière et a pleuré sur sa tombe. Tous les hommes de bien de Tiffauges étaient là ; il n’y avait qu’un vicaire de moins. »

— Eh bien ! que dites-vous de cela ? s’écria M. Riquemont.

— Je dis, monsieur, répondit le docteur, que c’est un vicaire de moins dans les cartons de votre journal.

— Allons donc ! allons donc ! répliqua le campagnard en haussant les épaules. Les noms y sont, docteur. On nous écrit de Nantes à Tiffauges c’est clair comme le jour et précis comme un acte authentique.

— J’ajouterai, monsieur, reprit humblement le docteur, qu’en admettant que les faits se soient passés de la sorte, il n’en est pas moins déplorable de les voir ainsi livrés à une publicité malveillante. Il est tant d’esprits disposés à frapper de la même réprobation l’abus qu’on fait de la religion et la religion elle-même ! Il faut craindre de les encourager.

— Nous y voilà ! Vous voteriez contre la liberté de la presse ! Vous voulez mettre la lumière sous le boisseau et la vérité dans le sac ! Le soleil vous effraie ; il vous faut l’ombre et le silence.

— Eh non ! monsieur, eh non ! répondit doucement le docteur ; mais il en est de certaines vérités comme de l’arsenic et de l’acétate de morphine : je pense qu’il serait imprudent d’en délivrer à tout le monde.

— Raisonnement de jésuite et d’apothicaire ! s’écria violemment le châtelain.

— Mon ami !… dit Louise d’une voix suppliante, en serrant furtivement la main d’Aristide.

— Que diable, aussi ! dit M. Riquemont avec humeur, le papa Herbeau s’emporte tout de suite comme une soupe au lait ; il n’est pas avec lui de discussion possible. Tenez, monsieur, écoutez cela, je vous prie, et vous m’en direz votre avis.

Et il reprit la lecture du journal.

— On nous écrit de Langres…

— La patrie de Diderot, interrompit le docteur Herbeau.

— Qu’est-ce que cela, Diderot ? demanda M. Riquemont ; quelque cafard de votre connaissance ?

Le docteur sourit et ne répondit pas. — On nous écrit de Langres…

— Célèbre pour sa coutellerie, interrompit de nouveau le docteur.

— Ah çà ! monsieur Herbeau, me laisserez-vous finir ? s’écria M. Riquemont avec impatience.

— Je vous écoute, monsieur, dit le docteur, qui comprit bien qu’il ne pouvait pas l’échapper.

— On nous écrit de Langres, à la date du 21 avril 18…

« Il vient de se passer dans notre ville un fait dont il serait difficile de trouver l’équivalent dans les époques de barbarie les plus reculées. Une femme enceinte de huit mois se sentit prise de douleurs si violentes, qu’elle fit appeler en même temps un médecin et le vicaire de la paroisse. Le vicaire et le médecin accoururent. C’était par une nuit affreuse : les éclairs sillonnaient la nue ; le tonnerre ébranlait les vitres ; la cloche de l’agonie tintait à l’église voisine ; la lueur blafarde d’une lampe éclairait seule la chambre funéraire. L’infortunée palpitait encore ; son sang n’était point glacé ; on pouvait douter que la vie l’eût abandonnée. Eh bien ! dans un excès de zèle que nous ne savons comment qualifier, le vicaire, s’adressant au médecin qu’il avait assisté, lui intima l’ordre, au nom de Dieu, d’ouvrir les flancs de l’agonisante, afin que l’enfant ne mourût pas sans avoir été baptisé. Le médecin, bien connu dans le pays autant pour l’élévation de son caractère que pour l’indépendance de ses idées libérales, refusa courageusement de prêter son ministère à un pareil acte de férocité. Exaspéré par le noble refus de ce vertueux médecin, le zèle du vicaire ne connut plus de bornes ; ce prêtre fanatique arma son bras d’un fer assassin… »

— C’est horrible, cela ! s’écria Louise.

— « Et se précipitant sur la victime, au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, au tintement de la cloche funèbre… »

— Mais, monsieur, c’est horrible ! répéta Louise en arrachant le journal des mains de M. Riquemont.

— Voilà donc où nous allons ! s’écria le châtelain en croisant ses bras sur sa poitrine et en laissant tomber sur le docteur Herbeau un regard foudroyant. Voilà, monsieur, où vous voulez mener la France ! Qu’on vous laisse faire, et nous aurons, avant dix-huit mois, les massacres de la Saint-Barthélémy, les dragonnades, le rétablissement de la torture et les horreurs de l’inquisition !

— Mais, monsieur, hasarda timidement le docteur Herbeau.

— Allons, voilà que vous vous emportez ! On ne peut pas causer avec vous que la discussion ne dégénère aussitôt en dispute.

Aristide poussa un profond soupir, regarda Louise et se sentit vengé.

— Et que dit-on du nouveau docteur ? demanda Louise, pour détourner le cours de la conversation.

— Oui, au fait ! s’écria M. Riquemont sans laisser à Aristide le temps de répondre, que dit-on du nouveau docteur ? C’est un rival, un fossoyeur de plus qui va vous disputer le cimetière de Saint-Léonard. Est-il jeune ? est-il vieux ? Je suis curieux de le voir. Chose singulière, tous les docteurs que j’ai connus étaient vieux et laids. Au reste, monsieur, vous pouvez dormir tranquille ; vous n’a\ez pas ici de rivalité à craindre, et si quelqu’un meurt au château, ce ne sera que de votre main. — Pas vrai, Louison ?

— Mon ami, dit Louise d’un air souffrant, vous êtes ce matind’une gaieté impitoyable.

— En effet, dit Aristide, je trouve M. Riquemont excessivement gai.

— Oui, oui, très gai, s’écria le campagnard en riant aux éclats. Et toi, Louison ? Mais ce diable de Savenay ne vient pas, ajouta-t-il en tirant de son gousset une horrible montre de similor. Vous, papa, à la bonne heure ; vous ne faites pas attendre vos malades, surtout lorsque l’aiguille du cadran marque en même temps l’heure de la consultation et celle du déjeuner.

Louise tourna vers le docteur un regard si long et si tendre, ses beaux yeux bleus eurent une expression à la fois si triste et si suppliante, qu’Aristide se sentit remué jusque dans le fond du cœur. Seulement, il ne comprit pas que c’était, comme toujours, le morceau de sucre qu’on donne aux enfans pour adoucir sur leurs lèvres l’amertume de la médecine qu’ils ont avalée, et cette fois, comme toujours, au lieu d’un sentiment de pure reconnaissance, il caressa un sentiment d’orgueil. Au reste, rien n’était moins exigeant que cet orgueil : un regard, une pression de main suffisaient au bonheur d’Aristide. Il fallait que l’amour l’eût traité jusqu’alors bien frugalement, tant quelques miettes, tombées du cœur de Louise, lui faisaient de somptueux repas !

La tendresse de Mme Riquemont, les paroles même de son mari, bien que férocement brutales, avaient rassuré le docteur sur les chances de la lutte qui allait s’engager ; plein de sécurité, il attendait l’ennemi de pied ferme. L’ennemi ne tarda pas à se présenter. Au bout de quelques instans, le pas d’un cheval se fit entendre dans l’allée du parc, éloigné, mais vif et rapide, et à peine les chiens s’étaient élancés en aboyant, que M. Savenay entra au galop sur la terrasse.

À quelques pas du groupe que formaient Mme Riquemont, son mari et le docteur Herbeau, le cheval se cabra légèrement sous la pression presque imperceptible du mors, puis demeura immobile au temps d’arrêt. C’était un de ces beaux chevaux limousins qui semblent avoir absorbé la meilleure partie de l’esprit du terroir, aux jambes de cerf, au col de cygne, à la tête fine et busquée. Ses naseaux aspiraient l’air avec fierté, ses oreilles se dressaient au vent ; sa robe, bai-doré, étincelant au soleil, ressemblait au manteau d’un roi.

L’étranger mit pied à terre ; c’était un jeune homme, grand, svelte, d’un aspect froid et réservé, d’un costume élégant et simple. M. Riquemont s’était avancé pour le recevoir.

— Pardieu ! monsieur, s’écria-t-il, vous avez là un bel animal ! Combien vous coûte cette bête, monsieur ? Pure race limousine, monsieur ! Je vous l’achète ; cinquante louis, et topez là, ajouta-t-ilen tendant la main.

L’étranger regarda M. Riquemont d’un air étonné, puis, apercevant Mme Riquemont, il alla vers elle et la salua avec respect.

— Monsieur Savenay ? dit Louise avec un sourire bienveillant.

— Oui, madame, répondit le jeune homme ; votre air souffrant m’apprend trop bien que c’est à madame Riquemont que j’ai l’honneur de parler.

Et comme il se tournait vers Aristide, le prenant sans doute pour M. Riquemont.

— M. Herbeau, dit Louise, mon cher et bon docteur, l’ami que rien ne décourage, le plus charmant de vos confrères, monsieur Savenay, celui dont la science éclairée et le dévouement infatigable ne m’ont jamais abandonnée.

S’inclinant devant M. Herbeau :

— Combien je suis heureux de vous voir, monsieur ! dit le jeune homme ; j’ai eu l’honneur de me présenter chez vous et le malheur de ne pas vous rencontrer. Croyez que je me félicite d’avoir à conférer avec un homme aussi éclairé et de pouvoir faire mes premières armes sous un maître que la science honore.

Louise adressa au jeune docteur un regard qui voulait dire merci, et Aristide, serrant affectueusement la main de M. Savenay, se dit en lui-même : — Voilà un garçon charmant qui ne m’a pas l’air bien redoutable.

Cependant M. Riquemont était toujours en contemplation devant la monture de l’étranger, admirant le nerf détaché des jambes, la saillie des veines, gonflées d’un sang généreux, explorant du geste et du regard toutes les parties de la bête et s’assurant qu’aucune infirmité cachée n’en déparait les admirables perfections. Le jeune docteur allait prendre le châtelain pour le vétérinaire du village, lorsque Louise, s’appuyant sur le bras d’Aristide, et marchant doucement vers M. Riquemont :

— Vous voyez, monsieur, dit-elle à Savenay, que mon mari est amateur de beaux chevaux, et le vôtre est en effet superbe, ajouta la jeune femme en caressant de sa petite main le poitrail du noble animal, qui releva la tête avec orgueil.

M. Savenay salua M. Riquemont.

— Monsieur, lui dit le châtelain, je suis fou de belles bêtes, et vous me voyez enchanté de faire votre connaissance.

M. Savenay salua de nouveau, puis, après avoir tenu, durant quelques instans, sous son regard préoccupé, Mme Riquemont, son mari et le docteur Herbeau, il prit l’aisance habituelle de l’homme qui sait à quoi s’en tenir sur les choses et sur les personnes au milieu desquelles il se trouve engagé.

— Eh bien ! papa, s’écria M. Riquemont, que vous en semble ? voilà ce que nous appelons un cheval ! À la bonne heure ! c’est beau, c’est vaillant, c’est bien attaché, ça fait honneur à son cavalier. Mais qu’est-ce, je vous prie, que votre Colette ? Une oie, docteur, une oie bridée, qui n’est pas digne de cirer les sabots que voici.

Un garçon de charrue, qui vint prendre le cheval de M. Savenay pour le conduire à l’écurie, sauva le pauvre Aristide des spirituelles railleries de son hôte. Au même instant, une grosse fille de cuisine ayant crié du haut du perron que le déjeuner était servi, tous quatre marchèrent vers le château, Louise toujours appuyée sur le bras de son fidèle chevalier, et M. Savenay s’entretenant avec M. Riquemont de l’éducation des chevaux avec un intérêt et une intelligence qui enchantaient le campagnard et qui eussent fait honneur à un grand pris de New-Market.

Arrivée dans le salon, Louise, épuisée par la marche et par le grand air, se laissa tomber dans une bergère ; sa pâleur était livide et sa respiration étouffée.

— Ce ne sera rien, dit M. Riquemont, cet état la prend dix foispar jour : pas vrai, Louison ? Au reste, messieurs, ajouta-t-il enpassant dans la salle à manger, c’est votre affaire et je vais à la mienne.

Aristide cherchait à ranimer Louise. Debout et silencieux, Savenay tenait sur elle un regard profond et rêveur.

— C’est une syncope occasionnée par l’affaissement du système général, dit Aristide d’une voix solennelle ; le pouls est imperceptible et la prostration complète.

— Ce n’est rien, ce n’est rien, dit Louise en reprenant ses sens ; un peu de fatigue, voilà tout. Messieurs, oubliez-moi ; je suis mieux, beaucoup mieux, répéta-t-elle encore.

En cherchant Savenay qu’elle n’apercevait pas, ses yeux rencontrèrent le regard scrutateur que le jeune homme avait rivé sur elle. Une légère teinte rosée colora la pâleur de ses joues.

Aristide était passé dans la salle à manger, afin de laisser au jeune docteur la liberté d’interroger le sujet et le loisir d’étudier le mal. Le jeune homme s’approcha et prit une des mains de Louise dans les siennes. Les mains de Savenay étaient douces et blanches, et sous leur chaleur fine et parfumée le pouls de la malade sembla palpiter moins faible et plus rapide. Il la contempla quelques instans en silence, toujours avec ce même regard inquisiteur et lent qui semblait s’infiltrer jusqu’au fond du cœur de Louise ; puis, après lui avoir adressé quelques questions générales, prélude obligé de tout interrogatoire médical, ses yeux exprimèrent un sentiment de pitié douloureuse, et il pressa avec une affectueuse gravité les doigts amaigris qu’il tenait encore. Nature faible et nerveuse, Louise se sentit frappée d’une commotion électrique.

— Madame, lui dit-il enfin d’une voix pleine d’onction, les ressources de la science sont bien bornées : la science ne donne pas la rosée aux plantes, le soleil aux fleurs, la sève aux rameaux ; mais vous guérirez, madame, parce que la nature est bonne.

Et, laissant Louise étonnée et rêveuse, il alla s’asseoir entre les deux convives.

Durant le déjeuner, M. Savenay fut grave sans pédanterie, fit honneur aux vins du château, parla de tout, excepté de son art, entretint longuement M. Riquemont des dernières courses du Champ-de-Mars, s’intéressa à ses plantations et sollicita la faveur d’être admis à visiter ses prés et ses poulains. Il traita plusieurs questions d’agronomie et d’hippiatrique avec une sagacité rare, et soutint sur la culture des melons une discussion qui lui fit le plus grand honneur dans l’esprit de M. Riquemont. La politique eut son tour. Il trouva le moyen de flatter les opinions de son amphitryon, sans trop blesser la religion de son confrère. Il sut faire la part du passé et de l’avenir. M. Riquemont ne se sentait pas d’aise de voir ce jeune homme à sa table. Il but et mangea férocement, trouva le jeune médecin adorable et déclara, à la perruque d’Aristide, que M. Savenay était le premier docteur spirituel qu’il eût rencontré jusqu’alors. Aristide fut calme et digne, mangea d’un appétit résigné, dans l’attente de l’heure pour laquelle il avait réservé toutes les ressources de son esprit, heure solennelle qui devait le venger de l’impertinence de son hôte ; car cette heure de la consultation, qu’il avait si longtemps redoutée, ne l’effrayait plus : enorgueilli de l’humilité de son rival, puisant à chaque instant une nouvelle audace dans la conversation frivole de M. Savenay, Aristide se sentait fort de la faiblesse présumée de son adversaire, et, sûr d’un triomphe facile, il appelait vaillamment le combat.

Le rusé châtelain ne l’appelait pas avec une moindre impatience, car on se tromperait étrangement, si l’on pensait que M. Riquemont, en attirant le nouveau docteur, n’eût cédé qu’à un sentiment de sollicitude conjugale. Il mentait horriblement, comme un fin paysan qu’il était, quand il cherchait, quelques heures auparavant, à rassurer les susceptibilités d’Aristide. Le fait est qu’il avait imaginé cette espèce de tournoi médical, dans l’unique espoir que le docteur Herbeau y mordrait la poussière. Ce n’était pas qu’il tînt précisément à lui enlever la clientèle du château ; seulement il se promettait une grande joie de le voir vaincu et humilié sur le terrain de la science, le seul sur lequel il ne pouvait le poursuivre et l’atteindre. Ce fut lui qui donna le signal et mit les deux champions aux prises. Mais, ainsi qu’on va le voir, M. Riquemont fut cruellement trompé dans ses perfides espérances, et le docteur Herbeau se couvrit d’une si belle gloire, qu’il déclarait, au lit de mort, n’avoir jamais eu un plus beau jour en sa vie, pas même celui où il gagna la croix d’honneur.

— Eh bien ! docteur Savenay, dit M. Riquemont vers la fin du repas, que pensez-vous de cette petite Louison ?

— Je crois, monsieur, répondit Savenay, que mon avis est complètement inutile. Le nom de M. Herbeau, ce nom que la Faculté révère, était déjà venu jusqu’à moi, et si je n’eusse pris conseil que de ma vanité, j’aurais sans doute refusé l’honneur auquel vous m’avez appelé. Je cherche la lumière et ne l’apporte pas, et vous me verrez toujours heureux, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Aristide, de pouvoir reprendre auprès de vous les cours que je n’ai qu’imparfaitement achevés à Paris.

— Voilà une modestie qui me charme, s’écria M. Riquemont en avalant un verre de vin de Bordeaux.

— Et que je ne saurais prendre au mot, reprit Aristide. Nous avons à conférer sur la santé de Mme Riquemont, et nous en conférerons, monsieur, nous en conférerons, répéta le cher docteur, qui ne voulait pas avoir dérouillé son espingole pour tirer sa poudre aux mésanges, d’autant plus acharné à conférer qu’il prenait la modestie du jeune homme pour l’aveu de son ignorance.

M. Savenay s’inclina respectueusement ; M. Riquemont remplit son verre.

— Allons, papa, s’écria-t-il en se frottant les mains, il s’agit de soutenir l’honneur de votre maison ; songez que du haut du cimetière de Saint-Léonard trente années de gloire vous contemplent.

— Monsieur…, dit Aristide d’un air contrit et d’une voix suppliante.

— Bon ! vous vous emportez ; je ne dirai plus rien, s’écria le rustre en s’accoudant sur la table. Parlez, docteur, on vous écoute,

— Monsieur, s’écria le docteur Herbeau en s’adressant à Savenay, vous connaissez le sujet, vous l’avez interrogé : vous avez pu vous convaincre qu’il est affecté d’une maladie chronique ; car, lorsque les puissances vitales déploient une action faible et interrompue, que les symptômes sont modérés, que leur succession est lente, que le même ordre de phénomènes se manifeste sans variations pendant un long espace de temps, on dit qu’il y a maladie chronique. Or, c’est le cas qui se présente ici.

M. Savenay s’inclina de nouveau ; M. Riquemont laissa échapper un geste d’impatience.

— Est-ce que vous serez long ? demanda-t-il avec anxiété.

— Avant d’entrer dans l’examen détaillé de l’affection particulière qui doit nous occuper, reprit Aristide, il est nécessaire, monsieur, que je connaisse votre opinion sur le traitement des maladies chroniques en général. Partagez-vous celle d’Arétée, qui a laissé des ouvrages considérables sur cette partie intéressante de l’art ? Pensez-vous, comme Cœlius-Aurelianus, que les maladies chroniques ne sauraient être terminées heureusement par la seule force de la nature, et qu’elles doivent être nécessairement confiées à l’habileté du médecin ; ou croyez-vous, comme Bordeu, que ces affections ne soient assujetties qu’aux révolutions spontanées et aux mouvemens critiques ? Ou bien enfin abondez-vous dans le sens de l’illustre recteur de l’Académie de Montpellier, Charles-Louis Dumas, qui, pensant que le système de Cœlius-Àurclianus conduirait à une pratique violente, confuse et tumultueuse dans le traitement de ces maladies, et que celui de Bordeu livrerait les malades à une expectation funeste, a gardé un juste milieu entre ces deux systèmes opposés ?

Aristide s’interrompit, porta son verre à ses lèvres et attendit la réponse du jeune docteur.

— Papa Herbeau, s’écria M. Riquemont, vous êtes sublime, et je vous remercie de n’avoir point encore craché un seul mot latin dans votre assiette. Mais ne sauriez-vous arriver à Louison ?

— Sur toutes ces questions, répondit M. Savenay, monsieur le docteur Herbeau me trouvera toujours de son avis.

— Mon avis, monsieur, reprit Aristide, est qu’au lieu de rechercher péniblement les causes directes et prochaines des maladies, la science doit s’appliquer à connaître les affections primitives dont elles se composent et à déterminer l’influence qu’elles ont sur les phénomènes, sur la marche et sur toutes les modifications de ces maladies. Remarquez, monsieur, que cette méthode est une imitation heureuse de celle que l’on suit dans les autres sciences pour établir la théorie spéciale des objets qu’elles considèrent. C’est ainsi que la chimie reconnaît que la composition et les phénomènes chimiques des corps ont pour cause l’action déterminée de leurs principes constituans et le rapport des affinités naturelles qu’ils exercent les uns à l’égard des autres ; c’est ainsi que l’idéologie

— Papa, s’écria M. Riquemont qui venait d’étouffer un horrible bâillement dans son verre, et qui commençait à craindre que le piège tendu à l’amour-propre d’Aristide ne tournât à sa plus grande gloire, ne sauriez-vous passer à Louison ?

— Sur toutes ces questions, dit gravement M. Savenay, je suis absolument de votre avis, docteur.

— On attribue généralement aux modernes, s’écria Aristide triomphant, l’invention de cette espèce d’analyse appliquée à la connaissance des maladies, qui nous fait distinguer les affections élémentaires dont elles sont composées ; mais il ne faut pas croire que les modernes aient tout découvert, les jeunes gens s’imaginent volontiers que les modernes ont tout inventé. L’ère de la science date pour eux du jour où ils ont reçu leur diplôme. Ô trop présomptueuse jeunesse ! Galien, dans son beau livre sur la différence des maladies

— Ah ! docteur, de grâce, passez à Louison, répéta le campagnard dont la patience était moins longue que la soif, et qui se sentait furieux d’avoir offert au docteur Herbeau l’occasion d’un si beau triomphe.

— Galien indique qu’il connaissait cette analyse et qu’il en usait au lit de ses malades, reprit Aristide un peu troublé ; c’est ce qui fait c’est ce qui fait répéta-t-il en gourmandant sa mémoire paresseuse

— C’est ce qui fait, s’écria M. Riquemont en se levant, que Louison est malade et que Colette est boiteuse ! En voilà bien assez là-dessus ; papa Herbeau, vous abusez de la science. Monsieur Savenay, allons visiter mes élèves.

Aristide se leva rouge de colère. M. Savenay se leva à son tour, et, se tournant vers le vieux docteur :

— Monsieur, lui dit-il d’un air modeste, je regrette que tant de lumières ne puissent se produire au grand jour et sur un plus vaste théâtre. Lorsqu’on voit la foule des médiocrités se disputer la scène du monde, on ne saurait trop déplorer que tant de nobles intelligences se tiennent dans les coulisses, sans éclat et sans bruit, et disparaissent oubliées de la gloire qu’elles n’ont point sollicitée, pareilles à ces astres qui s’éteignent avant que leur clarté soit venue jusqu’à nous.

— Monsieur ! s’écria Aristide plein d’une confusion charmante ; monsieur, vous me flattez !

— Durant les courts instans que j’ai passés auprès de Mme Riquemont, ajouta M. Savenay, j’ai pu me mettre au courant du traitement que vous avez suivi pour combattre le mal, et j’approuve en tout point ce traitement, comme une application naturelle et directe de vos théories générales.

— À la bonne heure ! s’écria M. Riquemont, voilà qui est noblement terminé ; et si Louison ne guérit pas, ma foi ! messieurs, il n’y aura pas de votre faute.

Les trois convives passèrent dans le salon. Louise était à la même place, toujours plongée dans la rêverie où l’avaient laissée les paroles du jeune docteur. Elle frissonna au bruit des pas de Savenay qu’elle reconnut instinctivement, et ses yeux évitèrent de se tourner vers lui.

— Louison, lui dit son mari, viens visiter mes poulains ; une petite promenade te fera du bien.

— La faiblesse du sujet et la force de ma volonté s’y opposent, s’écria Aristide, pressé de proclamer les droits dont il venait de s’assurer la jouissance.

— En effet, dit-elle, mes pauvres jambes me soutiennent à peine ; mais j’aurai la force de vous accompagner jusqu’à la porte du parc.

Le docteur fut obligé de céder au caprice de sa malade, et tous quatre sortirent, accompagnés de la meute joyeuse. M. Riquemont s’étant emparé d’Aristide pour lui montrer ses espaliers en fleurs, M. Savenay offrit naturellement son bras à Mme Riquemont, qui ne l’accepta qu’en rougissant. Il mesura son pas à celui de Louise, et tous deux allèrent lentement, sur les gazons fleuris, suivant à longue distance le vieux docteur et le campagnard.

— Eh bien ! monsieur Herbeau, demanda celui-ci, que pensez-vous de ce jeune homme ?

En voyant Louise attachée au bras de Savenay, le vieux docteur n’avait pu réprimer un mouvement de jalousie. Ce n’était pas assez pour lui d’avoir triomphé sur le terrain de la science : il est des triomphes plus doux ! Aristide s’était assuré la conquête de la gastrite ; mais il fallait encore sauver la clientèle du cœur. D’ailleurs, M. Herbeau ne se dissimulait pas que cette conquête pouvait lui échapper d’un jour à l’autre. Il connaissait M. Riquemont ; il savait combien son humeur était capricieuse et fantasque, et, malgré les belles protestations qu’il avait reçues de ce diable d’homme, il ne se cachait pas à lui-même que M. Savenay avait singulièrement réussi dans le cœur de son hôte. En moins d’un instant, la candeur d’Aristide s’altéra, son innocence pâlit, sa vertu chancela, et Yago passa tout entier dans cette ame que Dieu avait pétrie d’amandes douces, de lait et de miel.

— Ce jeune homme est bien, très bien, en vérité, répondit le perfide Herbeau. Il manque d’expérience, il a besoin d’études, mais l’exercice de son art le fortifiera. Et puis, c’est un garçon modeste, s’exprimant avec facilité, jugeant bien les hommes…

— Et les chevaux aussi, s’écria M. Riquemont ; avec cela un véritable agronome, qui pourrait en montrer aux plus habiles ; en même temps un excellent horticulteur, capable de nous faire manger des melons à la Saint-Philippe !

— Ce jeune homme est fort bien, à coup sûr, ajouta le docteur d’une voix paternelle ; dans quelques années, il pourra faire un médecin distingué, pourvu toutefois qu’il ne veuille point se jeter dans les innovations de la science ; car c’est là ce qui perd les jeunes gens, monsieur Riquemont, c’est là ce qui les perd tous. Et M. Savenay est bien jeune encore ! Il est plus jeune que nous, monsieur Riquemont. Au reste, un charmant cavalier, à ce qu’il m’a semblé, un aimable cavalier, je ne crains pas de le dire.

— Et un bon convive, s’écria M. Riquemont ; un convive qui boit sec et n’éternue pas du grec à chaque phrase.

— Ce jeune homme est décidément fort bien, ajouta encore une fois l’insinuant Herbeau, qui glissait comme une vipère dans le cœur de l’époux ; ses manières m’ont charmé, et je m’emploierai certainement de tout mon pouvoir au succès de ses débuts.

— Voilà qui est d’un galant homme, monsieur Herbeau, dit M. Riquemont en lui frappant sur le ventre.

— Oh ! mon Dieu, reprit le docteur avec une modestie pateline, je n’ai pas grand mérite à parler de la sorte, car je crois sincèrement que les succès de M. Savenay pourront très aisément se passer de mon influence.

— Il est certain que M. Savenay semble annoncer un mérite du premier ordre, dit M. Riquemont avec l’air important d’un homme qui a la prétention de s’y connaître.

— Un très grand mérite sans doute, ajouta le docteur, et qui ne manquera pas de trouver un patronage plus doux et plus puissant que celui du pauvre vieil Herbeau. Tenez, je me rappelle avoir assisté, comme j’étudiais encore à Montpellier, aux débuts d’un docteur récemment établi en cette ville. Il était ignorant comme une carpe, mais jeune et beau comme Antinoüs.

— Qu’est-ce que cela, Antinous ? demanda M. Riquemont ; je ne sais pas de cheval qui porte ce nom.

— Antinous, répondit Aristide, était un bel homme de l’antiquité, et mon docteur, un de ces jeunes médecins auxquels les hommes sensés ne confient ni leur santé ni leur femme. Il faut bien que le sens commun soit fort rare à Montpellier chez les hommes, car, au bout de six mois, ce gaillard-là avait la plus belle clientèle de la cité. Pour arriver à la fortune, il avait pris le bon chemin : il s’était faufilé par l’alcôve.

— Ce jeune docteur, dit M. Riquemont avec une indifférence apparente, était moins ignorant que vous ne voudriez le laisser croire, et je le tiens, moi, pour un garçon d’esprit.

— Eh ! sans doute, s’écria le docteur ; il y a deux sortes d’esprits ; la beauté est celui des sots.

— Tous les sots n’ont pas cet esprit-là, monsieur, répondit le rustre en regardant effrontément le docteur.

— C’est possible, répliqua Aristide en se mordant les lèvres ; mais voilà où je voulais en venir, à vous démontrer que M. Savenay a des chances de succès assurées, et qu’il peut fort bien se passer de ma protection. Il est jeune, plus jeune que nous ; il a les plus beaux yeux du monde, et des dents !… je ne sais, monsieur, si vous avez remarqué ses dents ? — Monsieur, répliqua froidement le châtelain, je regarde les chevaux aux dents et les hommes au mérite.

Ces paroles furent prononcées d’un ton qui ne demandait pas de réplique, et le docteur n’ajouta pas un mot.

Après avoir marché quelques instans en silence, M. Riquemont s’arrêta, observa Louise et Savenay, qui suivaient doucement l’allée, puis ramenant son regard sur le docteur, qui avait remarqué ce mouvement de jalousie avec un secret sentiment de joie :

— Il est certain, lui dit-il, que M. Savenay est beaucoup moins laid que vous — et que moi, ajouta-t-il par politesse.

Ils poursuivirent leur marche silencieuse et arrivèrent à la porte du parc sans échanger une parole. M. Savenay était à peine au milieu de l’allée, et ses deux compagnons l’attendirent, tous deux préoccupés de leurs pensées secrètes.

— Eh quoi ! monsieur, disait Louise au jeune docteur, vous êtes né dans la Creuse ! Nous sommes compatriotes ; nous avons vu le jour sous le même ciel. J’étais bien jeune encore, lorsque je quittai ce petit pays, mais j’en ai conservé un bien tendre, un bien doux souvenir, et le parfum de ses bruyères embaume encore tous mes rêves. C’est le pays que mon cœur habite ; c’est au milieu de ses landes solitaires, sur le versant de ses collines, au bord de ses ruisseaux limpides, que j’ai semé les joies de mon enfance. Parlez-moi de la Creuse, monsieur ; vos paroles m’apporteront je ne sais quelles bonnes senteurs de menthe et de genêts fleuris.

— Je ne suis qu’un exilé comme vous, madame, répondait Savenay ; seulement mes regrets sont moins amers, depuis que je les mêle aux vôtres.

— Ah ! vous, du moins, vous reverrez nos chères montagnes ! plus heureux que moi sans doute, vous ne tenez pas à la patrie par vos seuls souvenirs ; la patrie vous garde des parens, des amis ; elle n’a plus pour moi que des tombes.

— J’ai laissé dans nos monts une vieille mère et une jeune sœur : toutes mes joies, madame, et toutes mes douleurs sur la terre. — Vos joies, sans doute ; mais pourquoi vos douleurs ? — Ma sœur est consumée par un mal sans remède.

— Vous dites sans remède, vous, docteur ! vous, son frère !

— La science n’y peut rien, madame, et, si l’amour d’un frère avait pu la guérir, je ne pleurerais pas sur elle.

— La jeunesse la sauvera.

— C’est la jeunesse qui la tue. Hélas ! son mal n’a pas de nom ; c’est une de ces âmes solitaires qui se dévorent dans le silence, un de ces cœurs trop richement doués qui se flétrissent et meurent au milieu de leurs richesses inactives. Il serait difficile, madame, de compter tout ce que la province renferme de ces natures languissantes. Le monde ne les connaît pas, et elles ignorent elles-mêmes le mal qui ronge leur printemps dans sa fleur. Éplorées, elles ne savent pas la cause de leurs larmes ; rêveuses, elles entrevoient à peine la patrie de leurs rêves. Elles portent en elles un deuil qui ne pleure personne et qui s’étend sur toutes choses. Le monde, les voyant entourées des faveurs de la fortune, déplore que Dieu ait refusé la santé à tant de bonheur, et la science, s’épuisant pour elles en vains efforts, torture ces faibles corps qui ont déjà bien assez de leur ame. Le monde est grossier, et la science est aveugle. Mais que vous conté-je là, madame ? J’oublie que ces réflexions, inspirées par le misérable état d’une personne qui m’est chère, ne sauraient avoir pour vous qu’un médiocre intérêt.

— Vous vous trompez, monsieur, vous vous trompez peut-être ; poursuivez, je vous prie ; votre sœur m’intéresse vivement ; jeune, noble et souffrante, n’a-t-elle pas droit à l’intérêt de tous ? Qu’est-ce donc enfin que ce mal ? ajouta Louise avec une inquiète curiosité.

— Qui pourrait le dire, madame ? Elle sent en elle un fleuve de vie qui voudrait s’épancher, et qui, refoulé sans cesse, dévaste le sein où il est enfermé. Dieu, dans sa cruelle bonté, l’a faite riche de trésors qui n’ont point cours autour d’elle. Pâle, triste, affaissée, elle promène sur nos collines ses jours mornes et ennuyés, ou bien, assise au coin du foyer, elle cache des larmes que ne comprendrait pas sa mère. L’inaction la consume, une secrète impatience la dévore. Il est un bonheur innomé, souvenir du ciel que nous apportons en naissant ; elle le demande à la nuée qui passe, à l’oiseau qui vole, au vent qui gémit. Les soupirs de la brise à travers le feuillage la plongent dans d’inexplicables rêveries. Parfois pèse sur elle, comme un sommeil de plomb, une insoucieuse indolence ; parfois aussi, saisie de je ne sais quelle soudaine ardeur, son ame, franchissant l’horizon borné qui l’écrase, s’élance et se perd dans les régions mystérieuses. Mais l’ame s’épuise bien vite à ce vol solitaire, et retombe, fatiguée et meurtrie, sur la pierre de son exil. Ame sainte ! cœur trois fois noble, qui se meurt de trop de vie ! Quand on songe qu’il n’est pas un coin de la province où ne se cache une de ces existences étouffées, faut-il s’étonner, madame, que des voix éloquentes se soient élevées contre une société où la souffrance est répartie en raison des facultés de bonheur que nous avons reçues de Dieu ?

— À ces existences malheureuses Dieu envoie la résignation, répondait Louise en baissant la tête.

— Non, madame, non, s’écriait Savenay ; la résignation est fille des hommes, la résignation est lâche, car la souffrance est impie. Faillir au bonheur, c’est manquer à sa destination. Que dira le créateur, lorsqu’il verra les âmes, qu’il avait envoyées sur la terre comblées de ses dons et de son amour, lui revenir pâles, éperdues et usées dans les larmes ?

— Votre sœur n’est point mariée sans doute ?

— C’est là ma seule consolation, madame ; car la pauvre enfant, que peut-elle attendre du mariage, si ce n’est un surcroît de douleurs ? Dans la position de fortune où nous a laissés la mort de notre père, la main de ma sœur doit prétendre moins haut que son cœur : elle ne se mariera pas. Pourquoi la plaindre ? Vous connaissez la race d’hommes qui peuplent nos campagnes, et peut-être pensez-vous, comme moi, qu’il vaut mieux s’éteindre victime de ses illusions que de survivre à leur ruine.

Tous deux arrivaient à la porte du parc ; Savenay pressa doucement le bras de Louise et la salua avec une froide politesse. Le docteur Herbeau, qui se sentait médiocrement curieux de visiter les élèves de M. Riquemont, proposa à la jeune malade de la ramener au château ; Louise refusa. Elle avait besoin de recueillement, et d’ailleurs, M. Riquemont ayant déclaré qu’il n’était nullement disposé à céder la société d’un docteur si spirituel, force fut bien au pauvre Aristide de suivre avec ses petites jambes le campagnard et M. Savenay, qui marchaient à grands pas, dissertant chaudement sur le traitement des chevaux glandés, et ne s’apercevant pas de la piteuse mine du compagnon qui trottait sur leurs traces.

Louise, aussitôt qu’elle les eut perdus de vue, fut inondée de je ne sais quel sentiment de solitude enivrante. Elle se jeta sur le gazon. Les oiseaux gazouillaient dans la ramée ; les feuilles du tremble et du bouleau frémissaient d’amour autour d’elle ; les insectes ailés semaient l’air de rubis, d’améthistes et d’émeraudes ; les herbes, échauffées par le soleil, faisaient entendre cette crépitation voluptueuse qui remplit les champs durant les beaux jours. Louise pleura, mais ses larmes ne furent point amères ; elle rêva, mais cette fois ses rêves parcoururent des régions enchantées, son ame y rencontra des âmes fraternelles. Les tièdes brises passaient sur son visage comme des bouffées de bonheur ; il lui semblait que la création venait de commencer pour elle. L’univers était jeune et beau ; elle souriait au printemps, à la lumière, à l’azur du ciel ; elle croyait entendre des voix mélodieuses qui chantaient en elle, et se mêlaient aux divins concerts de la nature. Quel changement s’était fait dans son existence ? Elle l’ignorait et ne se le demandait pas ; mais elle sentait que le monde n’était plus désert et que la vie avait des fleurs, des fruits et des ombrages verts. Elle demeura long-temps ainsi. Il était l’heure de midi ; les arbres n’avaient plus d’ombre : elle se leva et suivit l’allée du château. Son pas était lent, mais léger. Arrivée sur la terrasse, le vieux castel de Riquemont lui parut moins laid et moins triste. Le cheval de Savenay revenait de l’abreuvoir ; elle l’admira avec un sentiment de satisfaction intérieure dont elle ne chercha pas à se rendre compte. Rentrée au salon, elle se laissa tomber sur sa bergère. La croisée était ouverte ; Louise aspira l’air avec joie. Son pouls était rapide, les roses de la santé semblaient prêtes à refleurir sur ses joues ; tous ses membres étaient chargés de cette molle fatigue que jette à la jeunesse le retour du printemps. Elle se rappela les premières paroles que lui avait murmurées Savenay ; elle se dit qu’en effet la nature était bonne.

Cependant le docteur Herbeau expiait cruellement le triomphe éclatant qu’il venait de remporter. Obligé de reconnaître la supériorité d’Aristide, poussé par le sentiment d’une jalousie que nous n’avons qu’indiquée jusqu’ici, mais qui doit se développer plus tard, M. Riquemont faisait payer chèrement au docteur ses succès et ses avantages. Au lieu de suivre les sentiers qui couraient tapissés de verdure sous le dôme des ormeaux et des chênes, il avait pris méchamment à travers les terres labourées, sous un soleil de feu, et, quand Aristide, le front ruisselant de sueur, restait en arrière et faisait mine de vouloir s’échapper le long de quelque haie, le châtelain s’arrêtait aussitôt, et, l’appelant du geste et de la voix, se gaudissait de le voir péniblement enjamber les sillons qui, comme autant de poutres, lui barraient le passage.

— Allons, papa, s’écriait-il, l’exercice est recommandé par Hippocrate.

Il arriva que le docteur, ayant empêtré ses jambes dans les ronces d’un champ, trébucha et s’étendit gentiment sur le chaume. M. Riquemont courut à lui, et le relevant :

— Chevalier de la Légion-d’Honneur, je vous crée officier, lui dit-il.

Jamais le rustre n’avait déployé tant de brutale impertinence ; jamais il ne s’était acharné si opiniâtrement à sa victime. M. Savenay, qui souffrait visiblement de la position d’Aristide, cherchait par mille moyens à détourner l’humeur de cet homme terrible ; mais il y réussissait rarement. Croirait-on qu’une fois dans la prairie où pâturaient ses élèves, cet infernal Riquemont fut pris de la fantaisie de faire monter le docteur Herbeau sur un étalon, et de le voir ainsi galoper à cru, sans bride et sans étriers ? Je laisse à penser si le docteur Herbeau se récria ! Mais l’impitoyable châtelain, le saisissant à bras le corps, ne parlait de rien moins que de l’attacher, comme Mazeppa, sur l’une des plus fringantes bêtes, et je ne sais trop ce qu’il en serait advenu sans l’intervention de M. Savenay, qui parvint, non sans peine, à délivrer son infortuné confrère. Certes, Aristide aurait fait là une rude promenade, s’il n’eût porté dans son cœur une source d’eau vive dans laquelle il étanchait le sang de ses blessures. Louise était cette source mystérieuse qu’il entendait murmurer sans cesse, et qui entretenait en lui la fraîcheur embaumée d’un printemps éternel. Dans sa candeur, ce vieil enfant allait même jusqu’à se féliciter des mauvais traitemens que M. Riquemont lui faisait subir. Il se disait que c’était justice qu’il payât son bonheur, et que, pour le mériter, il pouvait bien souffrir un peu. Et puis ne se sentait-il pas coupable lui-même à l’endroit de M. Riquemont ? Sa conscience d’honnête homme n’était-elle pas quelque peu troublée ? Ah ! sans doute, car il savait ses perfidies ; il n’était pas de ces séducteurs passés maîtres qui prennent la femme de leur hôte sans plus de scrupule qu’ils n’en auraient de cueillir une pomme dans le verger de leur voisin. Il est de nobles âmes chez lesquelles la passion ne saurait étouffer le sentiment du devoir. Telle était l’ame du docteur Herbeau. Que de nuits il passa à pleurer sur ses félicités criminelles, à s’accuser tout bas vis à vis de M. Riquemont et d’Adélaïde ! Que de fois il entendit les serpens du remords lui siffler aux oreilles les noms de parjure et de traître ! Quand par hasard il trouvait au logis Adélaïde affectueuse et soumise, au château M. Riquemont amical et poli, il se sentait mourir de honte. Parfois l’exaltation de sa conscience aux abois lui inspirait des résolutions désespérées : il se décidait à rompre un lien illicite, et, pour modérer les élans de son repentir, ce n’était pas trop d’une recrudescence de brutalité de la part de M. Riquemont et d’un redoublement d’humeur chez l’acariâtre Adélaïde. Alors, du moins, il avait une excuse à ses trahisons ; plus tourmenté, plus abreuvé de fiel, son bonheur lui semblait moins amer et plus légitime. Son martyre lui rouvrait les portes du ciel ; il trouvait dans les persécutions qu’on lui faisait subir la permission d’aimer et d’être aimé.

Cependant les trois promeneurs avaient repris le chemin du château. Arrivé sur la terrasse, le docteur parvint à s’échapper et courut, l’imprudent, où l’appelait son cœur.

Louise était plongée, depuis une heure, dans cet état de rêverie qui flotte entre la veille et le sommeil, et qui est à la pensée ce que le crépuscule est à la terre, lorsqu’elle se sentit tout à coup réveillée par la pression d’une main qui s’était emparée de la sienne. Elle ouvrit les yeux et reconnut le docteur Herbeau agenouillé aux pieds de la bergère.

— Cher docteur ! s’écria-t-elle avec effusion, tout émue qu’elleétait encore du bonheur nouvellement éclos qui chantait dans soname.

Ce cri de tendresse pénétra de part en part le cœur d’Aristide, et en fit jaillir une de ces phrases surannées qui, pour cet esprit naïf, étaient restées l’expression la plus vraie et la plus hardie de la passion.

— Divine Louise ! dit-il en baisant une petite main qu’on ne retira pas ; Vénus endormie n’était pas plus belle que vous !

— Prenez garde, répondit la coquette en faisant allusion à Mme Herbeau, dont la jalousie était bien connue dans le pays ; prenez garde, comme Paris, de vous brouiller avec Junon.

— Pour vous, ravissante Louise, s’écria l’amoureux Aristide, qui n’avait jamais sollicité de plus doux transports, ni rêvé de plus tendre langage ; pour vous, je me brouillerais avec tout l’Olympe ; pour vous, chère enfant, que ne ferais-je pas !

— Vous ne feriez pas galoper Colette ! dit une voix formidable qui se fit entendre sous la fenêtre du salon.

Cette voix était celle de M. Riquemont, qui avait tout vu et tout entendu. Louise ne put s’empêcher de rire ; pour Aristide, il demeura foudroyé sur place. Son visage passa subitement par toutes les teintes du vermillon et du blanc de céruse ; son ventre oscilla sur ses jambes, et ses ailes de pigeon s’aplatirent d’elles-mêmes sur ses tempes, Louise riait toujours, et, toujours en dehors du salon, M. Riquemont, dont la tête s’élevait au-dessus de la fenêtre, regardait le docteur d’un air en même temps réfléchi et goguenard.

M. Savenay, qui venait de faire brider son cheval, tira le docteur de cette position difficile. Il présenta ses hommages à la jeune femme, qui rougit en les recevant ; M. Riquemont lui serra cordialement la main.

— Nous nous reverrons, monsieur, lui dit-il : j’aime les gens de votre trempe ; nous nous reverrons à coup sûr. Vous me plaisez beaucoup, monsieur Savenay, mais beaucoup, et je persiste à dire que si vous voulez me vendre votre cheval…

— Je regrette, monsieur, répondit Savenay, de ne pouvoir vous être agréable en cette occasion ; cette bête a été élevée par mon père, à mon intention ; mon père n’est plus, et vous comprenez…

— Très bien ! très bien ! s’écria M. Riquemont. Ah ! votre père faisait de semblables élèves ! Eh bien ! monsieur, c’était un digne homme qui élevait également bien ses chevaux et ses enfans ; le pur sang limousin a fait, en le perdant, une irréparable perte.

En parlant ainsi, M. Riquemont lui serra de nouveau la main. Le jeune docteur adressa quelques paroles respectueuses à son silencieux confrère, puis, une fois en selle, il envoya du regard un long adieu à Louise, de la main un salut gracieux au châtelain, et, maîtrisant l’ardeur de sa monture, il s’éloigna lentement, comme s’il eût craint d’humilier le vieux docteur dans son affection pour Colette.

Le départ de Savenay ne précéda que de quelques minutes celui du docteur Herbeau. Aristide se sentait mal à l’aise auprès de M. Riquemont ; toutefois celui-ci n’ayant plus fait allusion à la situation dans laquelle il l’avait surpris, et n’ayant témoigné là-dessus ni jalousie, ni soupçons, ni ressentiment d’aucune espèce, Aristide finit par se rassurer et par conclure que M. Riquemont n’avait rien vu, ou rien compris. Louise, qui souffrait pour son vieil ami des prévenances affectueuses que son mari venait de prodiguer au jeune étranger, — grâce à cet instinct charmant que les femmes connaissent seules, elle en souffrait d’autant plus pour lui qu’en secret elle en était heureuse ; — Louise redoubla de séductions innocentes et trouva moyen de lui donner à la dérobée son beau front à baiser. Elle s’approcha de Colette, caressa la crinière du vilain animal, et remarqua tout haut combien une telle monture était préférable, en ses pacifiques allures et pour son air doux et honnête, au cheval de M. Savenay. Aristide ne se sentait pas d’aise ; il fit observer à son tour que la queue de Colette frétillait en signe de joie, comme si l’intelligente bête eût compris les complimens de Louise. M. Riquemont ajouta qu’il ne lui manquait que la parole pour s’exprimer aussi galamment que son maître. On se quitta les meilleurs amis du monde. Le campagnard lui-même s’était singulièrement radouci ; il accompagna le docteur jusqu’au bout de l’allée, le complimenta sur la manière brillante dont il avait soutenu sa réputation en ce jour, parla de l’avenir de Célestin avec intérêt, et lui laissa par ses façons franches et naturelles une entière sécurité. Mais, lorsqu’il l’eut vu disparaître au détour d’une haie, pourquoi donc se frappa-t-il le front et s’en revint-il le long des charmilles d’un air pensif et préoccupé ?

Le retour d’Aristide à Saint-Léonard fut une véritable ovation. Tous les amis du docteur étaient rassemblés chez Adélaïde : la crainte et l’espoir agitaient tous les cœurs ; celui d’Adélaïde était dévoré d’angoisses. On allait, on venait, de la maison au kiosque, du kiosque à la maison. Tous les regards plongeaient dans la vallée, tous les yeux interrogeaient le sentier qui devait ramener Aristide. On se parlait, on s’appelait, on s’interrogeait : — sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Soudain un cri, parti du kiosque, vola jusqu’à l’épouse d’Herbeau. Un cavalier s’avançait au galop dans la plaine.

— Ce n’est pas lui ! répondit l’épouse en soupirant.

En effet, c’était Savenay. M. Savenay ! le nouveau docteur ! s’écriait-on de toutes parts. Ce fut un horrible remue-ménage ; tous les amis d’Aristide, Adélaïde elle-même, coururent sur la place des Récollets, pour voir passer le nouveau docteur. Il passa bientôt, au pas relevé de son cheval, sans laisser tomber un regard sur les curieux qui le contemplaient. On ne put s’empêcher d’admirer sa bonne mine, l’élégance de son maintien et la beauté de sa monture ; Adélaïde sentit son cœur qui s’éteignait dans sa poitrine.

Enfin, long-temps après, on aperçut sur le flanc du coteau un vieux cheval gris, surmonté d’une tête à perruque. Cette fois c’était bien lui ! on se répandit de nouveau sur la place, et, au bout d’une petite heure, on vit apparaître successivement sur le plateau de la colline un chapeau, des ailes de pigeon, un visage épanoui, le tout glorieusement porté par Colette. Eu moins d’un instant, le docteur fut entouré de la foule de ses partisans.

— Eh bien ! Aristide ? demanda Adélaïde avec anxiété.

— Adélaïde, répondit le docteur, votre époux s’est couvert de gloire. Mes enfans, la victoire est à nous. Riquemont nous reste. Jeannette, allez tirer de la bière.

Dans sa joie, Adélaïde pressa sur son cœur le chanfrein de Colette. On enleva le docteur, on le porta jusqu’à sa maison, et là, au milieu de ses amis, assis auprès de son épouse, Aristide raconta tous les détails de cette journée si glorieuse pour sa maison. Toutefois il eut soin d’omettre l’épisode de Vénus endormie. On but à la conservation de sa clientèle, à l’avenir de Célestin, à la beauté de Mme Herbeau, à l’extinction de tous les docteurs de la faculté de médecine de Paris. On s’enivra d’orgueil, de houblon et d’orge fermenté, et cette réunion charmante se prolongea bien avant dans la nuit, c’est-à-dire jusqu’à neuf heures et demie, heure à laquelle tout repose et tout dort dans la cité de Saint-Léonard.

Certes, et qui pourrait le nier ? ce jour fut un grand jour dans la vie du docteur Herbeau, un de ces jours radieux qui suffisent à illuminer toute une existence, jour trois fois grand et trois fois heureux, qui vit cet aimable vieillard triompher des embûches de ses ennemis, consolider sa puissance et sa gloire, et, pour nous servir de son langage familier, tresser aux palmes de la science quelques brins de myrte dérobés aux bosquets amoureux. Mais, quoi qu’on dise, les jours de fête ont rarement un beau lendemain, et celui-là n’eut pas même une belle nuit.