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Calmann Lévy (p. 282-285).



SCÈNE XI


Dans la serre du château de Noirac


FLORENCE, DIANE.

DIANE. — Oui, l’arrangement est parfait, ravissant. Nous souperons littéralement sur la mousse et parmi les fleurs. Il n’est pas nécessaire d’y mettre un grand éclairage. Les masses de plantes dans une demi-obscurité prendront plus d’importance, et je ne serais pas fâchée de voir là-bas, au fond, un rayon de la lune se jouer sur ces myrtes, à travers le vitrage.

FLORENCE. — J’en suis désolé, madame, mais il n’y aura pas de lune cette nuit, et il ne dépend pas de moi de vous procurer ce complément à mon décor.

DIANE. — Eh bien, on s’en passera. Le reste serait joli ! Mon Dieu, que vous avez de goût ! Comme c’est commode et gracieux de souper auprès de cette fontaine ? Est-ce qu’elle fera toujours ce petit bruit ? C’est incommode pour causer !

FLORENCE. — Vous voulez voir le jet d’eau au reflet des lumières ; je ne peux pas vous faire jaillir de l’eau qui retombe sans bruit dans sa nappe.

DIANE. — Eh bien, on s’y accoutumera. Savez-vous que vous êtes un véritable, un grand artiste, Florence ?… Ah çà, vous ne voulez pas me dire si vous avez réfléchi sur notre conversation d’hier soir ?

FLORENCE. — J’ai réfléchi, madame, et je persiste à demeurer votre jardinier.

DIANE. — C’est-à-dire que vous ne voulez pas être mon ami ? Eh bien, vous le serez malgré vous, monsieur de Marigny !

FLORENCE. — Marigny tout court, madame. On vous a mal informée de mon nom.

DIANE. — Bah ! cela est vrai comme le reste. Je jurerais que vous êtes d’une bonne famille !

FLORENCE. — Très-bonne, madame. Mon grand-père était un paysan.

DIANE. — Eh bien, qu’est-ce que ça me fait ? Croyez-vous que j’y tienne ? Au contraire, vous avez plus de mérite à être ce que vous êtes : un homme d’esprit, un homme de cœur, un homme du monde incomparable. Tenez, monsieur Marigny, je ne veux plus que vous puissiez souffrir de votre position actuelle vis-à-vis de moi ; je l’accepte entièrement. Je ne veux faire mystère à personne de votre mérite et du cas que j’en fais. Vous travaillerez aux fleurs le jour, et le soir vous viendrez au salon. Nous dînerons souvent ensemble, avec le curé, ou avec Gérard qui vous estime et vous aime, enfin avec tous ceux qui viendront me voir. Il faudra bien qu’on s’y habitue, ce sera une chose neuve, excentrique, progressive, comme vous dites…

FLORENCE. — Et qui vous amusera ? Je suis touché de vos bonnes intentions, madame la comtesse ; mais il n’en peut être ainsi…

DIANE. — Ah ! pour le coup, c’est trop fort, monsieur Florence, et cette résistance à des avances qui n’ont rien de féminin, je vous prie de le croire, ressemble à une fatuité dédaigneuse dont je ne puis accepter la pensée.

FLORENCE. — Voilà que vous vous fâchez, madame la comtesse ! déjà ! Vous voyez bien que ce rêve d’intimité évangélique est bien irréalisable de votre part.

DIANE. — Encore plus de la vôtre, à ce qu’il paraît !

FLORENCE. — Peut-être. Tenez, madame, je vais vous parler sans détour, et comme peut vous parler aussi bien un jardinier qu’un homme du monde. Vous êtes jeune et belle. Je suis jeune et ne suis point aveugle. Vous savez plaire souvent, vous le voulez toujours ; c’est votre droit. Je ne sais pas si, avec le cœur libre, j’aurais la force de me défendre du danger de vous entendre et de vous regarder ; mais je suis sûr de mon cœur, parce qu’il ne m’appartient plus, et que ce qui est donné je ne le reprends pas. Mon intimité auprès de vous, quelque exempte de soupçons qu’elle pût être, ferait souffrir un cœur que je veux précisément consoler, et douter un esprit que j’ai résolu de convaincre. Vous voyez que je ne suis pas libre d’accepter les flatteuses distinctions que vous m’offrez, et qu’il n’y a, dans mon refus, qu’un hommage rendu à l’importance d’une telle faveur. Mais voilà monsieur de Mireville qui vient ici, madame… Je crois qu’il veut vous parler, et je me retire.

DIANE. — Non, non ! Je vais au-devant de lui, et vous laisse achever vos ornements. Mais j’ai encore le temps de vous adresser une question. C’est donc la courtisane dont l’ascendant l’emporte sur celui de l’amie ? Je vous prenais pour un homme sérieux, pour un philosophe, sinon austère, du moins assez relevé dans ses goûts pour ne pas mettre en balance dans son esprit deux sentiments qui ne peuvent avoir entre eux aucun terme de comparaison. Je présume que mademoiselle Myrto n’est pas réellement partie cette nuit, et que nous aurons désormais l’agrément de son voisinage…

FLORENCE. — Sans répondre aucunement à votre commentaire indulgent, madame la comtesse, je vous déclare que si la personne dont vous parlez devait vous importuner de son voisinage, ou je n’en serais pas la cause, ou je quitterais votre maison immédiatement.

DIANE. — Vous auriez tort, et vous me causeriez un regret inutile, mon cher Marigny ! Le voisinage dont nous parlons ne pourrait avoir aucun effet dont il me fût possible de m’apercevoir. Allons ! à ce soir, au moins ! Jenny, qui, moins fière ou plus libre que vous, consent à être mon amie, soupera ici avec moi et mes nouveaux amis. Vous en serez pour la première fois, c’est ma volonté, et pour la dernière, puisque c’est la vôtre.

(Elle sort de la serre.)

FLORENCE, la suivant des yeux. — Souper avec Jenny pour la première fois ! Oui, c’est un bonheur ; mais pour la dernière fois ?… oh ! non, certes ; ce n’est pas là ma volonté, et vous n’y pouvez rien, belle comtesse !


Dans le parterre


DIANE, GÉRARD.


GÉRARD, sans rien dire, prend la main de Diane, la conduit à un banc ombragé, se met à ses genoux et fond en larmes.

DIANE. — Ah ! vous m’aimez donc, vous ? Vous m’acceptez telle que je suis, avec mes défauts, mes travers et mes fautes ? Eh bien, vous avez raison, bon cœur que vous êtes ! Et vous seul peut-être saurez me guérir et me fixer. Gérard, je ne suis pas méchante, je ne suis pas pervertie, je suis folle ! J’ai vécu dans le faux, dans l’excitant, dans le vide ! Une âme droite et qui s’abandonne comme la vôtre, est ma seule planche de salut. Aimez-moi, Gérard, et, au nom du ciel, faites que je vous aime !

(Elle fond en larmes aussi, en tendant ses deux mains à Gérard, qui les couvre de baisers.)