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Calmann Lévy (p. 223-231).



SCÈNE V


Chez Maurice


Au prieuré.


MAURICE, DAMIEN, EUGÈNE, JEAN, domestique de Maurice.

DAMIEN. — Eh bien, est-ce qu’elle était mauvaise, mon idée ? Nous aurons au moins cinquante spectateurs demain, et je voudrais bien savoir où vous les auriez fourrés, si vous aviez dressé le théâtre dans le salon ?

MAURICE. — En fait d’idées, tu as des idées. À présent que c’est arrangé, c’est superbe pour une salle de spectacle, ce vieux réfectoire de moines.

EUGÈNE. — C’était un meurtre de consacrer ça à serrer des fagots. À présent que c’est clos et nettoyé, c’est très-vaste et c’est joli. Nous emprunterons des bancs au curé, à Jacques et à tous les voisins. Nous pourrons avoir aussi des chaises et des fauteuils pour les dames et les gens respectables. La vieille tapisserie, tendue sur les côtés du théâtre jusqu’aux murs, nous fera une séparation qui nous permettra d’agir et de circuler sans communiquer avec le public. Nous avons une profondeur superbe qui nous donnera une coulisse de plus et un éclairage excellent. Enfin, c’est réussi, c’est adopté, c’est approuvé, et il s’agit d’achever la besogne.

JEAN. — Voyons, le théâtre est-il établi solidement ?

MAURICE. — C’est bien, Jean ; merci, mon vieux. Oui, il est solide. Tous les crochets sont mis. Emporte ton échelle, et va te coucher si tu veux.

JEAN. — Je ne suis pas bien pressé de dormir, et vous aurez encore besoin de moi pour tendre la toile verte.

MAURICE. — Non. Nous commençons par habiller nos personnages. C’est le plus pressé, parce que c’est le plus long. Le reste n’est rien.

JEAN. — J’aurais voulu voir le premier décor.

DAMIEN. — C’est bien facile. Aidez-nous, et dites votre avis. Comment la trouvez-vous, mon sergent pompier, cette toile de fond ?

JEAN. — Comme ci, comme ça. Les maisons sont trop petites. Elles sont deux fois plus petites que vos bonshommes. Ils ne pourraient pas entrer dedans.

EUGÈNE. — C’est ce qu’il faut ; dans le lointain ! Est-ce qu’une maison que vous voyez à un quart de lieue ne vous paraît pas plus petite que vous ?

JEAN. — J’entends bien ça ; mais si vous comptez un quart de lieue sur votre théâtre, vous comptez rude. Il n’y a pas un mètre.

MAURICE. — Raison de plus pour faire les maisons petites. Nous créons l’éloignement par l’artifice de la perspective. Comprends-tu, sergent ?

JEAN. — Oui, mais personne n’y sera trompé. On verra toujours bien qu’il n’y a pas là un quart de lieue. Et comment le croirait-on, d’ailleurs, puisque le théâtre est dans une chambre ?

EUGÈNE. — Quel sceptique, quel réaliste que ce Jean-là !

JEAN. — J’entends bien, j’entends bien ! mais si vous faites les maisons si petites, vos arbres ne devraient pas être si verts ; quand on regarde des arbres au loin, ils paraissent plutôt comme bleus ou comme gris que comme verts.

DAMIEN, à Eugène. — Mordu ! Il a raison, notre sergent ! Tes arbres sont trop verts !

EUGÈNE. — Ils paraîtront bleus quand l’éclairage y sera.

JEAN. — En attendant, vous les avez faits avec du vert. Je vous les ai vu faire !

EUGÈNE. — Pour faire du bleu en détrempe qui soit bleu à la lumière, il faut du vert, du vert Véronèse, maître Jean !

JEAN. — J’entends bien ; mais…

MAURICE, à Eugène. — Si tu ergotes avec lui, nous en aurons jusqu’à demain matin, et il faut que tout soit prêt cette nuit. Nous n’aurons pas trop de la journée de demain pour faire la pièce. Allons, allons, enfants, à l’ouvrage !

JEAN. — Je vas me coucher ; mais c’est égal, les maisons sont trop petites ou les arbres sont trop verts.

(Il sort.)

DAMIEN. — Ah çà ! quelle bêtise faisons-nous là ? Nous costumons les acteurs avant de savoir quels rôles ils joueront ?

EUGÈNE. — Tiens ! d’où sors-tu, toi, aujourd’hui ? La pièce se fera d’après les costumes ; c’est la nouvelle manière.

DAMIEN. — Je le veux bien. Qu’est-ce que c’est que ça ? une femme ou un homme ?

MAURICE. — À volonté ! C’est madame Rabourdin qui fait les duègnes, et, à l’occasion, les jeunes premiers.

DAMIEN. — Tiens, oui ! je reconnais son nez écrasé ! Quel monstre !

MAURICE. — Que veux-tu ? elle est aimée du public ; elle est grivoise ; mais nous avons du public superbe demain, et, en femme, la Rabourdin serait trop légère pour les oreilles de Jenny.

DAMIEN. — Et trop franche pour celles de la lionne de Noirac. Donc, on lui donne un rôle d’homme ?

EUGÈNE. — Oui, elle a de la décence dès qu’elle a de la barbe.

DAMIEN. — Un costume Louis XIII ? J’aime les costumes Louis XIII !

MAURICE. — Non, un costume moderne ; faisons une pièce d’actualité.

DAMIEN. — C’est bien scabreux ! Aujourd’hui, ce qui plaît à l’un choque l’autre, et je crois qu’il ne faut pas chercher ailleurs la difficulté de réussir au théâtre par le temps qui court.

MAURICE. — C’est vrai, ce qu’il dit là.

EUGÈNE. — Bah ! est-ce que de tout temps, les hommes n’ont pas été divisés d’opinions ? J’ai ouï dire que Cicéron était un vieux réac, et qu’il y avait des socialistes chez les Grecs et chez les Romains.

MAURICE. — Tu vas nous citer Rome au siècle d’Auguste ! Tu sais, Damien ? c’est le seul livre qu’il ait lu en trois ans. — Donne-moi donc un clou, que je fasse tenir le chapeau de monsieur Cassandre.

EUGÈNE. — Comment ôtera-t-il son chapeau, s’il est cloué à sa tête ?

MAURICE. — Il ne l’ôtera pas. (À Eugène.) Tu dis, toi, que de tout temps les hommes ont été divisés d’opinions ? C’est probable ! mais je doute qu’en aucun temps ils l’aient été en autant de nuances que dans celui-ci. Je me disais ça l’autre jour en relisant Tartuffe. Je ne m’étonnais pas que la pièce eût été persécutée par les bigots, et je ne m’étonnais pas non plus qu’elle eût été soutenue par les dévots sincères en même temps que par les philosophes. Cela faisait un public pour, un public contre. Mais que Tartuffe fît sa première apparition aujourd’hui, les bigots feraient bien comme ceux d’autrefois ; mais les dévots sincères, s’il en est encore, n’auraient pas le courage de le soutenir, parce que la peur est trop grande dans ce camp-là. Quant aux philosophes, ils trouveraient la morale de la pièce trop timide. Les républicains n’applaudiraient pas au prince ennemi de la fraude. Les proudhonistes ne voudraient pas de l’éloge de la vraie piété ; les saint-simoniens et fouriéristes, de l’éloge du mariage et de la famille, les littérateurs se diviseraient en dix partis pour ou contre le style et la conduite de la pièce. Bref, je crois que Tartuffe tomberait à plat, non pas tant à cause de la force des passions déchaînées contre lui, qu’à cause de l’absence d’un parti assez nombreux pour en approuver et en soutenir l’esprit et la forme.

DAMIEN. — Alors, il n’y a plus deux publics dans une salle, il y en a quinze ou vingt.

MAURICE. — Et comment répondre au sentiment de tout cela ? Alors, on s’est mis à faire des pièces pour les yeux, des phrases pour l’oreille, avec le moins de sens possible pour l’esprit, et on a bien fait, puisque sans cela le théâtre serait mort. Il en est résulté des pièces qui occupent, qui étonnent, qui amusent, un art tout nouveau, admirable de ressources, car quel tour de force ne faut-il pas faire pour louvoyer dans son sujet, de manière à ne le rendre blessant pour personne ! Mais quand on lit ces pièces-là au coin de son feu, qu’en reste-t-il, et quel bien vous font-elles ?

EUGÈNE. — Donc, la pièce que nous allons faire sera, quoi ?

MAURICE. — Oh ! ici, c’est bien différent ! nous avons un public homogène, des paysans, des domestiques on dos amis qui voient à peu près comme nous. Nous faisons de la bonne grosse morale avec des types éternellement comiques, comme ceux qui divertissaient nos pères. Nous copions, nous imitons le plus possible les antiques traditions, et nous les rafraîchissons ad libitum par la critique enjouée du présent.

DAMIEN. — Donc, nous ne sortirons pas demain de notre genre favori ? Toujours Pierrot, toujours Arlequin, Léandre Isabelle et Colombine ? Soit ! Ce sont des types acceptés, toujours vieux, toujours jeunes, et qui peuvent tout dire aujourd’hui comme il y a trois cents ans.

MAURICE. — C’est mon opinion. Aux voix !

DAMIEN. — Boule blanche pour ! Justement, je tiens la tête du docteur Baloardo !

EUGÈNE. — Boule blanche pour !… Je ne trouve pas de calembour pour le moment.

MAURICE. — Ce sera pour une autre fois. Donc, voilà Isa, belle avec son chaperon rose et ses rubans de toutes couleurs ; voilà un joli Crispin tout noir. Damien a fini le Docteur et le beau Léandre… Ah ! qu’as-tu fait ? Il fallait le costume souci et les rubans couleur de feu ! Tu lui as mis la casaque rayée du matamore !

EUGÈNE. — Et moi qui cherchais l’habit de Fracasse ! Changeons ! Et, vite, le Brighelle, le Mezzettin et le sbire ; n’oubliez pas le sbire ! six pouces de moustaches et un manteau couleur de muraille. Tu parlais de public homogène ! Sais-tu que demain, c’est-à-dire ce soir, puisque voilà une heure du matin qui sonne, nous serons pourtant dans le cas que tu signalais ? Nous avons invité toutes sortes d’opinions. Ce qui plaira à Jacques et à Florence ne plaira probablement ni à maître Pierre, ni à madame de Noirac, ni au curé de Saint-Abdon.

MAURICE. — Moquons-nous un peu de tout le monde afin de ne déplaire à personne. Donne-moi les tenailles ; voilà un clou rouillé qui me fera damner ! Et le nègre ! n’oubliez pas le nègre. Et à propos du curé de Saint-Abdon, nous l’aurons donc ?

EUGÈNE. — Probablement. Émile a voyagé ce soir avec lui. Ils se sont égarés, et le brouillard l’a décidé à revenir demander asile au curé de Noirac pour cette nuit. Émile ira demain matin l’inviter, et après avoir été dire ses offices du dimanche dans sa paroisse, il reviendra certainement.

DAMIEN. — Il est donc couché, ce paresseux d’Émile, au lieu de nous aider !

ÉMILE, entrant. — Non ! je viens de lire les journaux dans la salle à manger. Savez-vous ce que dit la Presse du nouveau ministère ?

MAURICE. — Il est bien question de ça ! Montez sur l’escabeau et tenez-nous la lumière, pendant que nous accrocherons nos coulisses.

ÉMILE. — Je veux bien. Ça vous est donc bien égal, ce qui se passe ?

DAMIEN. — Dans ce moment-ci, oui ! Nous n’avons pas le temps d’y penser.

EUGÈNE. — Ne dis donc pas ça. Ça l’indigne.

ÉMILE. — Moi ? pas du tout. Quand je travaille à mon étude, je ne pense qu’à mon travail, et je n’y sauve pas la patrie plus que vous dans ce moment-ci.

MAURICE. — Il a raison. On ne peut pas sauver la patrie à tous les instants du jour et de la nuit, que diable ?… N° 10, Eugène !

EUGÈNE. — J’y suis. Un cran plus haut c’est ça. Le premier acte se passera donc dans la campagne ?

MAURICE. — Il le faut bien, puisque nous avons mis ce décor-là. N° 3, y es-tu ?

EUGÈNE. — Le piton est tombé. Vite, un piton, Damien ! Émile, tiens donc bien ta bougie ; tu m’en jettes sur les mains, philosophe !

DAMIEN. — Il verse

       … des torrents de bougie
       Sur ses obscurs blasphémateurs.

EUGÈNE. — Que le diable l’emporte ! j’en ai plein les cheveux. Ah çà, tout est prêt, je crois ? Moi, je fume une cigarette.

MAURICE. — Moi, je souperais bien. Le déjeuner de la lorette est dans mes talons. Émile, vous qui ne faites rien, allez nous chercher dans l’armoire un bon morceau de pain bis et un joli fromage.

ÉMILE. — J’y vas, j’ai faim aussi. Je me suis égosillé à bavarder avec le gros curé.

(Il sort.)

EUGÈNE. — Excellent enfant qu’Émile ! Il aime la politique et la discussion, et avec nous il est aussi gai, aussi insouciant que nous-mêmes !

MAURICE. — C’est qu’il n’est pas pédant, et qu’il sait que nous ne sommes pas égoïstes.

EUGÈNE. — D’ailleurs… L’homme d’esprit s’amuse de tout. L’ignorant seul critique sans discernement.

DAMIEN. — Où recueilles-tu cette sentence ?

EUGÈNE. — D’un bateleur, sur la place du Louvre.

ÉMILE, rentrant. — Voilà le fromage demandé.

DAMIEN. — Vive Émile ! Quand la marmite sera renversée, nous l’emmènerons avec nous pour donner le spectacle des marionnettes à toute la France.

MAURICE. — Ah çà, dites donc, Émile, ça vous amusera-t-il, demain, les marionnettes ?

ÉMILE. — Oui, s’il n’y a pas de politique.

DAMIEN. — Ah bah ! ce jeune homme se perd avec nous !

ÉMILE. — Non pas ! j’aime chaque chose en son lieu : la politique là où elle peut se développer, et la comédie là où elle a ses coudées franches. Les allusions directes, au théâtre, m’ont toujours semblé de mauvais goût. Ce sont des platitudes lâches ou des bravades inutiles. On va au théâtre pour s’amuser et se distraire des soucis de la réalité, et là, je n’aime pas qu’on me ramène à la réalité actuelle.

MAURICE. — Il a raison, et cependant il faut instruire en amusant : Castigat ridendo mores !

DAMIEN. — Je soutiens la proposition de ce jeune lettré, et pourtant j’admets aussi l’opinion de mon capitaine.

EUGÈNE. — Vil flatteur !

MAURICE. — Laisse-le s’expliquer. Il doit avoir raison, puisqu’il me donne raison.

DAMIEN. — Voilà ! je dis que le théâtre doit corriger les mœurs par des tableaux de mœurs, mais non corriger les opinions par des appels à l’opinion. Le théâtre a une mission plus fine et plus douce que la discussion ; c’est une œuvre de persuasion, d’insinuation, si vous voulez. Vous y venez chercher une fiction ; il faut que cette fiction vous saisisse, et si elle se laisse oublier, si on vous entretient de ce qui agite matériellement votre existence individuelle, vous voilà aussitôt en garde ou en guerre contre la leçon qui aurait pu vous venir, à votre insu, à travers l’émotion ou le rire. Il faut qu’une bonne moralité empoigne les spectateurs sans qu’ils sentent qu’elle s’adresse à leurs vices, à leurs erreurs ou à leurs ridicules. Et ne craignez rien ; quand ce spectateur empoigné aura ri ou pleuré sur lui-même sans songer à lui-même, le lendemain il sera déjà meilleur ou plus sage, sans savoir comment cela lui est venu.

MAURICE. — Heu ! heu ! pas sûr ! Ces leçons-là s’effacent si vite !

ÉMILE. — Oui, mais la théorie est bonne. Appliquez-la sans vous lasser. Si chacun faisait de même, tous les soirs une bonne leçon sortirait du théâtre, et à force de bonnes leçons…

EUGÈNE. — Que vois-je, ô ciel ? ô terre ! sang et damnation ! nous avons dressé le système d’éclairage à l’envers ! Tous nos quinquets auraient la tête en bas ! C’est à déclouer et à reclouer. Avez-vous fini, Sybarites, de vous gorger de pain bis et de fromage de Brie ?

DAMIEN, chantant :

      Frappons, chantons et travaillons.
      Et narguons la nuit qui s’avance ;
      Travaillons, chantons et veillons…
      Frappons nos marteaux en cadence !…
      C’est improvisé, messieurs !

MAURICE. — Oh ! tu n’as pas besoin de le dire !