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Calmann Lévy (p. 34-38).



SCÈNE VI


Dans la serre du château de Noirac


FLORENCE, JENNY.

FLORENCE. — Est-ce vous qui m’appelez, mademoiselle ?

JENNY. — Ai-je bien dit votre nom, monsieur ? Pardonnez-moi, je n’y suis pas encore habituée.

FLORENCE. — Vous l’avez très-bien dit. Qu’avez-vous à m’ordonner ?

JENNY. — Oh ! je n’ordonne rien, moi ; je ne suis que la femme de chambre de madame.

FLORENCE. — Je le sais bien ; mais je me ferais un plaisir de recevoir vos ordres.

JENNY. — Vous êtes trop honnête ; mais il ne s’agit pas de moi, c’est madame qui désire que demain matin, quand elle s’éveillera, toutes les jardinières du salon soient renouvelées.

FLORENCE. — Bien ! Mais qu’est-ce que madame appelle le matin ? Midi, n’est-ce pas ?

JENNY. — Oh ! mon Dieu, c’est tout aussi bien minuit que midi, il n’y a précisément pas d’heure pour elle.

FLORENCE. — J’entends ! il faut que les heures et les gens marchent au gré de sa fantaisie.

JENNY. — Vous êtes moqueur, monsieur Florence ! Moi, je ne me moque jamais de madame ; elle est très-bonne, et elle l’a été pour moi en particulier.

FLORENCE. — Je sais qu’elle vous a marqué de l’intérêt, et cela prouve un cœur bien placé, je le reconnais.

JENNY. — Vous le savez ?

FLORENCE. — Je sais beaucoup de choses qui ne sont connues ici que de vous et de votre maîtresse. Soyez tranquille ! tout ce que je sais est à votre avantage, et, en fût-il autrement, je n’en abuserais pas.

JENNY. — Mon Dieu, d’où me connaissez-vous donc ?

FLORENCE. — Vous ne vous souvenez donc pas du tout de ma figure ? Oh ! moi, je n’avais pas oublié la vôtre !

JENNY. — Votre figure ? si fait ! Quand je vous ai vu arriver ce matin, je me suis dit que je ne vous rencontrais pas pour la première fois ; mais il m’est impossible de dire où et quand je vous ai vu. Pardonnez-le-moi ; je suis un peu distraite.

FLORENCE. — Non, vous n’êtes pas distraite naturellement. La distraction d’habitude, c’est de la négligence, c’est l’absence de goût et de conscience dans le travail ; mais on devient préoccupé par suite d’un grand chagrin.

JENNY. — C’est vrai, ce que vous dites-là.

FLORENCE. — Aussi je vous pardonne bien de n’avoir pas fait la moindre attention à moi au magasin.

JENNY. — Ah ! c’est vrai ; c’est au magasin que je vous ai vu ! Mon Dieu, c’est vous qui avez remplacé…

FLORENCE. — Oui, c’est moi qui ai remplacé Gustave. Le lendemain de son départ, vous avez jeté les yeux sur la place qu’il occupait au comptoir, et vous avez vu que je n’étais pas lui, voilà tout.

JENNY. — J’en conviens, j’étais habituée…

FLORENCE. — De tout ce qu’on m’a dit sur vous et sur lui, je ne croirai que ce que vous voudrez.

JENNY. — Ah ! monsieur, croyez ce que vous voudrez vous-même ; tout, excepté quelque chose de mal de sa part ou de la mienne. Nous nous sommes aimés, il m’a quittée au moment de m’épouser. Il a obéi à ses parents qui l’envoyaient à Bordeaux. Voilà tout ; je ne me plains pas de lui !

FLORENCE. — Il a manqué à sa parole, c’est un grand mal.

JENNY. — Il l’avait donnée imprudemment.

FLORENCE. — Ce n’est guère mieux.

JENNY. — Laissez-le tranquille, ne le blâmez pas ; cela ne raccommode rien et me fait de la peine.

FLORENCE. — Savez-vous, mademoiselle Jenny, que si vous n’êtes pas un ange, votre figure est bien trompeuse ?

JENNY. — Ma figure ? Il fait nuit, vous ne la voyez seulement pas.

FLORENCE. — Mais je l’ai vue ce matin, et je l’ai vue là-bas, au comptoir ; je l’ai beaucoup regardée, et, comme vous n’y faisiez pas la moindre attention, cela m’était bien permis.

JENNY. — Bonsoir, monsieur Florence. Il se fait tard, et vous vous levez matin, j’imagine ?

FLORENCE. — Mademoiselle Jenny, je vous dis ces choses-là simplement, amicalement, et sans songer à vous faire la cour. N’ayez donc aucune méfiance de moi. Je sais que vous avez aimé, que vous aimez encore, et que je ne persuaderais pas votre cœur. Croyez-moi assez honnête homme pour n’avoir pas l’idée de vous séduire par des compliments ; ce serait m’adresser à votre vanité et compter sur un vice de l’âme que vous n’avez pas.

JENNY. — En vérité, monsieur Florence, vous me rendez confuse. C’est vrai, j’ai cru que vous vouliez me faire la cour ; cela me fait peur et me rend triste à présent, l’idée qu’on peut vouloir s’occuper de moi ! Mais je vois, à la manière honnête dont vous me parlez, que je n’ai pas à me méfier de vous.

FLORENCE. — Vous auriez grand tort. Une femme belle et pure, qui sait aimer et pardonner, m’inspire un grand respect, et je ne suis pas un libertin pour désirer de lui tourner la tête sans posséder son affection.

JENNY. — C’est très-bien dit. Je crois que vous avez beaucoup plus d’esprit que moi, mais j’ai assez de cœur et de sincérité pour comprendre des choses que je ne saurais pas dire. Et maintenant, puisque nous voilà sans méfiance, expliquez-moi donc comment il se fait que, de commis marchand, vous soyez devenu jardinier-fleuriste ?

FLORENCE. — Je ne me destinais pas plus à l’horticulture qu’au commerce. Je sais tenir des livres et cultiver des fleurs ; mais, ne voulant pas être dans la misère par ma faute, j’ai pris d’abord la première chose qui s’est présentée. Je ne suis resté au magasin que le temps nécessaire à mes amis pour me trouver un emploi plus agréable. Celui-ci s’est rencontré, et, ce qui m’a décidé à l’accepter tout de suite, c’est vous.

JENNY. — Comment cela ?

FLORENCE. — Aimant ce métier-là comme on aime un art, j’aurais souhaité me consacrer à l’entretien de quelque jardin public, où j’aurais pu, sous la direction de quelque savant, me perfectionner dans la botanique. La perspective d’être au service d’une belle dame qui ne doit voir en moi qu’un domestique chargé de lui faire des bouquets et de décorer ses appartements ne me souriait guère. Mais quand j’ai su qu’il s’agissait de cette même comtesse de Noirac qui demeurait en face de notre magasin et qui vous avait emmenée, je me suis rappelé que cette femme m’avait paru accorte et bonne, malgré ses airs éventés, et j’ai espéré que je vous trouverais encore auprès d’elle. L’idée de vivre, ne fût-ce que quelque temps, auprès de vous, pour qui j’ai autant d’estime que de sympathie, m’a été douce, et je n’ai pas hésité.

JENNY. — Je vous en remercie, monsieur Florence ; mais je ne sais pas si nous nous verrons beaucoup. Vous habitez seul ce pavillon là-bas, vous travaillez toujours dans les serres, et moi je ne me promène pas souvent, je ne sors guère des appartements de madame ; vous ne mangez pas à l’office…

FLORENCE. — Oh ! ce n’est pas fierté ! Je ne prétends pas m’élever au-dessus des autres, j’obéis aux conditions qu’on m’a tracées. J’ai un logement séparé, j’ai un traitement pour me nourrir ; je m’entretiens à ma guise… Ah ! pourquoi n’avez-vous pas soixante ans ? Je vous offrirais de venir partager mon modeste repas, je vous soignerais, je jouirais de votre entretien, et personne n’en médirait, je pense !

JENNY. — Soixante ans ! je voudrais les avoir !

FLORENCE. — Est-ce que vous n’espérez pas guérir de votre chagrin avant cet âge-là ?

JENNY. — La raison dit que si, mais le cœur dit encore que non… Attendez ! est-ce que vous n’entendez pas sonner ?

FLORENCE. — Si fait, on sonne dans cette aile du château et depuis longtemps.

JENNY. — Ah ! mon Dieu, c’est madame ! je la croyais endormie !… Pourvu qu’elle ne soit pas malade ! Bonsoir, mon nouveau camarade, ou plutôt mon ancien camarade, puisque nous avons déjà travaillé ensemble.

FLORENCE. — Vous l’aviez oublié !

JENNY. — Cette fois je ne l’oublierai plus. Pensez aux fleurs du salon, demain matin ; beaucoup de fleurs qui sentent fort ; madame n’aime que ce qui l’entête.

FLORENCE. — Je crois que vous dites-là, sans malice, une grande vérité ! Mais un mot encore, mademoiselle Jenny ; soyez assez bonne pour ne dire à personne que j’ai été dans le commerce ; on en conclurait que je suis mauvais jardinier ; attendez qu’on ait mis mon talent à l’épreuve, et alors je ne m’en cacherai plus.

JENNY. — Je serais fâchée de vous faire du tort, je ne dirai rien.