Le Diable à Paris/Série 3/Sous les tilleuls de la place Royale

SOUS LES TILLEULS DE LA PLACE ROYALE

une vieille dame, assise ; un vieux monsieur, assis près d’elle ; un vieux domestique, en livrée ; un vieux griffon.

la vieille dame, prenant une prise dans une tabatière à portrait. — Oui, mon cher monsieur, voilà un an que j’ai l’indiscrétion de vous remarquer chaque matin sur cette place, et je vous remarque d’autant mieux qu’il n’y a guère que vous et moi à une lieue à la ronde qui n’ayons pas l’air de marchands de toile. — Pardon, je suppose que vous avez une tabatière ?

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le vieux monsieur, poliment, et tirant de sa poche une tabatière à portrait. … Oui, madame.

la vieille dame. — C’est heureux, car j’avoue que je n’aime-pas à faire de la mienne un bénitier. C’est un genre de politesse qui est d’un goût qui n’est pas le mien.

le vieux monsieur, souriant. — Je suis surpris qu’on n’ait pas encore eu l’idée d’établir des tabatières publiques.

la vieille dame. — Cela viendra, mon cher monsieur. J’ai un neveu qui fume, — telle que vous me voyez.

le vieux monsieur, caressant un rayon de soleil sur son genou. — Charmante matinée !

la vieille dame. — Puis-je me flatter que j’entre pour quelque chose dans ce — charmante matinée ?

le vieux monsieur. — Il est vrai, madame, que j’y pensais.

la vieille dame. — Hé ! hé ! vous ne l’aurez pas sur la conscience, m’est avis. N’importe. — Mais puisque nous sommes sur le chapitre des indiscrétions, — et je vous avertis que je ne taris point sur celui-là, — qu’y a-t-il de si touchant dans la façade de ce grand vilain hôtel rouge, — que vous vous jugiez dans l’obligation de soupirer chaque matin en le regardant ? — Il y a quelque histoire là-dessous, et je vous avouerai que j’en suis curieuse.

le vieux monsieur. — Est-ce que vraiment je soupire d’une façon ostensible, madame ?

la vieille dame. — Mon Dieu, oui ! — Si visiblement que je l’ai remarqué, — moi qui n’ai jamais prêté grande attention à ces choses-là.

le vieux monsieur. — Ah ! madame, que je vois de malheureux dans ce seul mot !

la vieille dame. — Le méchant homme ! Il me refuse une histoire dont je suis éprise violemment, et me distille des fadeurs dont je n’ai que faire ! (au vieux domestique.) — Lépine, promenez un peu Zamor. (Lépine sort avec le griffon.) — Bien ! maintenant, mon cher monsieur, je vous écoute.

le vieux monsieur. — Vous avez, madame, une façon de vouloir, qui, je m’en doute assez, a toujours été irrésistible.

la vieille dame. — C’est possible, — cela ne vous regarde pas. Contez-moi cette histoire.

le vieux monsieur. — Je vous dirai qu’elle est un peu haut troussée.

la vieille dame. — Je le verrai bien.

le vieux monsieur. — Soit ! la voici : — Histoire du mouton de la présidente.

la vieille dame. — Oui-da !

le vieux monsieur. — Du temps que j’avais des cheveux…

la vieille dame. — C’était, monsieur, j’imagine, avant la grande révolution ?

le vieux monsieur. — Oui, madame, et c’est une des choses excellentes qu’elle fit disparaître. Je les avais naturellement bouclés, en manière de toison, et la poudre, que je ne leur ménageais point, venait en aide à la nature pour en faire à ma bonne mine un encadrement surprenant.

la vieille dame. — Je vous ferai observer que je suis forcée de vous croire sur parole.

le vieux monsieur. — L’hôtel que voici, madame, était alors habité par le président de M***, dont la femme, étant d’une famille de gens d’épée, n’avait jamais fort goûté la robe.

la vieille dame. — Et vous étiez d’épée ?

le vieux monsieur. — Aussi vrai que son mari était de robe. Il en résulta qu’une belle nuit… Mais, auparavant, il est bon de vous dire que, donnant fort dans les modes du jour, la charmante présidente se faisait suivre partout d’un petit mouton tout enrubanné de rose.

la vieille dame. — Elle était donc charmante, cette présidente ?

le vieux monsieur. — Petite, fraîche, enfantine, sautillante, rusée comme un diable, et brave comme un lion.

la vieille dame. — Peste ! voilà une présidente bien gaillarde !

le vieux monsieur. — Bref, vers la fin d’une de ces nuits dont je viens d’avoir l’honneur de vous parler, je m’esquivais par une fenêtre du premier, d’où j’avais coutume, à l’aide d’un treillage, de descendre dans le jardin, quand un grand laquais du président m’apparut brutalement : je n’eus que le temps de sauter dans une plate-bande, non pas sans laisser une poignée de mes cheveux entre les mains du drôle. — Le président, armé de cette fâcheuse pièce, entre à grand bruit chez sa femme, qui dormait comme une pauvre innocente. — Madame ! madame ! — Monsieur ! monsieur ! dit la présidente. — Madame ! en vérité, vous me direz de qui sont ces cheveux ! — Cela, des cheveux ! c’est de la laine ! Je vous prie de me laisser dormir. — De la laine ! de la laine ! Il n’y a point de laine, madame ! c’est à moi que vous voulez la couper sur le dos ! Un homme vient de sauter dans le jardin par une fenêtre de votre appartement. — Eh bien ! qu’on le prenne ! — Il est parti, madame vous savez bien qu’il est parti ! — Ah çà ! dit la présidente, se mettant sur son séant, expliquez-vous, monsieur. Que prétendez-vous avec vos cheveux ? — Ce ne sont pas mes cheveux, madame, ce sont ceux d’un autre, et voila justement ce dont je me plains. Me direz-vous de qui sont ces cheveux ? — Pourquoi pas, si je le sais. Montrez-les-moi. — Mais à peine les eut-elle regardés, qu’elle éclata de rire et se mit à mordre ses draps dans des convulsions de joie interminables. — Ah ! vraiment, dit-elle enfin au président ébahi, — je l’avais deviné, c’est mon mouton ! Votre domestique et Perrette se seront fait une peur réciproque, et la pauvre bête se sera sauvée dans le jardin. — C’est là que je vous tiens, dit le président : depuis quand un mouton est-il poudré ? — Le mien l’est, monsieur, nous le poudrâmes hier soir, moi et ma fille de chambre, pour me divertir. — Il est inutile d’ajouter, madame, que Perrette fut en effet trouvée dans le jardin, et qu’elle était poudrée de la tête à la queue, et si agréable en cet état, que le président en faillit mourir de rire. Il n’eut garde de manquer à en faire le récit partout, finissant toujours par se tordre en disant : C’était le mouton de ma femme ! — D’où l’on m’appela le mouton de la présidente. — Hélas ! je fus heureux, madame, jusqu’au jour où la présidente, donnant de plus en plus dans la bergerie, se mit en tête qu’un seul mouton, — si bien poudré qu’il fut…

la vieille dame. — Vertu de ma mère ! monsieur.

le vieux monsieur. — Plait-il, madame ?

la vieille dame. — Continuez.

le vieux monsieur. — De sorte qu’au bout d’un certain temps le président aurait dû dire, en bonne conscience : — le troupeau de ma femme !

la vieille dame. — Et qui habite l’hôtel aujourd’hui, cher monsieur ?

le vieux monsieur. — Je ne sais. Vous comprendrez ma répugnance à y aller voir. La présidente émigra, et j’ai ouï dire qu’elle se remaria à l’étranger.

la vieille dame. — Ah ! fort bien ! — Vous avez sur votre tabatière un pastel qui me paraît distingué. C’est un portrait… Un portrait de femme !…

le vieux monsieur. souriant. — Vous êtes pénétrante, madame. Tenez, qu’en pensez-vous ?

la vieille dame. — Amusez-vous à regarder la mienne pendant ce temps-là. (ils font l’échange de leurs tabatières.)

le vieux monsieur, regardant la tabatière de la vieille dame. — Ciel ! c’est impossible !

la vieille dame. — Ah çà ! permettez, chevalier. — J’en aurais autant à vous dire. — Vous êtes un fat. Offrez-moi votre bras jusqu’à mon hôtel. Je ne sais trop si je vous dois rendre mon portrait, que vous allez montrer par les rues.

le vieux monsieur. — De grâce, chère présidente !… Et me permettez-vous de vous rendre le mien ?…

la vieille dame. — Je ne vous le demandais pas. — Lépine, portez Zamor. (Montrant le griffon.) Voilà, — avec vous, chevalier, — tout ce qui me reste de mon — troupeau. (ils s’éloignent.)

octave feuillet.