Le Dhammapada/V


Traduction par Fernand Hû.
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale elzévirienne, XXIp. 17-19).

CHAPITRE V




LE SOT


60 Longue est la nuit pour qui veille ! longue l’étape pour qui est fatigué ! longue la succession des existences pour les sots qui ne connaissent point la vraie Loi !

61 En voyageant, si l’on ne rencontrait meilleur que soi, ou du moins son égal, mieux vaudrait persister à voyager seul. Un sot n’est point une société.

62 « Ces enfants sont à moi, à moi sont ces richesses » : ainsi se tourmente le sot. Son propre moi n’est pas à lui, à plus forte raison ses enfants, à plus forte raison ses richesses.

63 Le sot qui sait qu’il est un sot, en cela du moins est un savant. Mais le sot qui se croit un savant, — de celui-là on dit : « c’est un sot. »

64 Un sot a beau s’asseoir tout le temps de sa vie auprès d’un savant : il ne connaît pas plus la Loi que la cuiller le goût de la sauce.

65 Un homme sensé a beau ne s’asseoir qu’un seul instant auprès d’un savant : il connaît aussi vite la Loi que la langue le goût de la sauce.

66 Les sots vivent dans l’irréflexion, ennemis d’eux-mêmes, et faisant le mal qui ne produit que des fruits amers[1].

67 L’action qu’on a faite n’est point bonne, lorsque, en la faisant, on est tourmenté, lorsque c’est le visage baigné de larmes, et en se lamentant, qu’on en récolte les fruits.

68 L’action qu’on a faite est bonne, lorsque, en la faisant, on n’est point tourmenté, lorsque c’est le visage réjoui, et la gaieté dans l’âme, qu’on en récolte les fruits.

69 C’est un vrai miel pour le sot, tant que sa mauvaise action n’est point venue à maturité. Dès qu’elle y est venue, l’amertume commence pour lui.

70 Pendant des mois et des mois, le sot aurait beau faire sa nourriture de l’extrémité des brins du Kuça[2] : il n’arriverait pas à valoir la seizième partie de ceux qui connaissent la Loi parfaite.

71 Une fois commise, la mauvaise action est comme le lait nouvellement tiré, qui ne tourne pas de sitôt. C’est en le brûlant peu à peu, comme un feu couvert de cendres, qu’elle poursuit le sot.

72 Quand enfin, mais inutilement, la conscience du sot s’éveille, elle détruit sa part de bonheur, et lui brise la tête.

73 Il est capable de désirer une réputation imméritée, le premier rang parmi les Bhixus, la dignité suprême dans les couvents, les honneurs dans les familles des autres !

74 « Que les laïques, aussi bien que les religieux, ne s’occupent que de mes actes ! Qu’à moi seul ils obéissent relativement aux choses qu’ils ont à faire, et à celles qu’ils ont à éviter, quelles qu’elles soient ! » Ainsi parle le sot ; et ses désirs, comme son orgueil, croissent sans cesse.

75 « Autre chose est la recherche de la richesse, autre chose la marche vers le Nirvâna. » Ainsi pense le Bhixu, le disciple de Buddha. Et, ne courant plus après les honneurs, il n’aspire qu’à la retraite.

  1. Non est enim arbor bona quæ facit fructus malos. (Luc vi, 43.)
  2. Kuça, Poa cynosuroïdes, Bot.