Le Député d’Arcis/Partie 2/Chapitre 22

Librairie nouvelle (p. 315-327).


CHAPITRE XXII

LA MATINÉE D’UN MINISTRE


Le lendemain Rastignac fut moins matinal qu’à son ordinaire, et au moment où il entra dans son cabinet, le salon d’attente dont cette pièce est précédée réunissait déjà onze solliciteurs, l’attendant avec des lettres d’audience, plus deux pairs de France et sept députés.

À un coup de sonnette éclatant, l’huissier, avec un émoi qui se communiqua au reste de l’assistance, s’empressa de pénétrer dans le sanctuaire ; un instant après il en sortait, porteur de cette phrase stéréotypée :

— Le ministre est obligé de se rendre au conseil. Cependant il aura l’honneur de recevoir messieurs les membres des deux Chambres ; quant aux autres personnes, elles pourront se présenter à un autre moment.

— Mais quel autre moment ? demanda avec humeur un des ajournés ; voilà trois fois en trois jours que je viens ici inutilement.

L’huissier fit un geste qui voulait dire : cela ne me regarde pas, j’exécute mes ordres. Seulement, comme il entendit quelques murmures s’adressant au privilège de messieurs les honorables :

— Messieurs les pairs et les députés, dit-il avec une certaine solennité, viennent entretenir monsieur le ministre d’affaires d’un intérêt général.

Les solliciteurs payés de cette bourde, un autre coup de sonnette retentit. L’huissier prit alors son air de visage le plus gracieux ; par une affinité naturelle, les heureux de cette audience s’étaient groupés dans un coin ; sans s’être jamais vus, car plusieurs étaient le produit du dernier enfantement national, ils avaient pu se reconnaître à un certain air représentatif très-difficile à définir, mais auquel on ne se méprend pas ; ce fut du côté où s’était opéré le triage que l’huissier adressa la câlinerie de son regard ; sans oser décider entre tant d’éminents personnages, il leur faisait cette question muette : Qui aurai-je l’honneur d’annoncer le premier ?

— Messieurs, dit le colonel Franchessini, je crois que je vous ai tous vu arriver ?

Et il se dirigea vers la porte battante, que l’huissier s’empressa d’ouvrir, en disant d’une voix haute et claire :

— Monsieur le colonel Franchessini !

— Ah ! je suis bien étrenné ce matin, dit le ministre en faisant quelques pas vers le colonel et en lui donnant la main. — Qu’est-ce que vous venez me demander, mon cher, est-ce un chemin de fer, un canal, un pont suspendu ?

— Je viens, mon aimable ministre, vous entretenir d’un intérêt privé, de quelque chose qui nous regarde vous et moi.

— Ce n’est peut-être pas très-adroitement poser la question, car, je vous en avertis, je me recommande assez mal auprès de moi-même.

Allant au fait :

— Vous avez eu une visite ces jours^ci ? demanda le colonel.

— Une visite ? j’en ai eu beaucoup, j’en ai toujours.

— Oui, mais dans la soirée du dimanche, 12, le jour de l’émeute.

— Ah ! j’y suis, dit Rastignac. Mais cet homme devient fou.

— Vous trouvez ? dit le colonel d’un air incrédule.

— Dame ! que voulez-vous que je pense d’une espèce d’illuminé qui pénètre jusqu’ici à l’aide du relâchement que les coups de fusils tirés dans Paris apportent toujours à la discipline des hôtels ministériels ; qui me dit que le gouvernement est profondément miné par le parti républicain, au moment même où, de l’état-major de la garde nationale, je recevais l’assurance que nous n’avions pas même eu affaire à une échauffourée, et enfin qui s’offre comme le seul homme par lequel puisse être sauvé l’avenir de la dynastie ?

— De telle sorte que vous l’avez mal reçu ?

— C’est-à-dire que j’ai fini par l’éconduire un peu vivement, en suite de son insistance. En somme, c’est une visite qui, d’aucune façon, ne pouvait m’être agréable ; mais quand, après lui avoir fait remarquer qu’il occupait des fonctions auxquelles il était éminemment propre, dont il s’acquittait avec une parfaite habileté, et qui devaient être la limite extrême de son ambition, ce maniaque me répond que, si on n’accepte pas ses services, la France va à un abîme, vous comprenez que je n’avais qu’une chose à lui dire : c’est que nous espérions bien la sauver sans lui.

— Enfin, c’est fait, dit le colonel ; maintenant, si vous voulez me permettre d’entrer dans quelques explications…

Le ministre, qui était assis devant son bureau, le dos tourné à la cheminée, se pencha en arrière pour regarder la pendule.

— Écoutez, mon cher, dit-il après avoir vu l’heure, je me doute que vous serez long, et j’ai là, à côté, une meute altérée ; même en vous donnant beaucoup de temps, je vous écouterais mal, faites-moi la grâce d’aller vous promener jusqu’à midi et de revenir à l’heure du déjeuner ; je vous présenterai à madame de Rastignac, que vous ne connaissez pas, je crois, et, en sortant de table, nous ferons quelques tours de jardin ; là je serai tout à vous et pour tout le temps qui sera nécessaire.

— Va pour cet arrangement ! dit le colonel en se levant.

Comme il traversait le salon d’attente :

— Messieurs, dit-il, je n’ai pas été long, j’espère.

Et, après avoir distribué deux ou trois poignées de main, il sortit.

Trois heures après, quand le colonel entra dans le salon où il fut présenté à madame de Rastignac, il y trouva Nucingen, le beau-père du ministre, qui venait presque tous les jours déjeuner chez son gendre avant la bourse ; Émile Blondet, des Débats, messieurs Moreau (de l’Oise), Dionis et Camusot, trois députés féroces de conversation, et deux nouveaux élus dont il n’est pas bien sûr que Rastignac lui-même eût pu dire le nom ; Franchessini reconnut là, encore, Martial de la Roche-Hugon, beau-frère du ministre, plus, l’inévitable des Lupeaux, pair de France ; quant à une troisième figure, qui, dans une embrasure de fenêtre, causa assez longtemps avec le ministre, le colonel dut se faire expliquer par Émile Blondet que c’était un ancien fonctionnaire de la haute police, continuant en amateur son ancien métier, et faisant chaque matin sa tournée dans chaque ministère, sous tous les ministères, avec autant de zèle et de régularité que s’il eût encore été chargé de quelque chose.

Après l’aperçu un peu vif que le colonel avait eu avec Maxime de Trailles, touchant les dispositions de madame de Rastignac une fois que son mariage aurait un peu vieilli, il devait donner quelque attention à un quatorzième et dernier convive, jeune homme frais et rose, qu’on lui dit être le chef du cabinet du ministre. On sait, en effet, que les chefs de cabinet, quand on les choisit jeunes, pour qu’ils soient à la fois naïfs et zélés, ont quelque peu remplacé feu les aides de camp. Mais, du moment qu’il eut entendu madame de Rastignac tutoyer le jeune fonctionnaire et lui parler de sa mère, madame de Restaud, il n’eut plus de lui grand souci : il ne s’agissait que d’un petit cousin, rivalité peu dangereuse, quoi qu’en disent les comédies, quand on s’adresse à une jeune femme qui a quelque sentiment de sa dignité. Monsieur de Rastignac avait pris pour son chef de cabinet Félix Restaud, le second fils de la sœur de madame Nucingen, sa belle-mère ; l’aîné, Ernest, était au contraire fort engagé dans le parti légitimiste, pour avoir épousé Camille de Grandlieu, fille de la vicomtesse, qui ne doit pas être confondue avec la duchesse du même nom.

Vue de près, madame de Rastignac parut au colonel une blonde non langoureuse. Elle ressemblait d’une manière frappante à sa mère, mais avec cette nuance de distinction plus marquée qui, dans les familles de parvenus, s’acquiert de génération en génération, à mesure qu’elles s’éloignent de leur source. Jusqu’à la dernière goutte du Goriot primitif s’était en quelque sorte évaporée chez cette délicieuse jeune femme, remarquable en particulier par cette finesse des extrémités qui sent sa race, et dont l’absence, dans la beauté de madame de Nucingen, avait toujours accusé, d’une manière si regrettable, la fille du vermicellier.

En homme qui pouvait avoir des projets plus tard, le colonel fut auprès de madame de Rastignac d’un empressement très-contenu, mais en même temps de cette galanterie un peu passée de mode qui a moins l’air de s’adresser à une femme qu’à la femme ; au milieu de la brutalité de nos mœurs constitutionnelles, les désœuvrés et plus spécialement les militaires gardent seuls, aujourd’hui, un certain reflet de cette tradition.

Le colonel, qui avait eu beaucoup de succès de boudoirs, savait que cette manière très-lointaine de préparer les approches est, autour d’une place assiégée, d’une stratégie heureuse. Des airs de dévotion et de culte ne déplaisent jamais aux femmes, tant passée qu’en soit la coutume, et si l’on excepte quelques voltairiennes de l’amour, qui, faisant de ce sentiment une simple camaraderie, sont disposées à rire du respect qui ne les aborde pas, en quelque façon, le cigare à la bouche, presque toutes savent gré à un homme, quand d’ailleurs il ne tourne pas au Céladon, de les traiter pieusement et un peu à la manière des saintes reliques.

Comme il voulait revenir dans la maison, le colonel eut soin de parler de sa femme : — Elle vivait, dit-il, beaucoup à la vieille mode anglaise, dans son intérieur ; mais il serait heureux de l’enlever à ses habitudes de retraite pour la présenter à une femme aussi distinguée que madame de Rastignac, si toutefois celle-ci voulait bien l’avoir pour agréable. Malgré une grande différence d’âge entre sa femme et celle de son ami le ministre, il entrevoyait un heureux point de contact, à savoir une ardeur de charité à peu près pareille.

À peine entré, en effet, Franchessini avait été obligé de prendre de la main de madame de Rastignac un billet pour un bal dont elle était patronnesse, et qui se préparait au profit des victimes du récent tremblement de terre de la Martinique. La mode était alors chez les femmes à une effronterie de bonnes actions qui passait toutes bornes : or, il se trouvait que madame Franchessini était une Irlandaise, pleine de piété, dépensant à des œuvres de bienfaisance une grande partie du temps qu’elle ne consacrait pas à la bonne tenue de sa maison, et une notable fraction des sommes dont, en dehors de la souveraineté maritale, elle gardait la disposition. Présenter l’appât d’une liaison avec une femme qui, dans toutes les questions de crèches, de salles d’asiles et d’orphelines du choléra, serait si disposée à payer de sa bourse et de sa personne, était donc d’une diplomatie vraiment très-habile, et l’on peut voir que, chez le colonel, le sportman n’avait pas tué toute finesse de prévision.

Le déjeuner fini et les convives dispersés ou repassés au salon, Franchessini, qui à table avait eu la droite de madame de Rastignac, continua sa causerie avec elle. Tandis qu’à la manière d’Hercule aux pieds d’Omphale, il donnait l’attention la plus empressée à un ouvrage de tapisserie, que la comtesse, toujours au profit des pauvres, s’occupait à confectionner de ses belles mains, suivant le proverbe à tout seigneur, tout honneur, le ministre prit par le bras Émile Blondel des Débats, et fit avec lui deux tours de la pelouse qui verdoyait devant les portes-fenêtres du salon.

Ensuite il le quitta en lui jetant cette recommandation dernière :

— Vous entendez bien ? nous ne voulons pas mettre le marché à la main, mais enfin nous avons la majorité. Maintenant à nous deux, mon maître, dit-il au colonel.

Et ils passèrent dans le jardin.

— Moins heureux que vous, dit Franchessini en reprenant la conversation au point où il l’avait laissée quelques heures avant, j’ai conservé avec cet homme, je ne dirai pas des relations suivies, mais une suite, et une espèce de mauvaise queue, de relations. Afin d’éviter de le recevoir chez moi, il est resté convenu entre nous que quand il aura à me parler, il m’écrira sans signature, à mon hôtel, et me donnera quelque part un rendez-vous. Si, par impossible, j’avais moi-même à provoquer une rencontre, je lui adresse, à son antre de la rue Sainte-Anne, une carte découpée, et il me fait savoir le lieu où nous pourrons causer sans inconvénients. On peut s’en rapporter à son habileté sur le choix d’un endroit convenable, personne ne connaissant mieux que lui son Paris et les moyens d’y circuler souterrainement.

— Procédés de haute diplomatie ! dit Rastignac avec une pointe d’ironie,

— Je vous dis tout, vous comprenez ? reprit le colonel, pour bien vous montrer que dans ma pensée cet homme est à ménager, et pour que vous ne pensiez pas cependant que je fais danser devant vous des fantômes, en vue de vous décider à faire ce qui n’aurait d’abord pas été dans vos intentions.

— Continuez, dit froidement Rastignac en s’arrêtant pour cueillir une rose épanouie sur un rosier du Bengale ; c’était peut-être une manière de témoigner de son entière liberté d’esprit.

— Le soir même du jour, poursuivit le colonel, où vous lui aviez fait cette grise réception, ma nomination à la Chambre étant déjà connue par le télégraphe et annoncée dans le journal du soir, je reçois un billet de lui, ce qui ne m’était pas arrivé depuis plus de dix-huit mois, billet très-bref et très-concis : Demain matin, six heures, redoute de Clignancourt.

— Une façon de cartel, fit remarquer Rastignac.

— C’en était au moins un souvenir, car vous vous le rappelez, c’est à Montmartre que, dans ce duel malheureux… par mes mains… vers 1820… le jeune Taillefer… (Voir le Père Goriot.) Quelquefois, vers la brune, ce pauvre diable, il m’arrive d’y penser, quoique le coup, vous le savez, ait été loyalement porté.

— Une de ces laides histoires, dit Rastignac, qui font qu’on ne regrette pas le temps de sa jeunesse, époque où elles se passaient.

— L’homme que vous avez qualifié d’illuminé, reprit Franchessini, était, au moment où j’arrivais, assis sur un tertre, la tête dans ses mains. Aussitôt qu’il m’eut entendu et que je fus près de lui, se montant à un haut degré d’exaltation, il me prit par la main, me mena juste à la place très-peu changée d’aspect où le combat avait eu lieu, puis de cette voix éclatante que vous lui connaissez : — Qu’as-tu fait là, il y a tantôt vingt-cinq ans ? me demanda-t-il. — Quelque chose, ma foi ! dont je me repens. — Moi aussi ; et pour qui ? Comme je ne répondais pas : — Pour un homme, continua-t-il, dont je voulais faire la fortune ; tu me tuais le frère pour que la sœur devînt une riche héritière et que l’autre épousât…

— Mais tout cela, interrompit vivement Rastignac, se passait sans mon aveu, et tout ce qui était possible, je l’essayai pour l’empêcher.

— C’est ce que je lui fis observer, continua le colonel ; mais lui, sans tenir compte de la remarque, de s’animer plus encore et de s’écrier : — Eh bien ! quand je me présente chez cet homme, non pas pour lui demander une grâce, mais pour lui offrir mes services, cet homme me flanque à la porte ; et l’on croit que cela se passera ainsi !

— Il est fort susceptible, dit tranquillement Rastignac, je ne l’ai pas mis à la porte ; seulement, j’ai coupé court un peu brusquement à ses vantardises et à ses extravagances.

— Alors, reprit le colonel, il me conta l’entrevue qu’il avait eue la veille au soir avec vous ; l’offre qu’il vous avait faite d’échanger ses fonctions de police judiciaire contre une surveillance, plus utile selon lui, des malfaiteurs politiques : Je suis las, ajouta-t-il, d’engluer des voleurs, espèce de gibier si bête, que toutes les ruses en sont pour moi éventées. Le bel intérêt, d’ailleurs, de courir sus à des gens qui voleront une timbale d’argent ou quelques billets de banque, quand d’autres, au premier jour, sont tout prêts à dérober la couronne et à escamoter la monarchie ?

— Oui, répondit Rastignac avec un sourire, n’étaient la garde nationale, l’armée, les chambres et un roi qui monte à cheval.

— Il ajouta, reprit Franchessini, qu’on ne le comprenait pas, qu’on l’esquintait, un souvenir de sa langue d’une autre époque, à de pures niaiseries ; qu’il se sentait ; qu’il y avait en lui des qualités puissantes, faites pour se montrer dans une sphère plus élevée ; que, d’ailleurs, il avait dressé quelqu’un pour le remplacer ; qu’enfin il fallait que je vous visse ; que, député maintenant, j’avais la parole et devais vous faire comprendre la portée possible de votre refus.

— Mon cher, répondit vivement Rastignac, je vous dirai, comme en commençant cette conversation, que c’est un insensé, et que jamais les fous ne m’ont fait peur, pas plus les gais que les furieux.

— Je vous avoue que, moi-même, je voyais bien des difficultés à sa prétention. Tâchant pourtant de le calmer, je lui promis de vous voir, l’engageant à remarquer seulement que c’était une affaire où il ne fallait rien brusquer ; et le fait est que, sans une circonstance toute particulière, de bien longtemps peut-être je ne vous en eusse dit un mot.

— Et cette circonstance ? demanda le ministre.

— Hier matin, répliqua le colonel, à son arrivée d’Arcis-sur-Aube, j’ai eu la visite de Maxime…

— Je sais, répondit Rastignac : il m’a parlé de cette idée, quelque chose qui n’a pas le sens commun. Ou l’homme sur lequel il veut lâcher votre dogue a une valeur, ou il n’en a pas. S’il n’en a pas, il est parfaitement inutile d’employer un instrument dangereux et suspect pour neutraliser ce qui n’existe pas. Si, au contraire, nous avons affaire à un homme de tribune, il a, dans la tribune d’abord et dans les journaux ensuite, tout ce qui est nécessaire, non-seulement pour parer les coups fourrés que nous pourrions lui porter, mais encore pour les retourner contre nous. Règle générale : dans un pays de publicité effrénée comme le nôtre, partout où apparaît la main de la police, fût-ce même pour dévoiler la plus honteuse des turpitudes, on est sûr que l’opinion crie haro au gouvernement ; Elle fait comme cet homme devant lequel on chantait un air de Mozart, pour lui prouver que Mozart était un grand musicien. Vaincu par l’évidence : C’est possible, finit-il par dire au chanteur, que Mozart soit un grand musicien ; mais vous, mon cher, vous pouvez vous flatter d’être furieusement enrhumé !

— Mon Dieu ! répondit Franchessini, il y a bien du vrai dans votre remarque ; mais l’homme que Maxime voudrait démasquer peut n’être qu’une honnête médiocrité, qui, sans être capable de se fendre avec toute la puissance que vous supposez, pourrait néanmoins vous tracasser beaucoup ; tous vos adversaires les plus dangereux ne sont pas des géants de parole.

— La vraie valeur de votre nouveau collègue, j’espère la savoir tout à l’heure, répondit Rastignac, dans un endroit où je crois pouvoir me promettre d’être mieux renseigné que du côté de monsieur de Trailles. Dans cette occasion, il s’est laissé jouer sous jambe et essaye de compenser par de la passion ce qui lui a manqué en habileté. Quant à votre cauchemar, que, dans tous les cas, je n’emploierais pas pour ce qu’a rêvé Maxime, comme il ne paraît pas inutile, au moins, au point de vue particulier de vos relations, de lui répondre quelque chose, je lui dirais :

— Voyons ! dit Franchessini annonçant un redoublement d’attention.

— Eh bien ! je lui dirais que, sans parler de son passé judiciaire, qui, aussitôt qu’il se mettrait sur la brèche politique, pourrait l’exposer à des avanies atroces, dont nous aurions inévitablement le contre-coup, il a, dans sa vie, de certains souvenirs déplorables…

— Des souvenirs seulement, répondit Franchessini ; vous sentez bien qu’en se présentant devant vous, il voulait venir, ayant fait peau neuve.

— Je sais tout, répliqua Rastignac ; vous imaginez bien qu’il n’est pas seul dans Paris à faire de la police. Je me suis informé, après sa visite, et j’ai su que, depuis 1830, époque où il a été placé à la tête de la police de sûreté, il a donné à sa vie une allure exactement bourgeoise, à laquelle je ne ferais même qu’un reproche, celui de le déguiser trop.

— Pourtant, reprit le colonel.

— Il est riche, reprit Rastignac ; il a douze mille francs d’appointements, les trois cent mille francs qu’il a recueillis dans la succession de Lucien de Rubempré, plus le produit d’une fabrique de cuirs vernis, qu’il a établie du côté de Gentilly et qui rend beaucoup. Sa tante, Jacqueline Collin, avec laquelle il fait ménage commun, s’occupe toujours d’affaires un peu véreuses, où elle recueille nécessairement de très-beaux bénéfices, et j’ai de fortes raisons de croire que tous deux ont joué avec bonheur à la Bourse. Que diable ! mon cher, avec tout cela on se récrépit et l’on purge sa contumace. Dans le siècle où nous vivons, le luxé est une force ; par là, sans doute, on ne s’acquiert ni la considération ni le respect, mais, ce qui leur ressemble beaucoup, on s’en ménage les apparences. Mettez donc à pied ou dans une mansarde de certains hommes d’État ou de finance que je pourrais vous nommer ; mais, dans les rues, les polissons courraient après eux et les traiteraient comme des gens ivres ou des Turcs de carnaval ! Eh bien ! votre homme, qui, pour ne pas tremper dans la boue, aurait besoin de monter sa vie sur quelque piédestal, n’a trouvé rien de mieux que de la transporter brusquement à son pôle opposé. Tous les soirs, dans un café situé près de la Préfecture, au bas du pont Saint-Michel, il fait bourgeoisement sa partie de dominos, et le dimanche, dans la compagnie de petits commerçants retirés, il va philosophiquement passer sa journée à une bicoque qu’il a achetée non loin du bois de Romainville, dans les prés Saint-Gervais ; là, il cherche le dahlia bleu, et parlait, l’an passé, de couronner une rosière ! Tout cela, mon cher colonel, est trop bucolique pour le mener à la manutention de là police politique. Qu’il se dérange un peu, ce vertueux Germeuil ! qu’il jette de l’argent, qu’il donne à dîner ; le bourreau, si l’envie lui en prenait, aurait des dîneurs !

— Je suis de votre avis, dit Franchessini. Je crois que, de peur d’attirer l’attention, il se pelotonne un peu trop sur lui-même.

— Qu’il se développe, au contraire, et, puisqu’il veut toucher aux affaires, qu’il trouve un moyen honnête de faire parler de lui. Croit-il, en quelque coin qu’il se cache, que la presse n’ira pas le chercher ? Qu’il fasse comme les nègres : ceux-là ne pensent pas à se blanchir ; mais ils ont la passion des couleurs voyantes, se vêtissent d’habits rouges, dorés sur toutes les coutures. Moi, à sa place, je sais bien comment je m’y prendrais : afin de me débarbouiller à fond, je chercherais une femme de théâtre, bien notoire, bien apparente, bien en vue. Je ne dis pas que je me ruinerais, mais j’aurais l’air de me ruiner pour elle, me donnant ainsi le semblant d’une de ces passions forcenées pour lesquelles le public, quand il ne se montre pas sympathique, est au moins toujours indulgent. Au compte de cette idole, je mettrais tout mon luxe ; on ne viendrait pas chez moi, on viendrait chez elle. Grâce à ma maîtresse, je me ferais souffrir à ma table, et, parmi mes convives, me créerais peu à peu des relations. Autour d’une actrice en renom, comme papillons autour d’une bougie, sont inévitablement attirés tous les gens qui dans notre société ont la parole, et peuvent faire, défaire, et, ce qui est le comble de l’art, refaire une réputation. Hommes politiques, hommes de Bourse, journalistes, artistes, gens de lettres, j’attèlerais tout cela à me sortir du bourbier, en bien les abreuvant et en me montrant toujours prêt du cœur, et surtout de la bourse, à leur rendre mille petits services. Avec cela, mon cher, on ne devient pas sans doute un saint Vincent de Paul, quoique celui-ci ait été au bagne aussi, mais on se reclasse parmi les renommées de troisième ou quatrième ordre et l’on se rend un homme possible. Les voies ainsi préparées, monsieur de Saint-Estève, je ne dis pas, pourrait être encore de défaite et, s’il revenait me trouver et que je fusse encore au pouvoir alors, on pourrait l’écouter.

— Il y a certainement quelque chose dans ce plan, dit tout haut Franchessini ; mais, à part lui, il pensait que, depuis la pension Vauquer, son ami le ministre avait fait bien du chemin, et qu’entre lui et l’ancien Vautrin les rôles avaient un peu l’air d’être retournés.

— Du reste, ajouta Rastignac en remontant le perron pour rentrer au salon, faites-lui bien comprendre qu’il a mal interprété ma façon de le recevoir ; que, naturellement, ce soir-là, j’étais sous le coup d’une grande préoccupation.

— Soyez tranquille, ajouta Franchessini, je lui parlerai comme il faut, parce que, je le répète, c’est un homme à ne pas pousser à bout ; il y a dans la vie d’anciennes rencontres qu’on ne peut empêcher d’avoir été.

Le ministre n’ayant rien répondu à cette remarque, n’était-ce pas assez dire qu’il n’en méconnaissait pas la valeur ?

— Vous serez ici pour la séance royale ? Il nous faut un peu d’enthousiasme, dit Rastignac au colonel.

Celui-ci, avant de sortir, demanda à madame de Rastignac quel jour il pourrait avoir l’honneur de lui présenter sa femme.

— Mais tous les jours, répondit Augusta, et plus particulièrement le vendredi.