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TROISIÈME JOURNÉE DE LA TRILOGIE :


L'ANNEAU DU NIBELUNG


PAR
RICHARD WAGNER.


TRADUCTION FRANÇAISE EN PROSE RYTHMÉE
EXACTEMENT ADAPTÉE À LA MUSIQUE
PAR





PRÉFACE.

Les principes d’après lesquelles sont établies les traductions musicales equirythmiques d’Alfred Ernst, sont maintenant trop connus pour qu’il soit utile de les exposer à nouveau. En publiant sa version du Crépuscule des dieux nous croyons seulement devoir reproduire les quelques réflexions que lui-même avait écrites comme pour résumer ses pensées, abstraction faite des difficultés de réalisation, et qu’on a pu lire dans la préface de Siegfried :

« Une version wagnérienne est une œuvre de foi, une œuvre de sacrifice — d’absolu dévouement à l’idée. Qui s’attaque à une telle entreprise en d’autres dispositions ne la conduira pas à bonne fin.

« — Une version à chanter, écrite d’après un original qui se chante, n’a sa vraie valeur que par le chant lui-même et à l’audition. Les mots et les phrases d’une traduction équirythmique sont analogues aux plombs grossiers qui cernent les figures d’un vitrail. Ces plombs ne valent que par les verres de couleur qu’ils enchâssent et qu’ils répartissent. Si on les considère en eux-mêmes, dépouillés des verres splendides, ils n’ont aucune beauté. Pourtant, ils sont indispensables. Ils sont les linéaments de la beauté sans la vie. C’est la lumière, c’est la couleur, c’est le chant qui donne la vie.

« — La nécessité de traduire Wagner aussi littéralement que possible vient de ce que le maître déduit sa mélodie vocale uniquement de mots essentiels. L’accent est à la fois prosodique et mélodique. Le vocable et le mélos s’identifient. On ne peut pas toujours arriver à faire passer cette identification de l’allemand en français ; mais il faut tendre à ce but. Les inversions, les constructions plus ou moins hardies s’atténuent toujours dans la musique si elles sont réellement réclamées par la musique.

« — Wagner réprouve absolument le style des paroles d’opéras. Son lyrisme part des faits les plus simples et s’exprime naturellement. Le traducteur manque à son devoir s’il ne s’attache pas à rendre le naturel de l’expression. Il ne faut jamais oublier en Wagner le caractère populaire germanique qui est très prononcé.

« — Les vers de l’Anneau du Nibelung sont des vers métriques mesurés par le nombre des accents forts et sans rimes. Ce type de vers libres peut avoir des avantages sérieux pour la musique, à la condition qu’il soit traité librement, dans un sens expressif.

« — On peut et l’on doit tirer des conditions sévèrement rythmiques et de l’exacte prosodie que comporte une traduction musicale bien faite de bonnes leçons pratiques, tant pour la composition de textes à chanter que pour l’accentuation correspondante du mélos lui-même. L’étude comparative des paroles et de la musique chez Wagner montre le défaut de nos mélodies courantes où le chant s’épanouit d’une manière sensiblement pareille sur les remplissages verbeux et sur les parties expressives ; elle incite à découper les mots suivant leur accent propre ; elle ne permet plus qu’on fasse aux syllabes muettes un sort anormal, illogique et qui va jusqu’à changer la physionomie de vocables à désinences féminines ; elle fait, enfin, condamner irrémissiblement la plate déclamation par valeurs égales qui sévit si tristement dans nos opéras.»


PERSONNAGES.
Siegfried Ténor.
Gunther, roi des Gibichungs Baryton.
Alberich Baryton.
Hagen, fils d’Alberich Basse.
Brunnhilde Soprano.
Gutrune, sœur de Gunther Soprano.
Waltraute Mezzo soprano.
Les trois Nornes 1 — Contralto.
2 — Mezzo soprano.
3 — Soprano.
Les trois Filles du Rhin Woglinde — Soprano.
Welgunde — Mezzo soprano.
Flosshilde — Contralto.
Hommes et Femmes.
PROLOGUE.

(Le décor est le même qu’au dénouement de la seconde journée [3e acte de la Walkyrie]. — Le roc des Walkyries. — Il fait nuit. Au profond de la scène, des reflets de flammes.

Les trois Nornes ont l’apparence de femmes de haute taille, drapées de vêtements sombres, à grands plis. La première (l’aînée) est couchée à l’avant scène, sous le sapin ; la seconde (plus jeune) est allongée sur un banc de pierre ; la troisième (la dernière née) est assise à l’arrière plan sur une saillie de roc.

Sombre silence et immobilité.)


1ère Norne.
Quel feu brille là ?

2e Norne.
L’aube du jour déjà ?

3e Norne.
Loge clair flambe
autour du rocher.
C’est la nuit.
Ne file-t-on ?
Chante-t-on pas ?

2e Norne.
(à la 1ère).
Pour que l’on file et qu’on chante
où fixes-tu la corde ?

1ère Norne.
(détachant de sa ceinture une corde d’or dont elle fixe l’extrémité à l’une des branches du sapin).
Que bien ou mal advienne,
je tends la corde et chante.
Sous le frêne sacré filant,
j’ai vu pousser du tronc superbe
d’almes rameaux puissants.
Dans l’ombre fraîche un flot chantait ;
Sages runes y murmuraient :
j’ai dit leur sens sacré.
Un dieu hardi[1]
vint pour boire à ce flot ;
et, perdant un œil,
paya l’éternelle rançon.
Au vieux frêne saint
Wotan prit, lors, un branche ;
son épieu robuste
il l’a formé de ce bois.
Au cours des temps très longs
l’arbre blessé dépérit ;
jaunes, churent les feuilles ;
sec, l’arbre mourut ;
triste, le flot de la source tarit.
Sourds et mornes
furent mes chants.
S’il faut ourdir
loin du frêne désormais,
que ce sapin me serve
à suspendre la corde.
Chante, Sœur ;
la corde à toi !
Sais-tu ce qui vient ?
(La seconde Norne attache la corde qu’on lui a jetée à une pierre saillante, à l’entrée de la grotte.)

2e Norne.
L’ordre saint qui préside aux pactes
fut par Wotan
sur l’épieu gravé :
telle, l’arme tenait le monde.
Un fier héros
rompit d’un coup cet épieu :
ainsi se rompt
des Traités l’auguste faisceau.
Alors Wotan fit abattre
le frêne du monde en morceaux,
et son bois
ne fut que ruine.
Le frêne gît ;
c’est de la source fini.
Si je suspends
au rocher tranchant la corde,
chante, Sœur ;
la corde à toi.
Sais-tu ce qui vient ?
La 3e Norne saisit la corde et en jette l’extrémité derrière elle.

3e Norne.
Le Burg se dresse
qu’ont fait les géants.
Parmi dieux et braves,
peuple sublime,
s’y tient Wotan assis.
Du bois coupé
le vaste amas
monte haut
comme la Salle.
Le frêne du monde est là !
Si ce bois brûle
en flammes sacrées,
si le feu ronge
le Burg éclatant,
la race divine
touche pour jamais à sa fin.
Est-ce encor tout ?
Qu’on tresse la corde à nouveau ;
Du Nord, vers toi
je vais la lancer.
File, Sœur,
et chante !
(Elle jette la corde à la seconde Norne. Celle-ci la rejette à la première, qui la sépare de la branche où elle était fixée et la noue à un autre endroit.)

1ère Norne.
(regardant derrière elle.)
Est-ce le jour,
ou l’éclat de la flamme ?
Troublés sont mes regards ;
mal clair je vois
le passé auguste
où Loge vint
briller dans l’ardeur du feu.
Sais-tu ce qu’il devint ?

2e Norne.
(rattachant à la pierre la corde jetée.)
Par sa lance sainte
l’a dompté Wotan ;
Loge sut le tromper.
Dans la hampe, aux Runes,
pour sa revanche
mord et ronge sa dent ;[2]
mais, par la pointe
toute puissante,
Wotan exige
qu’au roc de Brunnhilde il flambe.
Sais-tu ce qu’il devient ?

3e Norne.
Les éclats aigus
de l’arme brisée
Wotan les a plongés
dans le cœur de l’Ardent.
Vite embrasés,
rouges brandons,
le dieu les jette au bûcher sombre
qu’il fit du frêne du monde.
(Elle rejette la corde à la seconde Norne, qui la renvoie à la première.)

2e Norne.
S’il faut dire
ce qui vient ?
Vite, Nornes, tressez !

1ère Norne.
(attachant de nouveau la corde).
La nuit meurt ;
rien n’est visible.
La corde, en vain
j’en cherche les fils ;
brouillés sont tous leurs réseaux.
L’horreur m’apparaît ;
pour moi tout se confond.
Du Rheingold[3]
que le gnome a ravi
sais-tu ce qu’il advint ?
(La seconde Norne se hâte de fixer la corde à la pierre saillante de la grotte.)

2e Norne.
La roche dure
coupe la corde.
Peu sûrs
tiennent ensemble les fils.
Ils vont s’entremêlant.
Angoisse et haine
viennent vers moi de l’anneau.
Un vœu de vengeance
ronge les fils assemblés.
Sais-tu ce qu’il advient ?

3e Norne.
(saisissant précipitamment la corde qui lui est lancée).
Trop lâche le câble !
trop court pour moi !
Si vers le Nord il faut qu’on le lance,
ferme soit-il tendu !
(Elle tire avec force sur le câble, soudain rompu.)
Il rompt !

2e Norne.
Il rompt !

1ère Norne.
Il rompt !
(Elles ramassent les morceaux de la corde, et, mutuellement, se les nouent à la taille en s’unissant.)

Toutes les trois.
Science est à son terme !
Par nous plus d’oracle jamais !
En bas !
Vers la mère !
En bas !
(Elles disparaissent).
(L’aube du jour. — La clarté matinale grandit. Le reflet des flammes dans la profondeur s’affaiblit de plus en plus. Le soleil se lève. Plein jour. Siegfried et Brunnhilde sortent de la grotte, lui tout armé, elle conduisant son cheval par la bride.)

Brunnhilde.
Loin d’autres gloires,
cher vaillant,
te sais-je aimer,
si je te tiens ?
La seule crainte
qui m’arrête
c’est que mon cœur t’ait donné trop peu.
Ma science divine
put t’ouvrir
l’ample trésor
des saints secrets ;
mais de ma force
le sceau virginal,
toi, tu le pris,
et tu m’as soumise.
Ma science meurt,
mon désir survit.
D’amour prodigue
et faible pourtant,
que l’humble femme
encor te plaise
qui, sauf son rêve,
ne t’offre plus rien.

Siegfried.
J’eus plus de dons de toi
que je n’en peux garder.
Pardonne si ta sagesse
me laisse encor ignorant.
Je garde un savoir pourtant :
(avec feu.)
Pour moi Brunnhilde vit ;
et je sais encor ceci :
Brunnhilde sur moi règne !

Brunnhilde.
Si ton amour me reste,
oh ! pense à toi seulement,
et pense à tes victoires,
et pense au feu terrible
qu’en brave, tu sus vaincre,
gravissant le roc embrasé !

Siegfried.
Brunnhilde,
pour t’étreindre.

Brunnhilde.
Et pense à la vierge guerrière
d’un profond sommeil captive
dont tu vins le heaume écarter.

Siegfried.
Brunnhilde,
pour l’éveil.

Brunnhilde.
Et pense aux pactes
qui nous joignent,
aux vœux fidèles
que nous fîmes,
à nos tendresses,
notre vie.
Brunnhilde ardente :
ainsi toujours
vivra dans ton cœur.
(Elle embrasse Siegfried.)

Siegfried.
Si tu restes ici
sous la garde sainte du feu,
pour prix des sages Runes,
prends de moi cet anneau.
(Il retire de son doigt l’anneau d’Albérich et le présente à Brunnhilde.)
Des exploits dont j’eus l’honneur
la force en lui revit.
J’ai tué le hideux dragon
qui l’a longtemps possédé.
Prends cet anneau tout puissant
et vois en lui mon amour !
(pleine de joie elle reçoit l’anneau.)

Brunnhilde.
Qu’il soit mon unique trésor !
Pour l’anneau prends encor mon cheval !
Nous allions tous deux,
jadis, parmi les nues ;
ainsi que moi
il perdit ce don.
Aux vapeurs du ciel
où brille la foudre,
son vol plus ne saurait s’élancer ;
mais aux buts que tu veux,
fût-ce en la flamme,
va bondir Grane sans crainte.
Toujours, ô brave !
qu’il t’obéisse.
Prends soin de lui ;
il sait ta voix.
Oh ! dis à Grane souvent
de Brunnhild l’adieu !

Siegfried.
Par ta puissance
verrai-je ainsi
s’accroître ma gloire ?
Mes combats seront les tiens,
mes victoires te reviendront ;
Sur ton cheval rapide,
de ton bouclier couvert,
Non, Siegfried plus je ne suis,
Je suis de Brunnhild le bras.

Brunnhilde.
Qu’encore Brunnhild soit ton âme !

Siegfried.
Par elle s’enflamme mon cœur !

Brunnhilde.
Es-tu donc Siegfried et Brunnhild ?

Siegfried.
Où je suis nous sommes ensemble.

Brunnhilde.
Alors vide est mon rocher ?

Siegfried.
Unis nous y restons !

Brunnhilde.
(dans une grande émotion).
O Forces divines,
race suprême,
Dieux, contemplez
notre couple sacré !
Disjoint, qui peut le rompre !
Rompu, qui le disjoint ?

Siegfried.
Gloire à Brunnhilde, astre éclatant !

Brunnhilde.
Gloire à Siegfried, jour triomphant

Siegfried.
Gloire ! flamme d’amour !

Brunnhilde.
Gloire ! flamme de vie !

Siegfried.
Gloire ! astre embrasé !

Brunnhilde.
Gloire ! jour triomphant !

Siegfried.
Gloire ! Brunnhilde ! Gloire !

Brunnhilde.
Gloire ! Gloire ! Gloire !


(Siegfried conduit rapidement son cheval vers la pente de la montagne où Brunnhilde l’accompagne. — Il disparaît, avec le cheval, derrière le rocher. Brunnhilde, restée seule, le regarde s’éloigner du côté de la vallée. — On entend au loin le cor de Siegfried. Brunnhilde écoute, revient vers la pente, aperçoit une dernière fois Siegfried et lui fait des signes comme avec ivresse. On devine à son sourire qu’elle suit des yeux le héros, joyeusement en route.)

ACTE I.



Scène I.

(Au palais des Gibichungs, au bord du Rhin. La grande salle ouverte au fond. — L’arrière-plan est occupé par un large espace libre conduisant au fleuve. — Aux environs, des dunes de rochers. — Gunther et Gutrune sont sur un trône, près d’une table chargée de cornes à boire. Devant la table, Hagen est assis.)

Gunther.
Entends, Hagen ;
parle, héros.
Fais-je, moi, seigneur du Rhin,
Gunther, à Gibich honneur ?

Hagen.
C’est toi son fils,
j’envie ta naissance
car notre mère à tous deux,
Dame Grimhild dut me l’apprendre.

Gunther.
Toi, je t’envie ;
n’envie rien de moi !
J’ai le droit du sang ;
sage, toi, tu l’es seul.
Mi-frères oncques
n’ont eu meilleur compte.
Ton conseil seul m’est à cœur ;
parle-moi de mon honneur.

Hagen.
Donc, blâme sur toi,
trop faible l’honneur ;
je sais des biens insignes
que le Gibichung n’a pas conquis.

Gunther.
Pour ton silence
sois blâmé.

Hagen.
L’été de vos jours vous trouve,
vous, les Gibichungs,
toi, Gunther, seul toujours,
toi, Gutrun, sans époux !
(Gunther et Gutrune se perdent dans leurs pensées en silence.)

Gunther.
Où vois-tu donc ceux-là
pour notre gloire faits ?

Hagen.
Je sais femme
unique sous le ciel.
Un roc altier la prit.
La flamme rugit à l’entour.
Seul qui franchira le feu
à Brunnhilde pourra s’unir.

Gunther.
Ne suis-je de cœur à passer ?

Hagen.
Un plus fort que toi
est seul marqué.

Gunther.
Quel est ce brave sans pair ?

Hagen.
Siegfried, des Wælsungs issu,
c’est lui le fort des forts.
Par frère et sœur
d’amour esclaves,
Siegmund et Sieglinde,
fut engendré le noble fils,
dans le bois grandi librement
De Gutrun qu’il soit l’époux.

Guntrun.
(d’abord timidement.)
Quels exploits a-t-il pu faire
qu’on le nomme un héros sans rival ?[4]

Hagen.
A Neidhöle
sur l’or pris au Rhin,[5]
veillait un géant dragon.
Siegfried, fermant sa gueule à jamais,
à mort l’a frappé de son fer.
Du surprenant haut fait
sortit glorieux son nom.

Gunther.
(pensif).
Je sais du trésor l’histoire :
il cache un rare joyau,[6]

Hagen.
Qui bien en saurait user
aurait sous sa loi l’univers.

Gunther.
Et Siegfried a le butin ?

Hagen.
Serfs sont les Niblungs pour lui.

Gunther.
Et Brunnhilde, il peut l’avoir seul ?

Hagen.
Pour tout autre monte le feu.

Gunther.

(Se levant avec un geste de mauvaise humeur).

En vain, le trouble, l’émoi !
Ce qui ne m’est promis
qu’en fais-tu donc naître
en moi l’attrait !
(Il marche dans la salle, de mauvaise humeur. — Hagen, sans quitter son siège, arrête Gunther d’un signe mystérieux lorsqu’il passe près de lui.)

Hagen.
Mais que Siegfried l’amène ici,
lors sera Brunnhilde à toi.
(Gunther se détourne, indécis et abattu.)

Gunther.
Qui peut obliger cet homme
à s’entremettre ainsi ?

Hagen.
Ton vœu pourra l’y contraindre
s’il voit Gutrune d’abord.

Guntrun.
Tu railles, aigre Hagen !
Pour lui quel charme aurais-je ?
Le plus brillant
des héros humains
de femmes belles entre toutes
dut être aimé déjà.

Hagen.
(se penchant vers Gutrun comme pour une confidence).
Eh ! songe au philtre secret
et crois en moi qui l’ai conquis.
Tel brave qu’il te plaira
par son pouvoir sera tien.
Vienne donc Siegfried ici.
Qu’il boive le philtre enivrant ;
avant toi la femme qu’il vit
— bien mieux, qu’il put rechercher, —
s’efface, tombe en oubli.
(Gunther s’est rapproché de la table, il s’y appuie en écoutant avec attention.)
Or, dites :
bon semble mon conseil ?

Gunther.
(se redressant vivement)
Louanges à Grimhild
de qui ce frère nous vint !

Guntrun.
Oh ! que Siegfried s’offre à moi !

Gunther.
Comment le rencontrer ?
(On entend un cor au lointain, à gauche. — Hagen prête l’oreille puis se retourne vers Gunther.)

Hagen.
Toujours en quête
d’exploits nouveaux
étroit pour lui
se fait le monde.
Lancé en ses chasses sans fin
sur ta rive il doit aborder.

Gunther.
Comme un ami je l’attends.
(On entend de nouveau le cor qui se rapproche. Gunther et Hagen écoutent.)
Au Rhin j’entends un cor.
Hagen descend vers le fleuve, regarde au loin, et crie de la berge :)

Hagen.
Dans une barque
un homme, un cheval !
Qu’il souffle gai dans son cor !
(Gunther s’arrête à mi-chemin du rivage et prête l’oreille.)

Hagen.
(comme plus haut).
D’un léger battement
comme à l’aise sa main
fait fuir l’esquif,
rompt le courant !
Cet homme si fort,
ce puissant rameur,
c’est celui-là qui tua le monstre.
Siegfried, c’est lui,
oui, et nul autre !

Gunther.
Vient-il vers nous ?
(Hagen se fait un porte voix de ses mains et crie vers le fleuve :)

Hagen.
Hoi-ho !
Héros, qui cherches-tu ?

Siegfried.
(au loin).
Le fils puissant de Gibich.

Hagen.
Que sa demeure
te fasse accueil.
(Siegfried apparaît dans sa barque, près du bord.)
Halte ! car c’est ici !


Scène II.

(Siegfried touche au rivage. Hagen attache la barque avec une chaîne. Siegfried en sort avec son cheval.)

Hagen.
Los ! Siegfried,
cher vaillant !
(Gunther vient rejoindre Hagen sur la berge. Gutrune du haut de son siège, contemple Siegfried, d’un étonnement mêlé d’admiration. Gunther lui adresse un salut amical. Tous observent, attentifs, muets.)

Siegfried.
(appuyé sur son cheval, debout, tranquille, près de la barque).
Qui est maître ici ?

Gunther.
Gunther, moi que tu veux.

Siegfried.
Grande est ta gloire,
loin, au Rhin :
veux-tu lutter
ou bien m’être ami ?

Gunther.
Nul combat,
tu es l’hôte !
(Siegfried regarde, très calme, autour de lui.)

Siegfried.
Qui prend mon cheval ?

Hagen.
Confie-le moi.

Siegfried.
Mon nom de Siegfried,
d’où l’as-tu su ?

Hagen.
Je t’ai reconnu
à ta vigueur.

Siegfried.
(remettant son cheval aux mains de Hagen).
Va, soigne mon Grane.
Tu n’as tenu
si noble coursier
en bride jamais.
(Hagen emmène le cheval. Tandis que Siegfried, pensif, le regarde s’éloigner, Gutrune, sur un signe de Hagen qui échappe au héros, disparaît, à gauche, par la porte de son logis.)

Gunther.
(conduisant Siegfried vers la salle.)
Salue en joie, héros,
le Burg où fut mon père.
Où que tu marches,
sous tes regards
prends pour tiens mes domaines.
Vois sous tes ordres
terre et gens :
sur mon corps, foi jurée,
je suis ton homme aussi.

Siegfried.
Sans terre et gens je viens à toi.
Je n’ai château ni cour :
legs unique, j’ai là mon corps
qu’use à son gré la vie.
J’ai l’épée seule que j’ai faite.
Par son fer, foi jurée,
tu peux sur nous deux compter.
(Hagen, revenu, se tient derrière Siegfried.)

Hagen.
Mais du Niblung, dit-on,
le fier trésor est ton bien !

Siegfried.
(se tournant vers Hagen).
Richesse dont j’eus l’oubli,
tant fais-je souci de l’or !
En la caverne qu’il vieillisse
où le monstre le gardait.

Hagen.
Et rien ne t’a séduit ?

Siegfried.
Cet objet — j’ignore à quoi bon ?

Hagen.
Le Tarnhelm même :
le Niblung y mit tout son art
Il peut, posé sur ton front,
de cent formes te revêtir.
Te plaît-il d’aller au loin,
aussitôt, loin, tu te vois.
N’as-tu donc pris que cela ?

Siegfried.
Un anneau.

Hagen.
Le gardes-tu bien ?

Siegfried.
Fidèle, le garde une femme.

Hagen.
(à part).
Brunnhilde !

Gunther.
(à Siegfried).
Non, Siegfried, aucun échange !
Sans prix est pareil joyau.
Mince est mon bien en regard.
Pour l’honneur seul veux-je être à toi.
(Hagen se dirige vers le logis de Gutrune et en ouvre la porte. Gutrune paraît, tenant une corne à boire pleine. Elle s’avance vers Siegfried.)

Guntrun.
Sois bien venu
chez Gibich, hôte !
Sa fille
t’offre le vin.[7]
(Siegfried s’incline amicalement devant elle et prend la corne à boire.)

Siegfried.
(levant la corne d’un air rêveur).
L’oubli vînt-il
de tous tes bienfaits,
ceci, du moins,[8]
je m’en souviendrai.
D’abord, je bois
au cœur fidèle.
Brunnhilde, c’est à toi.
(Il porte la corne à ses lèvres et boit à longs traits. Ensuite, il rend la corne à Gutrune qui rougit, se trouble et baisse les yeux. Siegfried l’envisage d’une passion subitement allumée.)
Toi dont le regard en feu m’a brûlé
tu baisses les yeux devant moi ?
(Gutrune lève les yeux devant lui, en rougissant).

Siegfried.
(avec élan).
Ah ! belle enfant,
ferme les yeux.
Mon cœur, en mon sein,
flambe à leur feu.
Torrent embrasé, je sens là
que bout et brûle mon sang.
(d’une voix tremblante)
Gunther, quel nom a ta sœur ?

Gunther.
Gutrune.

Siegfried.
Les bonnes Runes,[9]
en son regard puis-je lire ?
(il saisit passionnément la main de Gutrune)
A ton frère je me suis voué.
Trop fier, il s’en défend.
Vas-tu tromper aussi mon vœu
si je me voue à toi ?
(Gutrune rencontre involontairement le regard de Hagen. Elle baisse modestement la tête, laissant voir par son attitude qu’elle ne se juge pas digne de Siegfried, et sort en chancelant. Siegfried, observé par Hagen et Gunther, la regarde sortir d’un œil ébloui.)
N’as-tu, Gunther, de femme ?

Gunther.
Seul suis-je encor
et d’être époux loin de moi fuit l’espoir,
car celle dont j’ai désir
rien ne peut me la gagner.

Siegfried.
(à Gunther vivement).
Qu’est-il d’impossible ?
Suis-je point là ?

Gunther.
Le roc altier la prit.

Siegfried.
(surpris, répétant les paroles sans attendre).
Le roc altier la prit ?

Gunther.
La flamme rugit autour.

Siegfried.
La flamme rugit autour ?

Gunther.
Seul qui franchira le feu…

Siegfried.
(avec de grands efforts pour préciser un souvenir qui le fuit).
Seul qui franchira le feu… ?

Gunther.
A Brunnhilde pourra s’unir.
(L’attitude de Siegfried quand le nom de Brunnhilde est prononcé, prouve qu’il a complètement perdu la mémoire.)
Mais pour moi le roc est sans route ;
la flamme rugit pour moi.
(Siegfried s’éveille de sa rêverie et se tourne vers Gunther avec une fougue joyeuse.)

Siegfried.
Je brave les flammes ;
pour toi soit cette femme !
Ton ami suis-je
et mon cœur est tien.
Je veux être
à Gutrune uni.

Gunther.
Gutrune t’est accordée !

Siegfried.
Brunnhilde va t’échoir.

Gunther.
Va-t-elle être dupe ?

Siegfried.
Par ce heaume aidé
prompt, j’aurai pris ton aspect

Gunther.
Que nous enchaîne un serment !

Siegfried.
Vœu par le sang joigne nos cœurs ![10]
(Hagen remplit de vin une corne à boire. Il la présente à Siegfried, puis à Gunther qui, de la pointe de leurs épées, s’entaillent le bras au-dessus de la corne. L’un et l’autre posent deux de leurs doigts sur cette corne, tenue entre eux par Hagen.)
Sève de vie,
sang généreux,
tombe en cette boisson !

Gunther.
Sainte ardeur
des frères unis,
Mêle au vin notre sang.

Tous les deux.
Ferme, je bois à l’ami.
Libre et joyeux,
fleuris entre nous,
vœu qui nous rend frères.

Gunther.
Qui trahit son serment,[11]

Siegfried.
Qui forfait à l’ami,

Tous les deux.
Que son sang versé
clair au breuvage
s’épanche en flots brûlants
pour vengeance à l’ami !
(Gunther boit et offre la corne à Siegfried.)

Gunther.
Tel suis-je lié !
(Siegfried boit à son tour et rend la corne vide à Hagen.)

Siegfried.
Tel bois-je, féal !
(Hagen tranche la corne en deux morceaux. Gunther et Siegfried se tendent la main. Après quoi Siegfried remonte vers Hagen qui, durant le serment, s’est tenu en arrière.)

Siegfried.
(à Hagen).

Pourquoi ne te joindre à nous ?


Hagen.
Mon sang n’est bon pour ce vin ;
point n’est-il pur
comme est votre sang.
Trouble et froid,
morne en moi,
jamais ma joue n’est rouge.
Je dois donc fuir
l’ardeur des serments.

Gunther.
(à Siegfried).
Laisse ce sombre esprit.[12]
(Siegfried reprend son bouclier.)

Siegfried.
Prompts, au départ !
Ma barque est là :
Vite, nous, à la roche.
(Il se rapproche de Gunther pour s’entendre avec lui.)
Une nuit, au fleuve,
reste en la barque.
La femme t’y rejoindra.
(Il s’apprête à partir et fait signe à Gunther de le suivre.)

Gunther.
Sans nul repos tu pars ?

Siegfried.
Je n’aspire qu’au retour.
(Il se rend au rivage pour détacher la barque.)

Gunther.
Toi, Hagen,
ici fais la garde.
(Gunther suit Siegfried vers le fleuve. Tandis qu’ils déposent leurs armes dans la barque, préparent la voile et vaquent à tous les apprêts, Hagen prend sa lance et son bouclier. Gutrune paraît au seuil de son logis au moment où Siegfried, lançant la barque, la pousse d’un seul coup au milieu du fleuve. Hagen, armé de sa lance et de son bouclier, s’assied à son aise à l’entrée du palais.)

Guntrune.
Où donc vont-ils si vite ?

Hagen.
Chercher Brunnhilde au roc.

Guntrune.
Siegfried ?

Hagen.
Siegfried ? Vois par ce trait,
pour femme s’il te désire !

Guntrune.
Siegfried mien !
(Elle rentre, vive et joyeuse. — Siegfried a saisi la rame et fait descendre le courant à la barque. On ne tarde pas à la perdra de vue.)

Hagen.
(assis, immobile, contre un des poteaux de la salle).
Je reste à mon guet,
garde du nef,
pour écarter l’ennemi.
Fils de Gibich, bon est le vent
qui mène à l’épouse, l’époux !
Il tient la barre, le fort héros
pour toi s’offrant au péril.
Sa propre femme
il va te livrer.
Moi, j’attends de lui l’anneau !
Allez, fils libres,
têtes légères,
faites donc voile gaîment !
Qu’on me méprise ;
on va servir
du Niblung le fils !
(Un rideau d’avant scène, qui encadrait le mur du palais, tombe et dérobe le théâtre aux spectateurs.)


Scène III.

(Le rideau se rouvre. — Le sommet du roc des Walkyries, comme au prologue. Brunnhilde est assise à l’entrée de la grotte, et, muette, absorbée dans ses pensées, contemple l’anneau de Siegfried. Toute à la douceur de ses souvenirs, elle le couvre de baisers. Lointains roulements de tonnerre. Brunnhilde lève les yeux ; elle écoute ; elle se reprend à contempler l’anneau. Un éclair éblouissant. Elle écoute encore et scrute des yeux le lointain d’où vient vers le roc une sombre nuée d’orage.)

Brunnhilde.
Un frisson d’autrefois
vient jusqu’à moi du large :
l’espace vibre
au vol d’un coursier ;
à travers la nue il court vers le roc.
Qui dans l’exil vient à moi ?

La voix de Waltraute.
(au loin).
Brunnhilde !
Sœur ! Dis si tu veilles ?
(Brunnhilde se lève.)

Brunnhilde.
Waltraute, là !
si doux m’est l’appel !
(Criant vers le fond du théâtre.)
C’est toi, sœur ?
Toi, m’oser approcher ?
(Elle court vers la crête du roc.)
Dans ce bois qui t’est connu,
vite descends,
et laisse là ton cheval.
(Elle se jette dans le bois de sapins d’où monte comme une rumeur de tempête. Elle reparaît, dans une vive émotion, avec Waltraute, dont, joyeuse, elle ne remarque pas la physionomie tourmentée.)
Est-ce bien toi ?
Quel cœur as-tu
toi qui sans crainte
Brunnhild viens saluer ?

Waltraute.
C’est pour toi qu’ici j’ai volé.

Brunnhilde.
Quoi ! oses-tu, dans ta pitié,
enfreindre l’arrêt du père ?
ou plutôt, réponds :
Wotan pour moi
s’est-il fait moins dur ?
Quand, malgré le maître,
Siegmund eut mon aide,
fille coupable,
pourtant son vœu j’ai rempli.
Sa colère est tombée,
je le sais.
Enfermée en un lourd sommeil
s’il m’enchaîna sur ce roc.
S’il me voua, faible, à l’homme,
au passant venu m’éveiller,
ma prière ardente
toucha son cœur.
Un rouge brasier,
entourant le rocher,
au lâche barra le chemin.
Tel mon bonheur
est sorti de ma peine.
L’insigne héros
me prit pour épouse !
En sa tendresse
brûle et chante mon être.
(Elle embrasse Waltraute d’une effusion que celle-ci, impatiente et craintive, cherche à contenir.)
N’es-tu jalouse de mon sort ?
A mes ivresses veux-tu te joindre,
prendre part à mes joies ?

Waltraute.
(vivement).
Etre complice
d’un délire sans nom !
Un autre plus grave souci
me fait braver la défense.

Brunnhilde.
(commençant à s’apercevoir, enfin, de la farouche surexcitation de Waltraute).
Trouble et peur, font ta misère ?[13]
Donc le père s’irrite toujours ?
Tu crains son courroux qui sévit ?

Waltraute.
(sombre).
Qu’il soit à craindre,
mon tourment trouve sa fin !

Brunnhilde.
Quelles énigmes pour moi !

Waltraute.
Sois patiente
et m’écoute avec soin.
Au Walhall me ramène l’angoisse
du Walhall qui me chassa.

Brunnhilde.
(effrayée).
Que font les divins chefs du monde.

Waltraute.
Pèse le sens de mes paroles.
Lorsque tu fus partie,
le dieu nous tint hors des batailles.
Plus de règle,
nous chevauchons au hasard.
Au Walhall, loin des héros,
s’en va notre père.
Sur son cheval,
sans repos ni fin,
il parcourt en tous sens l’univers.
Hier, il nous revint ;
dans sa main
il tenait sa lance brisée,
du glaive d’un brave rompue.
Muet, d’un signe,
aux guerriers, il fit à l’instant
le frêne du Monde abattre.
Le tronc en pièces,
le bois s’amoncelle
ainsi qu’un bûcher
entourant l’auguste palais.
Les dieux y font leur assemblée.
Au trône sublime il s’assied.
Près de lui se rangent,
tremblants, tous les autres.
En cercle, autour,
la foule immense des braves.
Lui, siège
sans un mot,
sur l’alme trône,
morne, pensif,
l’épieu rompu
serré dans son poing.
Des fruits de Holda
plus il ne veut.
Pâles d’angoisse,
tous les dieux attendent.
Ses corbeaux, noir couple,
vont par le monde.
S’ils rapportaient,
d’heureux messages un jour
lors, encore,
l’ultime fois
il sourirait à jamais !
A ses pieds, en larmes,
nous gisons, Walkures ;
sourd reste le père
à nos plaintes.
Des craintes sans fin,
rongent nos cœurs défaillants.
J’ai sangloté
sur sa poitrine ;
ses yeux ont pleuré.
Il t’évoque, Brunnhilde, toi !
Profond soupir !
L’œil se ferme,
et, comme en rêve,
sortent ces mots :
« Aux pures eaux du fleuve,
si cet anneau, par elle est rendu,
d’anathème, enfin,
se sauvent dieu et monde ! »
Pensive, alors,
quittant la salle,
où tous se taisent,
vite, je pars.
En hâte et sans bruit,
je prends mon cheval ;
Je fends l’orage vers toi.
Toi, ma sœur,
écoute-moi :
tout le possible,[14]
le veuille ton cœur.
Sauve les dieux de l’horreur !
(Elle se jette aux pieds de Brunnhilde.)

Brunnhilde.
(calme).
Quel rêve amer, sinistre,
m’a déroulé ton récit !
Du saint nuage
couvrant les dieux
mon cœur trop simple est trop loin.
J’écoute sans te comprendre ;
vague et vide
m’est ton discours.
En tes regards
chargés de peine
vif luit un éclair.
Ta joue est pâle,
o blême sœur,
qu’attend ton trouble de moi ?

Waltraute.
(avec violence).
C’est à ton doigt l’anneau.
C’est lui : — Suis mon conseil :
Pour Wotan, jette-le loin !

Brunnhilde.
L’anneau ? moi, loin ?

Waltraute.
Aux flots qu’il retourne à l’instant.

Brunnhilde.
Aux flots rendre
moi, l’anneau ?
de Siegfried don d’amour ?
Es-tu sensée ?

Waltraute.
Cède, vois mon tourment !
Du monde, en lui
gît le sûr désespoir.
Jette la bague
loin, par les ondes.
Notre misère s’achève
si la maudite rentre en les flots.

Brunnhilde.
Ah ! sais tu ce qu’il est pour moi ?
Peux tu l’apprendre, fille sans cœur ?
Plus qu’un Walhall d’ivresse,
plus que la splendeur des dieux
m’est cet anneau.
L’éclat de son or brillant,
l’éclair de son feu jailli,
plus me touchent
que des célestes maîtres
tout le bonheur.
Heureuse, j’y vois
luire que Siegfried m’aime !
Siegfried m’aime !
Oh ! laisse ma joie se répandre !
Elle naît de l’anneau.
Va-t-en vers les dieux
qui tiennent conseil.
Sur mon anneau,
répète leur ceci :
L’amour est toute ma vie.
Loin d’eux j’en garde le gage.
Tombe en ruines,
Walhall, claire splendeur !

Waltraute.
Cœur infidèle !
Quand je pleure,
ma sœur, sans pitié me délaisse !

Brunnhilde.
Quitte ce lieu !
vole à cheval !
Renonce à prendre l’anneau.

Waltraute.
Las ! las ! las ! ma sœur !
Dieux, au Walhall, las !
(Elle se précipite au dehors. — Bientôt, du bois de sapins, s’élève une nuée d’orage, avec un bruit d’ouragan.)

Brunnhilde.
(suivant du regard la nuée orageuse, traversée d’éclairs, vite évanouie à l’horizon).
Nué, éclair,
Ce vent te pousse
loin de mon roc !
Vers moi ne viens plus jamais !
(Le soir tombe. Dans la profondeur la flamme se fait graduellement plus vive. Brunnhilde contemple l’horizon, paisiblement.)
L’ombre indécise
tombe aux cimes.
Vive, flambe
La flamme gardienne à leur pied.
(L’éclat des flammes se rapproche. — Des langues de feu, de plus en plus ardentes, lèchent le bord du rocher.)
Pourquoi, grondantes,
bouillonnent ces vagues de feu ?
Vers l’âpre crête
roule le fleuve embrasé.
(Un cor résonne au fond du théâtre — avec un tressaillement d’émotion.)
Siegfried !
Siegfried revient !
Son appel monte vers moi !
Là ! là ! que je vole
vers mon seul dieu, à moi !
(Elle s’élance, exaltée, vers la crête du roc. Des flammes jaillissent. Siegfried en émerge et saute sur la saillie d’une haute roche. — Les flammes s’arrêtent et reculent vers la profondeur. On ne voit plus que leurs reflets.)
Trahison !
(Elle recule, terrifiée, jusqu’à l’avant-scène d’où elle considère Siegfried dans une stupeur muette. Siegfried a sur le front le Tarnhelm qui lui dérobe le visage, ne laissant que les yeux à découvert. Il a pris l’aspect de Gunther.)
Qui vient à moi ?
(Siegfried, toujours au fond, sur la roche, immobile, appuyé sur son bouclier, regarde Brunnhilde.)

Siegfried.
(d’une voix déguisée, plus sombre).
Brunnhilde, un homme est là
qui, des flammes, n’a point peur.
Toi, je te prends pour femme ;
donc fais ce que je veux.

Brunnhilde.
(avec un tremblement violent).
Quel est celui qui peut se faire
du plus fort ainsi l’égal ?

Siegfried.
(comme précédemment).
Le maître qui te tient
par force aura raison.

Brunnhilde.
Un sorcier
peut à ce roc venir ![15]
Un aigle qui vole
et veut sa proie !
Quel es-tu, toi, maudit ?
Viens-tu du monde ?
Sors-tu de Hella
pleine de nuit ?

Siegfried.
(d’un ton d’abord hésitant mais qui se raffermit à mesure qu’il parle).
Un Gibichung suis-je
et Gunther est mon nom.
Toi, femme, obéis-moi !

Brunnhilde.
(éclatant en désespoir).
Wotan ! farouche dieu,
sans pitié !
Las ! Clair accuse
l’arrêt cruel !
Affront et peine,
c’est tout mon sort !
(Siegfried saute de la roche et s’avance.)

Siegfried.
La nuit est là ;
au lit nuptial
viens recevoir ton maître.
(Brunnhilde lève, menaçante, le doigt où brille l’anneau de Siegfried.)

Brunnhilde.
Non, fuis !
Crains cet emblème !
L’outrage reste impuissant.
Du mal, l’anneau me défend.

Siegfried.
Droit d’époux naisse pour Gunther !
Par l’anneau sois sous sa loi.

Brunnhilde.
Va-t-en, infâme,
lâche voleur !
Et n’ose de moi t’approcher !
Mieux qu’un acier
m’arme l’anneau.[16]
Non, perds tout espoir.

Siegfried.
Je vais te le prendre
puisqu’il le faut.
(Il s’élance sur elle ; ils luttent : Brunnhilde lui échappe, s’enfuit et se retourne pour se défendre. — Siegfried la reprend une seconde fois ; elle s’enfuit encore ; il la ressaisit. La lutte redouble de violence. Il s’empare de sa main et arrache du doigt l’anneau. Brunnhilde pousse un cri terrible. Comme brisée, elle tombe dans ses bras. Involontairement, son regard rencontre les yeux de Siegfried. Siegfried la laisse glisser sans force sur le banc de pierre, à l’entrée de la grotte.)

Siegfried.
Vois, c’en est fait !
C’est Gunther ton époux ;
vers ton réduit, guide-moi !

Brunnhilde.
(regardant devant elle, épuisée).
Que peut ta faiblesse,
o pauvre femme !
(Siegfried, d’un geste impérieux, la force à se relever. — Tremblante, d’un pas chancelant, elle regagne son réduit. — Siegfried tire son épée.)

Siegfried.
(reprenant sa voix naturelle).
Toi, Nothung, sois témoin.
Tout est loyal ici.
Gardant la foi due au frère,
elle et moi, sépare-nous !
(Il suit Brunnhilde.)

ACTE II.



Scène I.

(Au bord du Rhin, devant le palais des Gibichungs. A droite, l’entrée ouverte du palais ; à gauche la rive du fleuve d’où monte, en travers de la scène, une hauteur rocheuse, sillonnée de plusieurs sentiers, dirigés vers la droite, au fond du théâtre. Là, et se dressant sur le même plan, une pierre sacrée en l’honneur de Fricka et une autre en l’honneur de Donner. Entre les deux, mais plus haut, une pierre plus grande en l’honneur de Wotan. — C’est la nuit. — Hagen, la lance au bras, le bouclier contre son flanc, est assis et dort adossé à un pilier du palais. — La lune jette, tout à coup, une vive lueur sur lui et sur ce qui l’entoure immédiatement. On voit Alberich accroupi devant le dormeur aux genoux duquel il appuie ses bras.)

Alberich.
(à voix basse).
Dors-tu, Hagen, mon fils ?
Tu dors et restes sourd
à l’être sans sommeil ?

Hagen.
(à voix basse, semblant toujours dormir, bien qu’il ait les yeux ouverts).
Va, je t’entends, alfe sombre.
Que viens-tu, quand je dors, me dire ?

Alberich.
Apprends quel pouvoir
tu peux attendre,
si tu es brave,
toi qu’ainsi ta mère enfanta !

Hagen.
(comme précédemment).
Si d’elle j’eus du cœur
lui dois-je rendre grâce
d’avoir cédé à ta ruse ?
Tôt vieux, laid, blafard,
je hais la joie,
triste à jamais !

Alberich.
(toujours même jeu que plus haut).
Hagen, mon fils,
Haine aux joies !
Moi, sombre, chargé de peine,
tu m’aimes comme tu dois.
Toi, robuste,
brave, adroit,
ceux que dans l’ombre poursuivent nos coups,
vois quelle détresse leur vient.
Le ravisseur de l’anneau,
Wotan, voleur plein de rage,
par sa propre race
se vit abattre
et le Wœlsung lui prit
puissance et vigueur.
Avec lui, l’auguste engeance
attend, tremblante, sa chute.
Du dieu plus d’effroi ;
tous ensemble s’abîment !
Dors-tu, Hagen, mon fils ?

Hagen.
(gardant son attitude).
La force des dieux
qui va l’avoir ?

Alberich.
Moi et toi !
A nous l’univers
si sur ta foi je puis compter,
si même fureur nous tient.
Wotan vit sa lance rompue
quand Fafner, le monstre, avait succombé.
L’anneau est aux mains de l’enfant ;
toute puissance est son partage ;
Walhall et Niebelheim tremblent sous lui.
L’anathème s’écarte
du brave sans peur.
De l’anneau il ne sait le prix
et vain reste à son doigt le joyau.
Rieur, il laisse l’amour
brûler sa vie sans fin.
Sous nos efforts il faut qu’il succombe !
Dors-tu, Hagen, mon fils ?

Hagen.
(comme précédemment).
Lui même, à le perdre
m’aide déjà.

Alberich.
De cercle d’or, l’anneau,
sache le prendre !
Une femme vit,
toute au Wœlsung vouée.
Sur son conseil, s’il vient au fleuve
vers les filles qui jadis m’ont trompé
et qu’il leur rende l’anneau,
ma perte est sans espoir :
nulle ruse n’y ferait rien.
Donc, sans relâche,
veille à l’anneau !
Vaillant t’ai-je fait à mon gré
pour qu’au héros tu sois redoutable,
mais fort pas assez
pour vaincre un dragon
aux seuls coups du Wœlsung promis !
De male haine.
Je t’ai nourri,
et j’attends ma vengeance.
Reprends l’anneau sur le Wœlsung
à Wotan fais honte !
Jures-tu,
Hagen, mon fils ?
(A partir de ce moment, l’obscurité s’épaissit de nouveau autour d’Alberich. — L’aube en même temps commence à poindre au fond.)

Hagen.
(toujours immobile).
L’anneau, va, j’y touche !
Sois en repos.

Alberich.
Jures-tu
Hagen, mon fils ?


(A mesure qu’Albérich disparaît, sa voix se fait plus faible.)

Hagen.
Je me jure.
Trêve à tes craintes !

Alberich.
Du cœur, Hagen, mon fils,
sois fidèle !
Du cœur ! Du cœur ! Va !


(Alberich a disparu tout à fait. — Hagen, toujours dans la même attitude, considère d’un regard fixe le Rhin où grandit la clarté de l’aurore.)

Scène II.

(La lumière brille sur le Rhin de plus en plus vive. — Hagen tressaille. — Siegfried survient brusquement tout près de la rive, en arrière d’un buisson.)

Siegfried.
Hoi-ho ! Hagen !
Homme las, c’est moi. J’arrive.
(Il a repris ses traits véritables, mais le Tarnhelm est encore sur son front ; il l’en retire et, sans s’arrêter, le pend à sa ceinture.)

Hagen.
(se levant sans hâte).
Hé ! Siegfried !
Héros rapide !
D’où nous tombes-tu ?

Siegfried.
Du roc enflammé !
J’en viens d’une haleine ici
où sonne ma voix
Si prompt fut mon retour !
Plus lentement suit le couple.
L’esquif l’amène à vous.

Hagen.
Conquise, Brunnhilde ?

Siegfried.
Mais Gutrune ?

Hagen.
(appelant vers le palais).

Hoi-ho ! Gutrune ! Hâte toi ! Siegfried est là. Que tardes-tu ?


Siegfried.
(retournant vers le palais).
Je vais vous dire
Comment Brunnhild vint.
(Gutrune sort de la salle et s’avance.)
Fais bon visage,
fille de Roi,
à qui t’apporte du bonheur.

Guntrune.
Freia soit pour toi
au nom des femmes propice !

Siegfried.
Libre et douce
ici sois ma joie !
Pour femme aujourd’hui je te prends.

Guntrune.
Alors, Brunnhilde suit mon frère ?

Siegfried.
Vite ils se sont fiancés.

Guntrune.
Sauf de la flamme il sortit ?

Siegfried.
Lui n’en a pu rien souffrir,
pour lui c’est moi qui passai.
De ma foi c’est bien le gage ?

Guntrune.
La flamme t’épargna ?

Siegfried.
Joyeux me rendait le brasier.

Guntrune.
Donc Brunnhilde
crut voir Gunther ?

Siegfried.
Oui, j’avais pris ses traits ;
le Tarnhelm l’a permis.
Par Hagen, j’eus ce conseil.

Hagen.
C’était un bon avis.

Guntrune.
Tu domptes la fière femme ?

Siegfried.
Non. — C’est Gunther seul.

Guntrune.
Tu l’épouses en son nom ?

Siegfried.
––––––A l’époux soumise, Brunnhilde
––––––reste ainsi durant une nuit.

Guntrune.
––––––Mais l’époux n’est-ce donc toi ?

Siegfried.
––––––A Gutrune seule est Siegfried.

Guntrune.
––––––En ta couche veille Brunnhilde ?

Siegfried.
––––––Entre l’Ouest et l’Est,
(montrant son épée)
––––––Entre l’Ouest et l’Est, le Nord !
––––––Si près est Brunnhild’ bien loin.

Guntrune.
–––––––––Comment à Gunther
––––––––––la remets-tu ?

Siegfried.
––––Par les flammes déjà moins ardentes,
––––––––––––à l’aube,
––––de la roche je la conduis au val.
––––––––––Au bord du Rhin,
––––––––––prompt, je laisse place
––––––––à Gunther tout seul.
––––––––Par la vertu du heaume
––––––––vite j’arrive ici.
––––––––Un vent très vif conduit,
––––––––les tendres amants vers nous.
––––––––Donc tout soit prêt pour l’accueil !

Guntrune.
––––––––Siegfried ! homme si fort !
––––––––Quel trouble tu mets en moi !

Hagen.
(qui s’est avancé vers la rive).
––––––Au lointain parait une voile !

Siegfried.
––––––Rends grâce au messager !

Guntrune.
––––––Tous faisons pour Brunnhilde fête,
––––––et qu’elle soit chez nous heureuse !
––––––––––Toi, Hagen,
––––––fais l’appel de joie aux hommes,
––––––qu’ils soient présents aux noces !
––––––––––Femmes joyeuses
––––––––––aussi j’aurai.
––––––A mon bonheur qu’elles aient part !
(Elle marche du coté du palais et se retourne vers Siegfried.)
(à Siegfried)
––––––Es-tu las, froid héros ?

Siegfried.
(lui offrant la main et la suivant vers le palais).
–––––––––––Pour t’aider[17]
–––––––––––me voici.

Scène III.

Hagen est monté sur une haute roche au fond du théâtre. De là, il souffle dans sa trompe.

Hagen.
––––––––Hoi-ho ! Hoi-ho ! ho-ho !
––––––––––Les hommes d’armes,
––––––––––tous debout ! Tous
––––––––––––Las ! Las !
––––––––––Armes ! Armes !
––––––––––Armes partout !
––––––––––Bonnes armes !
––––––––––Fortes armes !
––––––––––Durs tranchants !
––––––––––Urgence est là !
––––––––––Urgence ! Las ! Las !
––––––––––Hoi-ho ! Hoi-ho ! Hoi-ho !
(Des trompes sonnent, à droite et à gauche, au fond du théâtre. — Hagen, toujours dans la même attitude sur le rocher souffle de nouveau dans la sienne. — Les hommes entrent en scène.

Un homme.[18]
––––––––––Que veut ce cor ?

Un autre.
––––––––––Pourquoi cet appel ?

D'autres.
–––––––––Pourquoi cet appel.
–––––––––Nous sommes en armes !
––––––––––Hagen ! Hagen !
––––––––––Hoi-ho ! Hoi-ho !
–––––––––Quelle urgence est là ?
–––––––––Qui doit-on frapper ?
–––––––––Qui fond sur nous ?
–––––––––Où Gunther est-il ?
–––––––––Court-il un danger ?
––––––––––Pour qui craint-on ?
–––––––––Tranchants sont nos fers
––––––––––Hoi-ho ! Hoi-ho !
–––––––––––Hagen !…

Hagen.
(toujours sur le rocher).
––––––––––Tous, soyez prêts :
––––––––––Aucun retard !
–––––––––Gunther vers nous revient ;
–––––––––une femme à lui s’unit.

Les hommes.
––––––––––Est-ce un péril ?
––––––––––Qui le combat ?

Hagen.
–––––––––Puissante est la femme
––––––––––qu’il mène ici.

Les hommes.
–––––––––A-t-il des parents
–––––––––lancés à sa suite ?

Hagen.
–––––––––––Seul il vient à nous :
–––––––––––nul ne suit.

Les hommes.
–––––––––Il tint tête au danger ?
–––––––––Il fit fuir l’agresseur ?
–––––––––––Parle donc ![19]

Hagen.
–––––––––Celui qui tua le dragon,
–––––––––––Siegfried le fier
–––––––––––fut son sauveur.

Un homme.
––––––Alors quel recours à notre aide ?

Un autre.
––––––––Qu’a-t-on besoin de nous ?

Hagen.
––––––––Maints taureaux forts qu’on abatte ;
–––––––––qu’au lieu saint coule
–––––––––pour Wotan leur sang.

Les hommes.
–––––––––––Puis, Hagen
–––––––––que nous ordonnes-tu ?[20]

Hagen.
––––––––Qu’un sanglier s’immole
–––––––––pour plaire à Froh ;
––––––––Que le bouc le plus grand
–––––––––tombe pour Donner ;
–––––––Meurent des agnelles pour Fricka
––––––––qui donne bon mariage ’.

Les hommes.
(d’une gaîté croissante).
––––––––––Mortes les bêtes,
–––––––––de nous qu’attends-tu ?

Hagen.
––––––––––La corne à boire.
––––––––Vous tendent les chères femmes
–––––––––avec hydromel
––––––––––et joyeux vin !

Les hommes.
––––––––––La corne à la main
––––––––––quel est notre devoir ?

Hagen.
––––––––––Ferme, buvez
–––––––––jusqu’à pleine ivresse,[21]
–––––––pour que les dieux, en leur gloire,
–––––––au noble hymen soient propices !
(les hommes éclatent bruyamment de rire.)

Les hommes.
––––––––––Joie et bonheur
––––––––––nous sont promis[22]
–––––––––si Hagen le sombre
–––––––––s’amuse si bien !
––––––––––Le houx des bois
––––––––––n’a plus d’épines ;
–––––––––en héraut de noces[23]
––––––––––ou l’a changé.
––––––––––Joie et bonheur
––––––––––nous sont promis
–––––––––si Hagen le sombre
–––––––––s’amuse si bien !
(Hagen jusque là reste très grave, descend de la roche et vient au milieu des hommes.)

Hagen.
––––––––––Cessez de rire,
––––––––––braves Leudes !
–––––––––Voici votre Reine
––––––––Brunnhilde avec son époux.
(Il indique aux guerriers un point du rivage - les uns gravissent la roche ; les autres se groupent sur la berge pour voir ceux qui arrivent. Hagen s’approche de quelques uns d’entre eux.)

Hagen.
––––––––––Pour son service,
––––––––––tous, soyez prêts.
––––––––––Vienne un affront,
––––––––––prompt, qu’on la venge !
(Il se dirige lentement vers le fond, sur le côté. Presque aussitôt, arrive sur le Rhin la barque qui porte Gunther et Brunnhilde.)

Un homme.
(sur la roche).
–––––––––––––Los ![24]
(Tous ceux qui épient sur la hauteur descendent au rivage.)

Les hommes.
–––––––––––Los ! Los ! Joie !
––––––––––––Los ! Los !

Scène IV.

(Gunther et Brunnhilde débarquent. Gunther conduit gravement Brunnhilde en la tenant par !a main. Les hommes se rangent avec respect sur leur passage.)

Les hommes.
––––––––––Los à Gunther
–––––––––Los ! Los à l’épousée !
––––––––––Los à Gunther
–––––––––Los à tous les deux !
––––––––––Joie ! Gloire !
(Ils frappent bruyamment sur leurs armes. — Gunther présente Brunnhilde, très pâle les yeux baissés.)

Gunther.
––––––––Brunnhild’, l’auguste femme.
––––––––Vient sur le Rhin régner.
––––––––––Si noble épouse
––––––––––ne fut au monde.
–––––––La race qui fleurit ici,
–––––––grâce aux divines faveurs,
––––––––––d’insigne gloire
––––––––––va resplendir.

Les hommes.
frappant solennellement sur leurs armes.
–––––––––––Gloire à toi !
––––––––Joie à l’heureux époux !
(Gunther guide vers le palais Brunnhilde, dont les yeux sont toujours baissés. — Du palais, au même instant, sortent Siegfried et Gutrune, accompagnée de femmes. — Gunther s’arrête près du seuil.)

Gunther.
––––––––Salut, fidèle héros ;
––––––––Salut, sœur si douce !
––––––––Je vois ton bonheur d’être à l’homme
––––––––qui pour épouse t’obtint.
––––––––––Voici deux couples
––––––––––dignes d’envie : [25]
(Il conduit Brunnhilde plus en avant.)
–––––––––Brunnhild’ et Gunther ;
–––––––––Gutrune et Siegfried.
(Brnnnhilde , effrayée, lève les jeux et voit Siegfried. Elle le regarde avec surprise. — Gunther qui a laissé brusquement la main de Brunnhilde, reste immobile d’étonnement, ainsi que tous les spectateurs.)

Deux hommes.
(bas).
––––––––––Qu’a-t-elle ?

Deux autres.
(de même).
––––––––––Qu’a-t-elle ? Qu’a-t-elle ?

Six autres.
––––––––––Est-ce folie ?
(Brunnhilde commence à trembler. — Siegfried fait quelques pas vers elle. )

Siegfried.
––––––––Ses yeux que fixent-ils ?

Brunnhilde.
(ne pouvant plus se dominer).
––––––––Siegfried — là… Gutrune… ?

Siegfried.
––––––––Sœur bien chère à Gunther,
––––––––elle est mienne.
––––––––Tu es à lui.

Brunnhilde.
(d’une violence terrible).
––––––––Moi ?… Gunther ?… Tu mens !
(Elle chancelle et va tomber à la renverse. — Siegfried la soutient.)
––––––––Mon œil s’obscurcit.
(Presque défaillante dans les bras de Siegfried et le regardant.)
––––––––Siegfried… me trahit ?

Siegfried.
(à Gunther).
––––––––Gunther, ton épouse souffre !
(Gunther s’approche.)

Siegfried.
à Brunnhilde.
––––––––––Reviens à toi :
––––––––––c’est ton fidèle.
(Brunnhilde reconnaît l’anneau au doigt de Siegfried et pousse un cri terrible.)

Brunnhilde.
––––––––––Ah !… l’anneau…
––––––––––à cette main !
––––––––––Lui ?… Siegfried ?…
(Hagen rejoint les hommes au fond du théâtre.)

Des voix d’hommes.
––––––––––Eh ! quoi ? — Eh ! quoi ?

Hagen.
(aux hommes).
––––––––––Ouvrez l’oreille,
––––––––––écoutez sa plainte !

Brunnhilde.
(cherchant à dompter son effroyable émotion.)
––––––––––Un anneau brille
––––––––––là, sur ton doigt ;
––––––––––ta main l’usurpe ;
––––––––––il me fut pris
(montrant Gunther.)
––––––––––il me fut pris par cet homme !
––––––––––Comment de sa main
––––––––––l’anneau te vint-il ?
(Siegfried considère attentivement la bague à son doigt.)

Siegfried.
––––––––––L’anneau ne me vient pas de lui.

Brunnhilde.
(à Gunther).
––––––––––Toi qui m’as pris l’anneau
––––––––––par qui je suis à toi,
––––––––––proclame donc ton droit
––––––––––et ressaisis ton gage.

Gunther.
(dans un grand embarras).
––––––––L’anneau ?… Il l’eut d’un autre.
––––––––Mais le connais tu bien ?

Brunnhilde.
––––––––Où caches-tu la bague
––––––––dont tu fis ta proie ?
(Gunther se tait, profondément anxieux.)

Brunnhilde.
(se redressant furieuse et désignant Siegfried).
––––––––Ah ! c’est lui seul,
––––––––lui qui m’a ravi l’anneau.
––––––––––––Siegfried !
––––––––O fourbe voleur !
(Tous, angoissés, regardent Siegfried comme absorbé dans la contemplation de l’anneau et perdu dans ses réflexions.)

Siegfried.
––––––––D’aucune femme
––––––––n’ai-je cet or ;
––––––––sur nulle femme
––––––––n’ai-je conquis tel bien.
––––––––Bien vrai, il fut d’un combat le prix
––––––––devant Neid’höhl où, sous mon fer,
––––––––le puissant dragon a péri.

Hagen.
(s’avançant entre eux).
––––––––Brunnhild’, noble cœur,
––––––––si tu connais l’anneau
––––––––et si de toi Gunther l’eut.
––––––––il est à lui
––––––––et Siegfried l’acquit par un dol ;
––––––––or, qui fut fourbe
––––––––doit justice !

Brunnhilde.
(dans une poignante expression de douleur, haletante :)
––––––––Mensonge ! Mensonge !
––––––––Dol lâche entre tous !
––––––––traître ! ô traître
––––––––comme jamais il n’en fut !

Gutrune et les femmes.
––––––––Un traître ? Qui donc ?

Brunnhilde.
–––––––––––Dieux sublimes,
–––––––––––Maîtres célestes,
––––––est-ce le fruit de vos desseins ?
–––––––––––Dois-je connaître
–––––––––des maux inconnus ?
–––––––––––Est-ce un outrage
–––––––––qu’une autre ait subi ?
–––––––––––Soit ma vengeance
–––––––––aussi sans pitié !
–––––––––––Brûle ma rage
––––––sans s’éteindre jamais !
–––––––––––Prenne Brunnhild’
–––––––––––un cœur impassible !
–––––––––––Que je l’écrase,
–––––––––––lui, le trompeur.

Gunther.
–––––––––Brunnhild’, ma femme,
–––––––––––calme toi.

Brunnhilde.
–––––––––––Va-t’en, ô traître,
–––––––––––dupe toi-même !
–––––––––––Sache donc, peuple,
––––––––––––que lui,
–––––––––––non l’homme là,
–––––––––––est mon époux !

Les femmes.
––––––––––––Siegfried ?
–––––––––De Gutrun l’époux ?

Brunnhilde.
––––––––––Il m’a soumise
–––––––––au charme d’aimer.

Siegfried.
––––––––––De ton honneur
––––––––––fais-tu litière ?
–––––––––La langue qui m’accuse,
––––––––ne dois-je ici la confondre ?
–––––––––Dites si je suis sans foi !
––––––––––Vœu par le sang
–––––––––m’a de Gunther fait frère.
–––––––––Nothung, ma bonne épée,
–––––––––tint le serment sacré.
–––––––––Sa lame fut l’obstacle
–––––––––placé entre elle et moi.

Brunnhilde.
–––––––––Héros trop rusé,
––––––––––comme tu mens !
––––––––––Mal as-tu pris
–––––––––ton glaive à témoin.
––––––––Si j’en connais la lame,
––––––––mieux vis-je la gaîne
––––––––où sommeillait si bien
–––––––––––sur le mur
––––––––Nothung, fidèle amie,
––––––––––lorsqu’aimante
––––––––je fus sous ton jong.
(Hommes et femmes se mêlent dans une vive agitation.)

Les hommes.
––––––––Quoi ! Est-ce un parjure ?
––––––––Traître à l’honneur de Gunther ?

Les femmes.
––––––––––Est-ce un parjure ?

Gunther.
––––––––––L’affront m’accable ;
––––––––––honte est sur moi,
––––––––––si tu n’opposes
––––––––––rien à ses cris !

Gutrune.
––––––––––Fourbe, Siegfried !
––––––––––Est ce donc vrai ?
––––––––––––Démontre
––––––––qu’à faux elle a parlé !

Des hommes.
––––––––––Parle bien haut,
––––––––––si tu es pur !

D’autres.
––––––––––Qu’elle se taise !

Les premiers.
––––––––––Fais le serment !

Siegfried.
––––––––Contre sa plainte
––––––––––je vais jurer :
––––––––Qui n’a point peur
––––––––pour son arme ici ?

Hagen.
––––––––Prends mon fer de lance
––––––––––j’ose l’offrir :
–––––––qu’il soit gardien du serment !
(Les hommes forment le cercle autour de Siegfried et de Hagen. — Hagen présente sa lance. Siegfried pose deux doigts de sia main droite sur la pointe.)

Siegfried.
–––––––––––Clair épieu,
––––––––––arme très sainte
––––––––fais droit aux justes paroles !
–––––––––Sur ta pointe vive
––––––––––fais-je serment :
–––––––––Pointe, sacre mon vœu !
–––––––––Où peut ton fer m’atteindre,
––––––––––perce ma chair ;
––––––––où la mort sur moi peut fondre
––––––––––fonds sur mon corps,
–––––––––si cette femme dit vrai,
–––––––––si j’ai au pacte manqué !
(Brunnhilde entre en furie dans le cercle, arrache la main de Siegfried de la lance et en saisit la pointe.)

Brunnhilde.
––––––––––Clair épieu,
––––––––––arme très sainte,
–––––––––fais droit aux justes paroles !
–––––––––Sur ta pointe vive,
––––––––––fais-je serment :
–––––––––Pointe, sacre mon vœu !
–––––––––Je voue ici ton fer
––––––––––pour qu’il le frappe ;
––––––––Le tranchant en soit béni
––––––––––pour qu’il le perce,
–––––––celui qui rompit ses serments,
–––––––––ce traître qui ment encor !

Les hommes.
––––––––––Viens, Donner,
––––––––––roule ta foudre !
–––––––––Etouffe leurs âpres fureurs !

Siegfried.
–––––––––Gunther, veille a ta femme
–––––––––qui ment et t’ose insulter.
––––––––––Laisse en paix guérir
–––––––––la fauve fille du roc ;
––––––––que sa sauvage humeur s’apaise !
––––––––––Crois qu’un sorcier
––––––––––empli de fiel,
––––––––contre tous deux l’excita !
–––––––––––Vous, hommes,
––––––––––loin tenez-vous,
––––––––loin des aigres clameurs !
––––––––La fuite vaut beaucoup mieux
––––––––dans ces batailles de cris.
(s’approchant de Gunther)
––––––––Vrai, j’enrage plus que toi
––––––––qu’elle ait mal pris le change.
––––––––Le Tarnhelm, j’en ai peur,
––––––––laissa percer mes traits . . .
––––––––––Rancœur de femme
––––––––––passe bientôt :
––––––––D’être ici ton épouse
–––––––trop heureuse vas-tu la voir.
(il se retourne vers les hommes)
––––––––––Vite, les hommes !
––––––––––Tous au banquet !
(aux femmes)
––––––––––Leste, aux noces
–––––––––qu’aident les femmes !
––––––––––Rires joyeux
––––––––––sonnent partout !
––––––––––Palais et bois
––––––––––gai sans mesure
––––––––vont me voir aujourd’hui.
––––––––Qui d’amour se charme,
––––––––suive mon ivresse ardente
––––––––pour m’égaler en bonheur !
(Siegfried enlace, dans un mouvement de joyeux abandon, la taille de Gutrune et rentre avec elle dans la salle. Les hommes et les femmes se joignent à eux, gagnés par leur joie. — La scène est bientôt vide. Seuls, Brunnhilde, Gunther et Hagen sont restés. Gunther, dans un trouble profond et agité d’une humeur terrible, s’est assis à l’écart et se cache le visage. — Brnnnhilde, debout à l’avant scène, a suivi d’un regard de douleur Siegfried et Gutrune. —Maintenant elle baisse la tête.)

Scène V.


Brunnhilde.
(absorbée en ses sombres pensées).
––––––––Quelle affreuse ruse
––––––––––est là cachée ?
––––––––Quel sorcier pervers
––––––––––a tout conduit ?
––––––––––Où est ma science
––––––––––contre tel trouble ?
––––––––Que peuvent mes Runes
––––––––––dans cette énigme ?
–––––––––Ah ! Larmes ! Larmes !
–––––––––––Las ! Ah ! Las !
––––––––––Toute science
––––––––––je lui donnai.
––––––––––En son pouvoir
––––––––––serve je suis.
––––––––––En ses liens
–––––––––il tient la captive,
–––––––––––que, blême,
––––––––––pleurant de honte,
––––––––en joie, le maître céda.
––––––––Qui m’offre à présent son fer
––––––––afin de trancher mes liens ?

Hagen.
(s’approchant de Brunnhilde).
––––––––––Espère en moi,
––––––––––ô pauvre femme !
––––––––––L’acte félon
––––––––––je veux venger.

Brunnhilde.
(regardant d’un œil morne).
––––––––––––Sur qui ?

Hagen.
–––––––––––Sur Siegfried
––––––––––qui te trompa.

Brunnhilde.
––––––––––Sur Siegfried ? toi ?
(avec un sourire amer)
––––––––––Un seul regard
––––––––de ses yeux pleins de flammes
–––––––dont, même au visage d’emprunt,
––––––––put l’éclair m’éblouir
–––––––––à néant mettrait
––––––––––toute ta force !

Hagen.
––––––––––Pourtant ma lance
––––––––––tient son parjure ?

Brunnhilde.
––––––––––Foi, parjure,
––––––––––qu’importe ici !
––––––––––Plus fort que toi
–––––––––doit brandir ta lance
––––––––pour s’attaquer au héros.

Hagen.
––––––––Bien sais-je Siegfried
––––––––––fort entre tous,
–––––––dans les combats invincible.
–––––––––N’aurai-je de toi
––––––––––un bon avis
–––––––pour en pouvoir triompher ?

Brunnhilde.
–––––––––––Traîtrise !
––––––––––Lâche marché !
––––––––––Tout ce que l’art
––––––––––put m’enseigner
–––––––à l’abri du mal mit son corps.
––––––Sans qu’il s’en doute, mes charmes sûrs
––––––de toute atteinte l’ont fait sauf.

Hagen.
––––––––Alors, nul ne peut l’atteindre ?

Brunnhilde.
––––––––––En lutte, non !…[26]
––––––Mais frappe, au contraire, au dos.
––––––––––Oncques il n’a fui
––––––––––nul ennemi ;
––––––jamais il n’a tourné la tête ;
––––––son dos est hors de mes charmes.

Hagen.
––––––––Et là vais-je frapper !
(il quitte Brunnhilde et viens rapidement vers Gunther)
––––––––––Eh ! Gunther,
–––––––––noble Gibichung,
––––––––là est ta forte femme :
––––––––Que restes-tu en pleurs ?

Gunther.
(avec un sursaut de douleur).
–––––––––O honte ! Opprobre !
––––––––––Deuil sur moi
––––––––le plus navré des hommes !

Hagen.
––––––––––L’affront t’étouffe,
––––––––––oui, je sais !

Brunnhilde.
(à Gunther).
––––––––––O lâche et vil !
––––––––––Faux compagnon !
––––––––––L’ombre d’un brave
––––––––––est ton abri ;
–––––––––le prix de sa gloire
––––––––––tu le lui voles !
––––––––––Race indigne,
––––––––––basse à jamais,
––––––––qui d’un tel lâche s’accrut !

Gunther.
(hors de lui).
––––––––––Un fourbe, moi,
––––––––––moi qu’on trompe !
––––––––––Un traître, moi,
––––––––––moi, victime !
––––––––Rompus soient mes os !
––––––––Broyé soit mon cœur !
–––––––––––Toi, Hagen,
––––––––––sauve ma gloire !
––––––––––Pense à ta mère ;
––––––––tous deux sommes ses enfants !

Hagen.
––––––––––Aucun conseil,
––––––––––n’attends nul secours :
––––––––Un fait seul — Siegfried meure !

Gunther.
(pris d’épouvante).
–––––––––––Siegfried meure ?

Hagen.
–––––––––Sa mort venge l’affront !

Gunther.
(l’œil fixe devant lui).
––––––––––Vœu par le sang[27]
––––––––––règne entre nous !

Hagen.
––––––––––Le pacte enfreint
––––––––––réclame du sang !

Gunther.
––––––––––L’a-t-il enfreint ?

Hagen.
–––––––––Puisqu’il t’a trahi !

Gunther.
––––––––––M’a-t’il trahi ?

Brunnhilde.
––––––––––Il t’est traître ;
–––––––––et moi, que tous ont trahie,
––––––––––pour mon plein droit
––––––––––tout le sang humain
–––––––––mal paierait votre forfait !
––––––––––Mais qu’un seul en mourant
––––––––––paie pour les autres !
–––––––––––Siegfried meure
––––––––––puni pour lui-même
–––––––––––et vous ![28]

Hagen.
(se tournant vers Gunther avec mystère).
––––––––Qu’il meure… pour ton bien.
––––––––Quel pouvoir sera le tien
––––––––ayant conquis son anneau !
––––––––Par sa seule mort tu l’auras.

Gunther.
(bas).
––––––––De Brunnhild’ l’anneau ?

Hagen.
––––––––Du Nibelung l’anneau !

Gunther.
(soupirant).
––––––––Tu veux que Siegfried meure…?

Hagen.
–––––––Pour tous il faut sa mort !

Gunther.
–––––––––––Mais Gutrune, ah !
–––––––––––Elle, l’épouse !
–––––––Si son époux par nous meurt,
–––––––pourrons-nous braver son deuil ?

Brunnhilde.
(éclatant de rage).
––––––––––Qu’a dit ma science ?
––––––––––Que disent les Runes ?
––––––––––En telle misère
––––––––––tout s’éclaircit :
–––––––––Gutrune est le charme
–––––––––ravisseur de mon époux.[29]
––––––––––Deuil en son cœur !

Hagen.
(à Gunther).
––––––––––Si sa mort la désole,
––––––––––que l’acte soit caché.
–––––––––––Joyeux, en chasse
–––––––––––l’aube nous trouve ;
––––––––––sa fougue loin nous laissa :
––––––––––un fauve s’est rencontré…[30]

Gunther.
–––––––C’est bien ainsi !… Siegfried tombe !

Brunnhilde.
–––––––C’est bien ainsi : Siegfried tombe !

Gunther.
–––––––––––Cède l’affront
–––––––––––que je lui dus !

Brunnhilde.
––––––––––Cède l’affront
––––––––––que je lui dus !

Hagen.
––––––––––Meure par nous
––––––––––le brave rayonnant.

Brunnhilde.[31]
–––––––––––Foi sainte
––––––––––qu’il a trahie,
––––––––––que tout son sang
––––––––––lave le crime !

Gunther.
––––––––––O foi jurée
––––––––––qu’il a trahie,
––––––––––que tout son sang
––––––––––lave le crime !

Hagen.
–––––––––Seul du trésor
–––––––––je dois être maître,
–––––––––seul dois-je être maître !…
–––––––––Donc que la bague
–––––––––––soit reprise !

Brunnhilde et Gunther.
–––––––––––Dieu sage
––––––––––Dieu qui punis,
–––––––––––toi qui juges
–––––––––––nos serments,
––––––––––––Wotan,
––––––––––daigne nous voir !
––––––––––Daigne nous voir !…
––––––––––Fais que l’armée
––––––––––sainte des dieux
––––––––––vienne et consacre
––––––––––le pacte vengeur !

Hagen.
––––––––––Père des Alfes,
––––––––––o roi déchu,
–––––––––––noir prince,
––––––––––Niblung hardi,
–––––––––––Alberich,
––––––––––compte sur moi.
––––––––––Fais que se lèvent
–––––––––des Niblungs nombreux
––––––––––sur qui tu règnes
––––––––––avec l’anneau !
(Gunther et Brunnuilde se retournent vivement vers le palais d’où sort, à cet instant, le cortège nuptial. — Des jeunes gens et des jeunes filles, brandissant ses bâtons fleuris, sautent gaiement en tête. Les hommes portent Siegfried sur un bouclier et Gutrune sur un siège. Sur la hauteur, au fond de la scène, serviteurs et servantes gravissent les sentiers qui mènent à l’enceinte des pierres sacrées en tenant les instruments du sacrifice et en conduisant les animaux à immoler enguirlandés de fleurs. — Siegfried et ses guerriers sonnent sur leurs cors la fanfare des noces. Les femmes invitent Brunnhilde à les suivre dans le cortège de Gutrune. — Brunnhilde regarde fixement celle-ci qui lui fait signe avec un sourire affectueux. Brunnhilde se rejette en arrière, prise d’effroi. — Hagen s’avance et la force à se retourner vers Gunther qui reprend sa main. — Le cortège, à peine interrompu par ces épisodes, retrouve aussitôt son ordre.)

ACTE III.

(Une gorge sauvage, rocheuse et boisée, au bord du Rhin qui coule, au fond, au pied d’un promontoire en forme de falaise abrupte. Les trois filles du Rhin, Woglinde, Welgunde et Flosshilde, émergent des flots et nagent, décrivant des cercles, comme en une sorte de ronde.)

Scène I.


Les trois filles du Rhin.
(modérant leurs mouvements de nageuses).
––––––––––Soleil joyeux
–––––––––luit en vives flammes ;
–––––––––l’ombre est dans l’abîme
––––––––––qui tant brillait
––––––––––quand, saint et pur,
––––––––––aux ondes l’or
––––––––––régnait splendide !
–––––––––––Rheingold,
–––––––––––Or de feu,
–––––––––si claire était ta flamme,
–––––––––astre saint des ondes !
(Elles décrivent de nouveaux circuits en nageant.)
––––––––––Waïa la la lei
–––––––––––waia la la
–––––––––––laïa laïa
––––––––––wa la la la lei…
(On entend un cor au fond du théâtre. Elles prêtent l’oreille. Elles battent l’eau avec des transports de joie.)
––––––––––Soleil joyeux
–––––––––montre nous le brave
–––––––––qui doit rendre l’or au fleuve.
––––––––––S’il nous le rend
––––––––––ton œil splendide
–––––––––ne nous doit plus faire envie !
–––––––––––Rheingold !
–––––––––––Or de feu !
–––––––––Si claire était ta flamme,
–––––––––astre saint des ondes !
(Le cor retentit sur le théâtre plus près qu’auparavant.)

Woglinde.
––––––––––Son cor retentit.

Wellgunde.
––––––––––Le brave approche !

Flosshilde.
––––––––––Que l’on avise !
(Elles plongent rapidement. — Siegfried apparaît sur la hauteur, tout armé.)

Siegfried.
––––––––Un elfe égare mes pas ;
––––––––je fais ma chasse au hasard.
––––––––Hé ! drôle ! dans quels rochers
––––––––se cache par toi mon gibier ?
(Les trois filles émergent de nouveau et nagent en cercle.)

Les trois filles du Rhin.
––––––––––––Siegfried !

Flosshilde.
––––––––Qui grondes-tu dans le val ?

Wellgunde.
–––––––––A quel Elfe en as-tu ?

Woglinde.
––––––––Est-ce qu’un gnome t’en veut ?

Toutes les trois.
––––––––––Dis-le, Siegfried,
–––––––––––dis-le nous !

Siegfried.
(les regardant et riant).
––––––––Fut-il séduit par vous
––––––––le fauve compagnon
–––––––––qui vient de me fuir ?
––––––––––S’il vous enchante,
–––––––––ô femmes rieuses,
––––––––––qu’il soit à vous.
(Elles poussent des éclats de rire.)

Woglinde.
––––––––Siegfried, que donnes-tu
––––––––si l’on te rend ta chasse ?

Siegfried.
––––––––Je n’ai rien pris encor ;
––––––––donc dites ce qui vous plaît.

Wellgunde.
––––––––––Ton doigt fait voir
––––––––––l’or d’une bague.

Les trois filles du Rhin.
––––––––––––Oh ! donne !

Siegfried.
––––––––––D’un dragon géant
–––––––––la mort me la livra.
––––––––Pour de mauvaises pattes d’ours
–––––––––ferai-je pareil marché ?

Woglinde.
––––––––––Si peu donnant !

Wellgunde.
––––––––––Avare à ce point !

Flosshilde.
––––––––––Sache mieux faire
––––––––––aux femmes leur part.

Siegfried.
––––––––Pour vous si je suis prodigue
––––––––ma femme en aura dépit.

Flosshilde.
––––––––––Elle est méchante ?

Wellgunde.
––––––––––Son bras est lourd ?

Woglinde.
–––––––––Le héros croit le sentir !
(Elles rient avec exubérance.)

Siegfried.
––––––––Riez à votre gré !
––––––––Allez, vous n’aurez rien :
––––––––L’anneau qui vous séduit,
––––––––Moqueuses, n’est pas pour vous !
(Les trois filles se reprennent à nager en cercle.)

Flosshilde.
––––––––––––Si beau !

Wellgunde.
––––––––––––Si fort !

Woglinde.
–––––––D’amour si digne.[32]

Toutes trois.
––––––––Dommage d’être avare ainsi !
(Elles rient et plongent.)

Siegfried.
(descendant plus bas vers le fond de la vallée).
––––––––––Pourquoi souffrir
––––––––––pareil renom ?
––––––––––N’est ce pas honteux ?
––––––––––Si vers la rive
––––––––––leur jeu revient
–––––––––l’anneau, je le leur offre.
(appelant)
––––––––––Hé ! Hé ! Hé ! Des flots
–––––––––––joyeuses filles !
–––––––––Venez ! Vous aurez l’anneau.
(Siegfried a retiré l’anneau de son doigt et le tient élevé en l’air. — Les trois filles du Rhin émergent encore, mais cette fois très graves, l’air solennel.)

Les trois filles du Rhin.
––––––––––Conserve-le
––––––––––et veilles-y,
––––––––mais des détresses instruit
–––––––––qu’en lui tu fais germer,
–––––––––prompt tu nous viendras, joyeux,
––––––––livrer l’or fatal.

Siegfried.
(remettant nonchalamment l’anneau à son doigt).
––––––––––Eh ! dites ce secret.

Les trois filles du Rhin.
(ensemble ou tour à tour).
––––––––Siegfried ! Siegfried ! Siegfried !
––––––––Tristes sont tes destins.
––––––––––Pour ton malheur
–––––––––tu gardes l’anneau.
–––––––––De l’or pur du Rhin
–––––––––vint ce cercle ardent.
––––––––Qui le fit en sa ruse
–––––––––et qui l’a perdu
–––––––––l’a maudit jadis
–––––––––et, par les siècles,
––––––––voue à la mort qui le détient !
–––––––––Comme est mort le monstre,
––––––––––tu vas mourir,
––––––––––et, dés ce soir,
–––––––––c’est là ton destin
––––––––si tu ne livres l’anneau
––––––––afin qu’au gouffre il revienne.
––––––––––Seul peut le flot
––––––––––laver l’or fatal.

Siegfried.
–––––––––Malignes donzelles,
––––––––––qu’est cela ?
––––––––Si je fus froid à vos sourires,
––––––––vos menaces font moins encore !

Les filles du Rhin.
––––––––––Siegfried ! Siegfried !
–––––––––Suis notre conseil.
–––––––––Cède ! Fuis l’anathème !
–––––––––Les Nornes, par la nuit,
–––––––––––le tressèrent
–––––––––––dans le câble
––––––––––des lois sans fin.

Siegfried.
––––––––Mon fer rompit un épieu.
––––––––––Des lois sans fin
–––––––––le câble éternel
––––––––––même tressé
–––––––––de charmes maudits,
––––––––Nothung saura bien le rompre !
–––––––––Un monstre m’apprit
–––––––––l’anathème, un jour,
––––––––sans pouvoir m’apprendre la peur.
(il contemple l’anneau)
–––––––––––Le Monde
––––––––peut m’être échu par cet anneau :
–––––––––pour les joies d’amour
––––––––––j’en ferais don.
––––––––Il vous revient si vous m’aimez.
–––––––Mais on veut pour mes jours m’effrayer.
––––––––––N’eût-il, dès lors,
–––––––––pas le moindre prix,
––––––––l’anneau demeure à mon doigt.
–––––––––Ma vie et mon corps,
–––––––––––oui, tels,
––––––––moi, je les jette au loin.
(Il a ramassé une motte de terre, l’a élevé au-dessus de sa tête et, sur son dernier mot, il la jette derrière lui.)

Les trois filles du Rhin.
–––––––––––Loin, Sœurs !
–––––––––Loin d’un tel simple !
–––––––––Si sage et si fort
–––––––––se croit le héros
––––––––quand il n’est qu’un aveugle captif !
(Elles nagent dans une grande agitation, décrivant de larges courbes, jusqu’au bord même de la scène.)
––––––––––Maints serments forts
–––––––––lui sont en oubli,
––––––––––maintes Runes
––––––––––le trouvent sourd !
––––––––––Un noble bien
––––––––––lui fut donné :
––––––––––il y renonce
–––––––––––sans savoir ;
–––––––––––mais l’anneau
––––––––––où sa mort s’inscrit,
–––––––––l’anneau fatal, il le garde !
––––––––––Adieu, Siegfried !
––––––––––La fière femme,
––––––––tout à l’heure ton héritière,
––––––––nous va bien mieux faire accueil.
–––––––––Vers elle ! Vers elle ! Vers elle !
(Elles se groupent et s’éloignent à la nage en chantant :)
–––––––––Weia la. Weia la lei…

Siegfried.
(les suivant des yeux avec un sourire, un pied posé sur un bloc de rocher du rivage et son menton dans sa main).
––––––––Dans l’onde et sur la terre
––––––––bien pareilles sont les femmes.
––––––––Qui fuit leurs jolis propos
––––––––rencontre leurs menaces
––––––––et qui les sait braver
––––––––endure leurs aigres cris !
(Les filles du Rhin ont complètement disparu. On n’entend plus que leurs voix, qui vont s’affaiblissant.)
–––––––––––Pourtant,
––––––––si Gutrune n’avait ma foi,
––––––––––gentilles femmes,
––––––l’une de vous serait vite à moi.
(Il reste tourné comme pour les voir encore et garde la même attitude. — Des cors sonnent au lointain. La voix de Hagen crie, sur la hauteur : Hoï-ho ! — Les cors se répondent. Siegfried sort brusquement du rêve qui l’absorbait et réplique par une fanfare à l’appel entendu.)

Scène II.


Voix des guerriers.
(hors de la scène).
––––––––––––Hoï-ho !

Siegfried.
(leur répondant).
––––––––––––Hoï-ho !
––––––––––Hoï-ho ! Hoï-ho !
(Hagen parait sur la hauteur. — Gunther le suit.)

Hagen.
(apercevant Siegfried).
––––––––––Est-ce l’asile
––––––––––où tu te caches ?

Siegfried.
––––––––Descendez ! Là l’ombrage est frais.
(Les guerriers ont tous débouché sur la hauteur et en descendent maintenant avec Hagen et Gunther.)

Hagen.
––––––––––Restons ici,
–––––––––pensons au repas.
––––––––––Laissez vos charges,
–––––––––qu’on donne les outres !
(Le gibier abattu est mis en tas. Tout le monde s’installe commodément pour le repas.)

Hagen.
––––––––Nous vîmes l’ours en fuite ;
––––––––on va, sans doute, apprendre
––––––––que Siegfried l’a tué.

Siegfried.
(gaiement).
–––––––––Maigre vois-je mon repas :
–––––––––––de votre chasse
––––––––––faites-moi ma part.

Hagen.
––––––––––Toi, sans gibier ?

Siegfried.
––––––––J’ai fait chasse en forêt ;
–––––––gibier des eaux seul s’est montré.
–––––––Si j’avais su mieux m’y prendre
––––––––de trois oiseaux des ondes
––––––––j’aurais bien fait ma proie,
–––––––qui, là, dans le Rhin, m’apprirent
–––––––mon meurtre pour aujourd’hui.
(Siegfried s’assied entre Gunther et Hagen. Gunther fait un mouvement d’effroi et jette un regard sombre sur Hagen.)

Hagen.
––––––––La triste chasse, vraiment,
––––––––où, chasseur, on est chassé
––––––––par le gibier lui-même !

Siegfried.
––––––––––––A boire !
(Hagen fait emplir une corne à boire et la lui présente.)

Hagen.
––––––––Certains assurent, Siegfried
––––––––que, quand l’oiseau gazouille
–––––––––tu sais ce qu’il dit :
–––––––––Serait-ce donc vrai ?

Siegfried.
–––––––––Bel âge que j’oubliai
–––––––––––sa chanson !
(Il saisit la corne, se tournant vers Gunther, boit et lui tend la corne.)
–––––––––––Bois, Gunther, bois :
––––––––––ton frère attend raison !
(Gunther regarde dans la corne à boire avec un frisson d’effroi.)

Gunther.
(d’une voix sourde et qui s’assourdit de plus en plus).
–––––––––D’un flot livide et lourd
–––––––––ton sang y coule seul !

Siegfried.
(en riant).
–––––––––Qu’encor le tien s’y mêle !
(Il verse une part du contenu de la corne de Gunther dans la sienne et la fait déborder.)
–––––––––Tous deux unis débordent.
––––––––––La terre mère
–––––––––en ait sa aussi part !

Gunther.
(avec un profond soupir).
––––––––––Héros toujours joyeux !

Siegfried.
(bas à Hagen).
–––––––––Ainsi Brunnhild le rend ?

Hagen.
(de même).
––––––––La puisse-t-il comprendre
––––––––comme toi les chants d’oiseaux !

Siegfried.
––––––––Des femmes le chant suave
––––––––aux chants des oiseaux fit tort.

Hagen.
–––––––––Pourtant tu les compris.

Siegfried.
(se tournant vers Gunther, avec vivacité).
––––––––Hé ! Gunther, homme assombri,
––––––––––si tu le veux
–––––––––je t’offre l’histoire
––––––––des jours de ma jeunesse.

Gunther.
–––––––––J’y suis tout prêt.
(Gunther et Hagen s’installent auprès de Siegfried qui, seul, est assis, le buste droit, plus haut que les autres, tous étendus au dessous de lui.)

Hagen.
–––––––––Commence, alors.

Siegfried.
–––––––Mime fut un gnome hargneux.
––––––––Par l’envie poussé,
–––––––––il m’éleva
–––––––––afin qu’un jour
––––––––l’enfant valeureux
–––––––lui tuât un monstre, au bois
–––––––gardien antique d’un trésor.
––––––––Lui même m’enseigne
–––––––––comment l’on forge,
–––––––––mais où le maître
–––––––––n’a réussi,
–––––––––l’élève fier
––––––––a su faire l’œuvre :
–––––––des deux tronçons brisés d’un glaive
––––––––fondre un glaive nouveau.
–––––––––Le fer du père
–––––––––est reforgé.
–––––––––Forte et dure
––––––––j’ai refait “Nothung”.
–––––––––Bonne au combat
–––––––––Mime la sent ;
–––––––le Nain me conduit au bois.
–––––––J’y frappe Fafner, le monstre…
––––––––Or suivez bien
––––––––tout mon récit.
–––––––Maint prodige s’y montre.
––––––––Sur mes doigts
––––––le sang du monstre me brûle ;
––––––je porte aux lèvres ma main…
––––––––Du sang à peine
–––––––ma langue a goûté,
––––––ce que l’oiseau gazouille,
––––––soudain je l’ai compris.
––––––––Aux rameaux il chante
––––––––––––et dit :
–––––––“Hé ! Siegfried possède
–––––––à présent le trésor !
––––––––Oh ! si dans cet antre,
––––––––il découvre l’or !
–––––––S’il y veut ravir le heaume
––––––propice aux exploits enivrants,
––––––et si de l’anneau il s’empare
––––––qui doit lui donner l’univers !…”[33]

Hagen.
––––––––Bague et heaume,
––––––––tu les as pris ?

Un homme.
––––––Ton guide plus rien n’ajoute ?

Siegfried.
––––––––Bague et Tarnhelm
––––––––sont en mes mains.
––––––––J’écoute encore
–––––––le chanteur qui gazouille…
––––––––Posé sur l’arbre,
––––––––––––il dit :
––––––––“Hé ! Siegfried possède
––––––––le heaume et l’anneau !
––––––––Oh ! qu’il se défie
––––––––du gnome pervers.
––––––Sans quoi le trésor est à Mime
––––––qui, guette, trompeur, tous ses pas.
––––––Dans ses jours le Nain le menace.
––––––Oh ! Veille, Siegfried, à Mime !…”

Hagen.
––––––––––L’avis était bon ?

Quatre chasseurs.
–––––––––Ton bras paya Mime ?

Siegfried.
–––––––––D’un philtre mortel
–––––––––il veut m’abreuver ;
––––––––––lâche, il tremble,
––––––––fait voir sa traîtrise…
––––––––Nothung tombe sur lui.

Hagen.
(avec un rire sarcastique).
–––––––––Ce fer qu’il ne fit,
–––––––––pourtant il en goûte.
(Hagen fait de nouveau remplir une corne à Loire et y exprime la sève d’une plante.)

Un homme.
–––––––Que dit l’oiseau par la suite ?

Hagen.
(à Siegfried).
––––––Bois donc, brave, et prends ma corne :
––––––j’ai fait ce breuvage pour toi.
––––––Qu’il réveille dans ta mémoire
––––––l’écho des choses lointaines !
(Il tend la corne à boire à Siegfried. Siegfried, pensif, regarde le liquide et boit lentement.)

Siegfried.
–––––––En peine, sous les verts rameaux
––––––––––––j’épiais.
––––––––Il chante encor
––––––––––––et dit :
––––––––“Hé ! Siegfried, frappa
–––––––le plus lâche des nains.
––––––––Or pour lui je sais
––––––––la femme sans prix.
–––––––Au roc altier elle dort
–––––––dans une enceinte de feu.
––––––––S’il brave ce feu,
––––––––––s’il la réveille,
–––––––Brunnhilde, alors, est à lui.”
(Gunther écoute avec une surprise grandissante.)

Hagen.
–––––––Tu fais ce que l’oiseau conseille.

Siegfried.
–––––––––Prompt à le suivre,
–––––––––leste, je pars.
–––––––Jusqu’aux rouges feux du roc
––––––––––––je vais !
––––––––Aux flammes je passe
––––––––––et là — ô joie ! —
(s’exaltant par degré) .
––––––––dort la femme enivrante
––––––––sous une armure qui luit.
–––––––––––Du heaume lourd
––––––––j’affranchis son beau front.
–––––––Mon baiser l’éveille, vainqueur.
–––––––Oh ! avec quelle ardeur m’étreint
–––––––La belle Brunnhilde en ses bras !

Gunther.
(se redresse épouvanté).
––––––––Qu’entends-je ?
(Deux corbeaux s’envolent d’un buisson, planent au dessus de Siegfried et s’éloignent ensuite vers le Rhin.)

Hagen.
––––––––––Sais-tu aussi
––––––––ce qu’ont dit ces corbeaux ?
(Siegfried se lève brusquement et regarde les corbeaux, en tournant le dos à Hagen.)
––––––––––"Frappe !" Tel est leur cri.
(Hagen enfonce son épieu entre les épaules de Siegfried. Gunther et les hommes se précipitent vers le meurtrier. Siegfried élève de ses deux mains son bouclier au-dessus de sa tête pour écraser Hagen. La force l’abandonne ; le bouclier tombe à la renverse et il s’abat sur le bouclier.)

Des Guerriers
(qui ont vainement cherché à retenir Hagen).
–––––––––Hagen ! que fais-tu ?
––––––––Hagen ! qu’as-tu donc fait ?

Hagen.
(désignant Siegfried).
–––––––––––C’est un traître !
(Hagen s’éloigne lentement. — On le voit gravir la pente escarpée dans le crépuscule qui commence. — Gunther saisi de douleur, se penche sur Siegfried. — Les guerriers, profondément émus, entourent le mourant. Siegfried, soutenu par deux hommes et mis sur son séant, ouvre des yeux qui étincellent.)

Siegfried.
–––––––––––Brunnhilde !
–––––––––––Sainte épouse !
–––––––––––Sois libre !
–––––––––––Vois la lumière.
–––––––––––Qui te fait
––––––––––cet autre sommeil ?
––––––––Quel songe t’angoisse si fort ?
–––––––––––Voici l’éveil.
––––––––––Je baise tes yeux ;
–––––––––encore je romps toutes les chaînes.
––––––––La joie de Brunnhild me rit.
–––––––––––Oh ! ces prunelles
–––––––––––pour toujours vives !
–––––––––––Oh ! cette haleine,
–––––––––––souffle suave !
––––––––––Douce agonie !
––––––––––Chère souffrance !
––––––––Brunnhild vient jusqu’à moi !
(Il s’affaisse et meurt. — Les assistants demeurent immobiles accablés. — La nuit est tombée. — Sur un signe de Gunther, les hommes enlèvent le cadavre, l’emportent et l’escortent en un cortège solennel qui gravit la colline rocheuse et gravement s’éloigne. La clarté lunaire traverse les nuages. Elle éclaire de plus en plus vivement sur la falaise, la funèbre marche. — Des vapeurs s’élèvent du Rhin ; elles couvrent peu à peu la scène entière qui demeure ainsi voilée. — Quand les brumes se sont dissipées, on se retrouve, comme au premier Acte, au palais de Gibich. — Nuit. — Clair de lune sur le Rhin.)

Scène III.


Gutrune.
(sortant de son logis).
––––––––––Etait-ce lui ?
(elle écoute)
––––––––Non ! Il n’est pas rentré.
––––––––––Sombres rêves,
–––––––––tout sommeil me fuit.
––––––––Fauve a henni son cheval ;[34]
––––––––d’un rire Brunnhild’
––––––––m’éveille soudain.
–––––––––Quelle est la femme
–––––––que vers le Rhin j’ai vu marcher ?
––––––––J’ai peur de Brunnhilde !
––––––––––Est elle là ?
(Elle écoute à la porte de droite et crie :)
–––––––––Brunnhild ! Brunnhild !
––––––––––Veilles-tu ?
(Elle ouvre doucement la porte et regarde à l’intérieur.)
––––––––Vide le logis.
–––––––––C’était donc elle
–––––––que vers le Rhin j’ai vu marcher ?
(Elle écoute.)
––––––––––Est-ce son cor ?
––––––––––––Non !… Rien !
––––––––––––L’ombre !…
(Elle regarde au dehors avec anxiété.)
––––––––Vais-je, Siegfried, te voir !

La voix de Hagen.
(Entendue au dehors, de plus en plus près.)
––––––––––Hoï-ho ! Hoï-ho !
––––––––––Debout ! Debout !
––––––––––Vite ! Vite !
––––––––––Des lumières !
––––––––Nous rapportons le gibier.
––––––––––Hoï-ho ! Hoï-ho !
(Gutrune glacée d’effroi en reconnaissant la voix de Hagen, demeure un instant immobile. — Le dehors s’éclaire de lueurs croissantes. — Hagen entre dans la salle.)

Hagen.
––––––––––Viens, Gutrune !
–––––––––Accueille Siegfried !
––––––––––Le fort héros
––––––––––revient chez lui.

Gutrune.
(pleine d’angoisse.)
–––––––––Qu’est-ce donc, Hagen ?
–––––––––Son cor est muet !

Hagen.
–––––––––––Le pâle brave
––––––––––n’y doit plus souffler ;
––––––––––pour lui plus de chasse
––––––––––et plus de combat ;
–––––––––Il quitte l’amour de la femme.
(Des hommes et des femmes sont entrés accompagnant en grande confusion, à l’éclat des torches, les porteurs du cadavre de Siegfried avec Gunther.)

Gutrune.
(d’une épouvante redoublée).
–––––––––––Qu’apportent-ils ?

Hagen.
––––––D’un cruel sanglier victime,
––––––Siegfried, ton époux, est mort.
(Gutrune pousse un cri et s’affaisse sur le cadavre qu"on vient de déposer au milieu de la salle, sur un soubassement improvisé. Tous marquent leur affliction.)

Gunther.
(s’efforçant de ranimer Gutrune).
––––––––Gutrune, sœur si chère !
––––––––Rouvre ta paupière !
––––––––––Oh ! parle-moi !

Gutrune.
(revenant à elle).
––––––––Siegfried ! Siegfried sans vie !
(elle repousse violemment Gunther)
–––––––––Loin ! Frère parjure,
––––––––c’est toi qui fis ce meurtre.
–––––––––A l’aide ! Vite !
––––––––––––Las ! Las !
––––––––Par eux mon Siegfried expire !

Gunther.
–––––––––Non, ne m’accuse point.
–––––––––Accuse seul ce Hagen.
–––––––––Lui fut le terrible fauve
–––––––––Qui déchira le héros !

Hagen.
–––––––––M’en voudrais-tu vraiment ?

Gunther.
––––––––––Peine et honte
––––––––––soient ton partage !

Hagen.
(s’avançant d’un air de défi farouche).
––––––––Oui donc ! J’ai fait, moi, ce meurtre !
–––––––––––Moi, Hagen
––––––––––je l’ai frappé !
––––––––A ma lance il fut voué
–––––––––de par son faux serment
–––––––––Maître du droit sacré
–––––––––que le vainqueur exerce,
––––––––j’exige ici cet anneau.

Gunther.
––––––––Arrière ! Il est à moi !
––––––––Ta main n’y doit toucher !

Hagen.
––––––––Vous autres, faites-moi droit !

Gunther.
––––––––Laisse de Gutrun’ l’héritage,
–––––––––Fils effronté du nain !

Hagen.
(tirant son glaive).
–––––––––Il vient du Niblung
–––––––––et son fils le veut.
(Il se précipite sur Gunther qui se défend. Les hommes s’interposent. Gunther tombe frappé à mort par le glaive de Hagen.)

Hagen.
––––––––––A moi l’anneau !
(Hagen va saisir la main de Siegfried, mais celle-ci se dresse menaçante. — Gutrune voyant succomber Gunther a pousse des cris d’effroi. Tous restent immobiles, glacés d’horreur. — A ce moment, s’avance Brunnhild, d’un pas ferme et solennel.)

Brunnhilde.
(du fond de la scène).
––––––––––Trêve de plaintes,
––––––––––plus de vains cris !
––––––––Par vous tous offensée,
––––––––Vengeance ! Place à l’épouse !
(elle s’avance avec tranquillité)
––––––––Vous versez des pleurs
––––––––––d’enfants sans mères,
––––––––privés du lait qui fait vivre ;
––––––––––mais nul n’a dit
––––––––la plainte qu’impose
––––––––le plus vaillant héros.

Gutrune.
(se relevant avec vivacité).
–––––––Brunnhilde ! Cœur de haine !
–––––––Toi seule as fait tous nos maux !
––––––Toi qui jetas sur lui ces hommes,
––––––sois maudite d’être ici.

Brunnhilde.
––––––––––Pauvre être ! Paix !
––––––Tu n’eus jamais rang d’épouse.
––––––––––Amante d’un jour
–––––––––––tu lui plus ;
––––––sa seule épouse, c’est moi,
––––––et j’eus ses serments pour toujours
––––––quand Siegfried, toi, t’ignorait.

Gutrune.
(au comble du désespoir).
––––––––––Infâme Hagen !
–––––––De toi me vint le philtre
–––––––qui lui ravit son époux.
––––––––––Ah ! Larmes !
––––––––Ici j’apprends tout !
––––––––Brunnhilde est l’aimée
–––––––que, par le philtre, il oublia !
(Elle se détourne de Siegfried, honteuse, et se jette, éperdue de douleur sur le corps de Gunther. Elle demeure ainsi sans mouvement jusqu’à la fin. — Hagen est debout, dans une attitude de défi, appuyé sur sa lance et son bouclier et perdu en ses sombres pensées, de l’autre côté de la scène. — Brunnhilde, seule au milieu du théâtre, contemple longuement le visage de Siegfried. Elle s’adresse, ensuite, majestueusement, aux hommes et aux femmes.)

Brunnhilde.
––––––Qu’un bûcher s’élève, là bas,
–––––––dressé sur le bord du Rhin.
––––––––––Haut et clair
––––––––––flambe le feu
––––––––––où le noble corps
––––––du brave sublime brûlera !
–––––––Menez-moi son cheval.
––––––Comme moi qu’il suive le maître !
––––––Du héros la gloire suprême
––––––––––mon propre corps
–––––––––la veut partager.
––––––––Allez ! Brunnhild a dit !
(Les plus jeunes parmi les hommes dressent un grand bûcher devant le palais au bord du Rhin pendant que la scène continue. Les femmes s’empressent à l’orner et y répandent des branches et des fleurs.)

Brunnhilde.
(plongée de nouveau dans la contemplation du cadavre de Siegfried et les traits illuminés d’une douce et grandissante extase).
–––––––––Soleil sans tache
––––––––il brille à mes yeux
–––––––––Si pur fut l’homme
–––––––––qui me trahit !
–––––––––Trompant l’épouse
––––––––––pour le frère,
–––––––––de sa propre femme,
––––––––––seule chérie,
––––––––son épée le met loin.
–––––––––Nul n’a juré
–––––––––Serments plus fermes ;
–––––––––Nul n’est resté
––––––––plus droit en ses pactes :
–––––––––Plus tendrement
–––––––––n’aime nul autre.
––––––––Pourtant tous les pactes
–––––––––et les promesses,
––––––––l’amour le plus tendre,
––––––––nul n’y manque autant !
–––––––––Qui sait tels secrets ?
(regardant le ciel)
–––––––––O vous, gardiens
–––––––––augustes des pactes
–––––––––que vos regards
––––––––voient fleurir ma douleur !
––––––––Voyez votre faute éternelle !
–––––––––Je me plains à toi,[35]
–––––––––Suprême dieu !
–––––––Par son exploit le plus fier,
––––––––tel qu’il plut à ton vœu,
––––––––––tu l’as livré,
––––––––––lui, ton héros,
–––––––au sort qui t’attend toi-même.
–––––––Moi, l’être si pur m’a trahie,
–––––––afin qu’une femme comprît.
––––––––Sais-je, enfin, ce qu’il faut ?
–––––––Toute, toute, toute chose,
––––––––toute chose, je sais…
––––––––De tes corbeaux sacrés
––––––––––l’aile vibre.
––––––––Le tant rêvé message,
–––––––qu’ils te la portent pour moi.
–––––––––––Dors ! Dors
–––––––––––ô dieu !
(Elle fait signe aux hommes de porter le corps de Siegfried sur le bûcher. En même temps, elle prend l’anneau au doigt du mort et le considère en songeant.)
–––––––Je prends ici mon héritage.
––––––––––Anneau maudit,
––––––––––bague d’horreur.
–––––––Ton or est mien,
–––––––j’en fais abandon.
–––––––Des eaux profondes sages filles,
–––––––enfants joueuses du fleuve
–––––––grâces soient à votre conseil ;
––––––––––à vos désirs
––––––––––je rends cet or.
––––––––––En mon bûcher
–––––––venez le reprendre.
–––––––Les flammes, en me brûlant,
–––––––sauvent d’opprobre l’anneau !
––––––––Vous, dans les flots
––––––––qu’il disparaisse !
––––––––––Sans tache
–––––––Gardez l’éclat de l’or
–––––––qu’au jour fatal on vous prit.
(Elle a passé l’anneau à son doigt et s’est tourné vers le bûcher où le cadavre de Siegfried est déjà étendu. Elle arrache a un homme une grande torche allumée et la brandit vers l’horizon.)
–––––––––Corbeaux, vers Wotan !
–––––––––Faites lui connaître
–––––––––les choses dites ici[36]
–––––––––De Brunnhild’ le roc
––––––––––flamboie encor !
––––––––––Que votre fuite
––––––––guide Loge au Walhall,
––––––––––car des dieux
–––––––––la nuit finale descend.
––––––––––Tel soit embrasé
–––––––––le Walhall, burg éclatant !
(Elle lance la torche dans le bûcher, d’où s’élève aussitôt une vive flamme. Les deux corbeaux qui se sont envoles du rivage disparaissent vers le fond. [37] — Deux jeunes hommes amènent le cheval Grane, elle s’élance vers lui, lui enlève la bride et s’appuie familièrement sur son encolure.)
––––––––––Grane, ami,
––––––––––salut à toi !
–––––––––Sais-tu bien, ami
–––––––––où, moi je te mène ?
–––––––––Aux rouges flammes
–––––––––gît ton seigneur,
––––––––Siegfried, mon noble héros !
–––––––––Heureux de le suivre,
–––––––––t’entends-je hennir de joie ?
––––––––––Est-ce l’appel
–––––––––des flammes rieuses ?
––––––––––Dans ma poitrine
––––––––––sens quelle ardeur !
––––––––––Claire flamme
–––––––––au cœur me jaillit.
––––––––––Lui, l’étreindre,
–––––––––étreinte par lui !
–––––––––Suprême tendresse,
–––––––––m’unir toute à lui !
–––––––––Heia-oiho ! Grane !
–––––––––Va vers ton maître !
(Elle s’est élancée sur le cheval Grane et elle s’apprête à le faire bondir.)
–––––––––Siegfried ! Siegfried !
–––––––––––––Vois !
––––––––––––Brunnhild’
–––––––––Vole vers toi !

Elle lance le cheval dans la flamme du bûcher. — La flamme s’élève en crépitant ; le feu remplit tout l’espace devant le palais et menace le palais même. Pleins d’épouvante, hommes et femmes se pressent vers le premier plan. — Quand le flamboiement a tout envahi, le feu s’éteint. Des tourbillons de fumée noire roulent au fond de la scène et s’étendent en lourds nuages à l’horizon — Au même instant le Rhin déborde. Ses flots couvrent la place du brasier jusqu’au seuil de la salle. Les trois filles du Rhin ont reparu. Elles s’approchent en fendant les vagues à la nage. — Hagen, qui a suivi avec angoisse tout le drame de l’anneau, à la vue des Filles du Rhin ne peut plus contenir ses craintes. Il jette précipitamment épieu, bouclier, casque, et comme insensé, entre dans les eaux, en criant :

––––––––––Laissez l’anneau !

Woglinde et Wellgunde le prennent par le cou et l’entraînent dans les profondeurs. Flosshilde, qui précède ses sœurs en nageant vers le fond de la scène, élève joyeusement l’anneau reconquis. — Au lointain horizon du ciel brille aussitôt, parmi les nuages, une rouge lueur d’incendie de plus en plus vive. A cette lumière, on voit les trois filles du Rhin s’ébattre dans les flots apaisés et rentrés dans leur lit. Elles jouent gaiement avec l’anneau. — La salle s’est écroulée. De ses ruines, hommes et femmes, pénétrés d’émotions, regardent au ciel, grandir l’incendie. Son éclat, arrivé à la suprême intensité, laisse voir le Walhall où dieux et héros sont réunis ainsi que l’a dit Waltraute dans son récit du Ier acte. — Les hautes flammes paraissent faire irruption au Walhall. L’incendie enveloppe les dieux. — La toile tombe.

FIN DU CRÉPUSCULE DES DIEUX.

APPENDICE.

Voici la traduction des deux strophes de Brunnhilde dont nous avons parlé p. 93, en note, et qui ne figurent pas dans la partition.


Brunnhilde.

“O vous, êtres qui conservez la sève de la vie, ce que je vais vous dire, retenez le bien ! — Quand vous aurez vu l’ardeur du feu dévorer Siegfried et Brunnhilde, quand les Filles du Rhin auront rapporté l’or aux abîmes, alors, dans la nuit, regardez vers le nord. Si le ciel, là bas, s’illumine de clartés saintes, sachez bien tous que vous contemplez la fin du Walhall.”

“Comme la fumée se dissipe, la race des dieux a passé. Je laisse le monde sans guide. Mon haut savoir est le trésor que je lui donne. Plus de biens, plus d’or, plus de faste divin ! Plus de maison ni de burg, plus de maîtres suprêmes ! Plus rien de la menteuse tyrannie des pactes obscurs et de la dure contrainte des hypocrites conventions. Pour être heureux, en joie ou en peine, faites régner seul — l’amour.”



  1. Var. : Hardi, un dieu.
  2. Var. : Loge capte le dieu. Dans le bois des Runes, pour être libre, Loge porte sa dent.
  3. Var. : De l’or pur.
  4. Var. : que sublime héros il soit dit ?
  5. Var. : des Niblungs sur l’or.
  6. Var. : Là gît l’anneau convoité.
  7. Var. : t’offre la boisson.
  8. Var. : d’un pur devoir - j’aurai souvenir.
  9. Le nom de Gutrune a le sens littéral de : „Bonnes Runes”.
  10. Var. : Vœu fraternel joigne nos cœurs !
  11. Var. : Qui déchire l’accord.
  12. Var. : Laisse l’homme sans joie !
  13. Var. : chargent ton être ?
  14. Var. : Ce que tu peux.
  15. Var. : Peut jusqu’à moi venir.
  16. Var. : Fort comme acier — rend cet anneau.
  17. Var. : Pour te suivre
  18. Les paroles et les interjections de ce grand ensemble concertant ne peuvent être complètement traduites que sous la musique.
  19. Var. : Les trois mots : „Sag’ es an !‟ ne figurent que dans la partition.
  20. Var. : Mais, Hagen, que nous voulais-tu donc ?
  21. Var. : Que l’ivresse vous prenne.
  22. Var. : Rient sur le Rhin.
  23. Var. : Il y a ici un jeu de mots intraduisible. Hagedorn (l’aubépine), reproduit le nom de Hagen en la défigurant et s’applique au personnage comme un surnom.
  24. Var. : Partout où se trouve, en français, l’exclamation „Los !‟ on peut, à l’exécution, si l’on y voit quelque avantage, substituer le mot : „Gloire !‟
  25. Var. : En joie deux couples — sous près yeux brillent.
  26. Var. : En face, non !…
  27. Var. : Vœu qui rend frère.
  28. Var. : Qu’il meure pour lui — et pour vous.
  29. Var. : par qui Siegfried me fut ravi.
  30. Littéralement : un sanglier.
  31. Toute cette fin d’acte, à partir de cet endroit, constitue un grand ensemble où les voix se superposent. On donne ici les paroles, autant que possible, conformément à cette superposition.
  32. Var. : Fait pour l’amour.
  33. Var. : S’il y veut ravir le heaume — à lui les exploits enivrants, Et si de l’anneau il s’empare — il met sous sa loi l’univers !
  34. Var. : Grane a henni, hagard ;
  35. Var. : Monte à toi mon cri.
  36. Var. : Corbeaux, en hâte ! Sache votre maître les choses dites ici !
  37. Ici se trouvent dans le poème deux strophes d’une grande importance en ce qu’elles résument le sens et la moralité du drame, mais que Richard Wagner n’a pas mises en musique. Nous les donnons en appendice, à la fin.