Le Corset (1905)/04

A. Maloine (p. 32-39).


CHAPITRE IVModifier

Si l’on fixe au règne de Charles VI le passage de la deuxième époque de l’histoire du corset à la troisième, on voit que la fin de la deuxième période se confond avec le commencement de la période suivante puisque Charles VI monta sur le trône à la fin du XIVe siècle en l’an 1380 et qu’il régna jusqu’en 1422.

Dès 1340 la mode était apparue des corsages décolletés « et quelquefois ouverts dans une telle étendue, quod osten-dunt marnittas, et videtur quod dictœ mamillœ velint exire de sinu earum suivant le langage de Jean de Mussi, écrivain lombard de 1388, qui ajoute naïvement : qui habitus esseï pulcher, si non ostenderent mamillas et gulœ essent sic de-center strictœ, quod ad minus mamillœ ab aliquibus non passent videri. »

Vers le commencement du XIVe siècle, Robert de Bloii: dans son Châtiment des Dames les admonestait déjà sur ce point en disant :

De se faict dame blasmer.
Qui veult sa blanche char monstrer
A ceux de qui n’est pas privée;
Aucune lesse deffermée
Sa poitrine, pour ce l’on voie,
Comme neige sa char blanchoie;
Une autre lesse tout de gré
Sa char apparoir au costé;
Une sa jambe trop descuevre,
Prud’homme ne loe pas ceste œvre.

Isabeau de Bavière, mariée en 1385 au roi de France Charles VI, mérita particulièrement le reproche d’avoir donné encore plus d’extension à cette mode des robes décolletées.

« Elle imagine Les robes ouvertes surnommées plus tard robes à la grand’gore (truie) ; on appelait gores ou gaurières, les courtisanes de l’époque. C’était alors le triomphe de la chair dans la toilette.

Cette mode ne fit que s’accroître plus tard si l’on en croit Menot, prédicateur de la fin du XVe siècle, qui en chaire reprochait aux femmes de montrer « pectus discor pertum usque ad ventrem. »

Vers 1390 les femmes portent la sorquanie, sorte de surcot lacé en arrière emprisonnant la taille et moulé sur la poitrine.

Malgré quelques excentricités passagères et de grandes bizarreries, surtout dans la coiffure, le costume des femmes de la Renaissance était généralement, dit le docteur Bouvier, un modèle de goût. Les corps à baleines n'existaient pas encore à cette époque.

Les corsages enserraient cependant les femmes et Jean Gerson se plaignait de « leur sein ouvert et mamelles es-traintes et descouvertes, corsets et manches justes... »

On appelait corset, corsetus ou cursetus, corsatus, corsellus, un vêtement commun aux deux sexes, espèce de pourpoint ou de justaucorps pour les hommes, de camisole ou même de robe pour les femmes qui se mettait le plus souvent sur la chemise.

Le surcot,que les femmes ont porté pendant deux siècles, devînt quand on en supprima la jupe une sorte de corset de dessus et l'on mentionne encore d'autres vêtements de dessus consistant en de simples corsages et rappelant la forme des corsets proprement dits.

Fig. 24. — Anne, dauphine d'Auvergne (1371).

J'ai déjà écrit que, dès Louis IX, les robes parfaitement ajustées et dessinant tous les contours du corps remplissaient l'office des corsets modernes.

Il existe donc au quatorzième siècle deux formes principales de corsages ajustés : l'un séparé de la, jupe, l'autre faisant corps avec elle et constituant ce que de nos jours on appelle la robe princesse. J'ai choisi parmi des documents de cette époque des types bien nets de chacun de ces costumes.

Les deux premiers portraits reproduits représentent l'un Anne, dauphine d'Auvergne, femme de Louis II, duc de Bourbon, qu'elle épousa en 1371, l'autre une des suivantes de cette dauphine. Toutes deux portent la cotte hardie au corsage absolument collant ; les cottes hardies de ces deux personnages sont blasonnées en mi-partie comme c'était l'usage pour les femmes mariées.

Le troisième portrait est celui de Jacqueline de la Grange, femme de Jean de Montagu, grand ministre de France sous Charles VI, elle porte un corsage séparé de la jupe mais dessinant très exactement le buste.
Fig. 25. — Une suivante d'Anne d'Autriche.

En dehors de ces deux types primordiaux et les plus anciens des robes à corsage-corset, les estampes qui reproduisent des personnages du XIVe siècle nous montrent en core une troisième façon de porter sur le thorax un vêtement ajusté. -Considérez en effet les trois figures 27, 28, 29, et qui sont dans l'ordre, le portrait d'une femme inconnue; le portrait de Jeanne de Flandre, épouse de Jean de Montfort duc de Bretagne, dans le costume de son entrée à Nantes à côté de son mari en 1341 et enfin celui d'une suivante d'Isabeau de Bavière (1389).

Sur les deux premières de ces figures vous voyez directement appliquée sur la peau une chemise, camisole ou fichu, par dessus une espèce d'étoffe qui soutient la gorge, et enserre la poitrine et qui apparaît par l'échancrure de la robe elle-même ajustée dans sa partie corsage et maintenue à la taille par une ceinture. Dans la troisième figure li pièce d'étoffe apparaît directement appliquée sur les seins, ce qui autorise bien à penser que ce que l'on aperçoit par l'ouverture du corsage n'est pas seulement un
Fig. 26. — Jacqueline de la Grange.
plastron mais un corsage de dessous très ajusté et maintenant la gorge et la poitrine, chacun de ces trois types de costumes féminins comprend une ceinture enserrant la taille.

Par un célèbre arrêt du Parlement en date du 28 juin 1420, « Deffenses sont, faites à toutes femmes amoureuses, filles de joye et paillardes, de ne porter robes à collets renversez, queues, ni ceintures dorées, sous peine de confiscation et amendes. » Il leur était en outre défendu d'avoir des robes à collet, ouvert et leur corsage devait être lacé sur le côté.

Plus tard apparaissent les corsages lacés par devant : « Olivier de la Marche, gentilhomme de la cour des ducs de Bourgogne, poète et chroniqueur du XVe siècle, a décrit, dans un petit poème sur le Parement des dames, toutes les parties de leur habillement d'alors qui sont représentés par des figures enluminées dans un des manuscrits de cet ouvrage remontant au temps de Charles VIII. On y trouve entre la chemise et la robe de dessus en drap d'or une robe de dessous à corsage largement ouvert et suppléée au devant de la poitrine par une pièce d'estomac sur laquelle passe le lacet qui unit ses deux bords. Cette robe lacée n'est dési-
Fig. 27. — Costume du XIVe siècle.
gnée dans le manuscrit que sous le nom de cotte ; elle est appelée cotte ou corset dans l'exemplaire imprimé à la date de 1510. »

Ce vêtement existait déjà sous Charles VII puisque un portrait de Marie d'Anjou sa femme nous la montre avec un corset lacé par devant dont les bords écartés laissent apercevoir une cotte de dessous.

Olivier de la Marche que je citais tout à l'heure décrit ainsi le corset ou cotte de chasteté :

Le corset est bon et prouffitable
A vcstir dames et les monstrer valoir,
Car le corset est habit si notable
Qu'il est plaisant à tous et aggréable.
Quoy qua danger on ne la puisse veoir.
Et quand l'œil peult sa dame percevoir
En ce corset, sans plus estre a ornée,
Il en vaut mieulx la plus part de l'année.
Néanmoins, ce fut surtout sous Louis XII que fut en faveur la robe lacée par devant comme dans le costume
Fig. 28
JEANNE DE FLANDRE (1341)
Fig. 29.
Une suivante d'Isabeau de Bavière.
génois ; on imitait la belle Thornassine Spinola, qui, à Gênes, s'éprit follement du roi et sollicita ce titre de sa maîtresse de cœur en lui offrant celui d'intendio.

Une tapisserie d'Arras datant de la fin du XVe siècle et appartenant au musée de South Kensmgton me permet de donner un second spécimen de ces corsages lacés par devant. « La tapisserie représente Bethsabée au bain, elle est vêtue d'une robe sans ceinture. C'est un surcot au corsage lacé dont la large et longue ouverture se prolongeait jusqu'à la naissance du ventre auquel on donnait le volume d'une grossesse de quelques mois, dans le genre de ce que plus tard on devait appeler le quart de terme, le demi-terme, etc., affecté au temps des grossesses de Marie-Antoinette et à la suite de la Terreur de 1793. » On comprendra cette mode et ces appellations à des époques où comme après la guerre de cent ans il s'agissait de repeupler la France à laquelle il fallait des hommes. Vers le milieu de ce siècle, en 1459, les élégantes adoptent une seconde ceinture, la surceinte, pour le vêtement de dessus qui était la houppelande modifiée ou la cotte hardie s'ouvrant en pointe sur la poitrine et dans le dos. Sau-

Fig. 30. — Marie d'Anjou, femme de Charles VII.
val en établissant les comptes de la prévoté de Paris de cette époque, relève ce détail : La demoiselle Laurence de Villers « femme amoureuse » s'est constituée prisonnière pour avoir porté une ceinture et une surceinte « ferrées à boucle, mordant et cloes d'argent doré »,lesquelles furent en outre confisquées. Après la mort de Louis XI qui en 1483 marque la fin du moyen âge. et les règnes de Charles VIII et de Louis XII, le
Fig. 31. — Fragment de tapisserie du XVe siècle

ton fastueux affiché par François Ier, monté en 1515 sur le trône de France, donna un élan considérable à la, variété, à la richesse et au luxe des parures et des vêtements.