Le Correcteur typographe (Brossard)/volume 2/05

Imprimerie de Chatelaudren (2p. 93-101).


CHAPITRE V

LA DISTRIBUTION



Lorsque l’apprenti connaît suffisamment sa casse, tant par l’étude qu’il a pu en faire que par les différentes compositions qu’il a exécutées, il est nécessaire de lui apprendre la distribution.

Avant de procéder à cette opération, il sera, toutefois, nécessaire de s’assurer que l’élève lit couramment un texte sur le plomb ; qu’il n’éprouve aucune hésitation dans la désignation des différentes lettres qu’on lui présente isolément : qu’il différencie très nettement le b du q, le d du p, l’n de l’u, l’apostrophe de la virgule, le 6 du 9, le 0 (zéro) de l’O (o grande capitale), etc., et réciproquement ; qu’il ne confond point l et I, les lettres accentuées grave et celles accentuées gu[1] ; qu’il se souvient du signe distinctif des petites capitales o, v, s, x, z, en raison de leur ressemblance avec ces mêmes lettres bas de casse ; qu’il opère sans difficulté la répartition, dans leurs cassetins respectifs, des espaces fines 1 point et 1 point ½, des espaces moyennes, des espaces fortes et des demi-cadratins ; enfin qu’il a appris les caractéristiques de l’italique et des différents caractères gras.

Ces connaissances élémentaires sont en effet indispensables pour exécuter une distribution convenable.

La distribution est l’acte de remettre (de distribuer après tirage) dans chacun des cassetins auxquels elles appartiennent les diverses lettres qui en ont été extraites, lors de la composition, pour former les mots et les assembler en phrases.

Dans les maisons importantes, où le service du matériel est organisé de manière convenable, les paquets de composition remis à l’ouvrier pour être distribués ne comprennent qu’un type de caractère : tout romain, ou tout italique ou tout caractère gras. Les paquetiers reçoivent exclusivement, en distribution, le type de caractère qui leur est nécessaire pour le travail qu’ils ont à exécuter ; des équipes spéciales de consciencieux effectuent dans les casses banales la distribution des caractères de fantaisie, d’italique ou de gras. Toute cause de dérangement et, conséquemment, toute perte de temps sont ainsi évitées à l’ouvrier.

Avant de commencer sa distribution, il est indispensable que le compositeur vérifie les paquets qui lui sont remis par le chef de matériel. Il peut arriver en effet que, par suite d’un mastic[2], d’une erreur, d’une demande mal comprise, d’un défaut de classement ou de toute autre cause, le chef de matériel remette des paquets de caractères différents, comme corps ou comme œil, de ceux qui sont nécessaires. Sans doute, le matériel a commis une faute, mais combien plus est à blâmer l’ouvrier qui, manipulant le texte, le lisant mot par mot, le disséquant lettre par lettre, n’a pas su reconnaître l’erreur et, tout au contraire, a contribué, par une distribution intempestive, à l’augmenter.

a) Le texte à distribuer, placé sur la galée à distribution ou violon[3] a le cran tourné, comme lors de la composition, vers la tringle de tête, puis il est délié[4].

Suivant la grandeur de sa main et selon la force de corps du caractère, le genre de composition (pleine ou interlignée)[5], l’ouvrier dégage de l’ensemble du paquet huit à dix lignes environ qu’il repousse légèrement vers l’extrémité de la galée. À cet effet, il insère légèrement le pouce de chaque main en arrière et à l’extrémité de l’interligne couvrant la première ligne à repousser. Les médius, pliés, sont à droite et à gauche appuyés fortement sur les côtés du texte, pendant, que les index viennent, à l’opposé des pouces, se placer sur les extrémités de la dernière interligne. La poignée entièrement dégagée, les pouces s’abaissent de manière à s’appuyer sur toute la hauteur de l’interligne. Par un mouvement en arrière des poignets, la composition, presque complètement entourée par les doigts, est enlevée de la galée et placée verticalement, l’œil de la lettre tourné vers le compositeur. Doucement, la main droite s’incline vers le dehors, supportant seule la poignée de composition que la main gauche a abandonnée, aussitôt qu’une inclinaison suffisante a été atteinte. Un instant, les lignes de distribution sont maintenues en équilibre ; puis, par un mouvement, la main droite s’abaisse et la partie libre des lignes vient s’appuyer sur le médius et les deux derniers doigts de la main gauche pliés, par-dessous et dans la largeur, de manière à supporter franchement la première interligne ou l’interligne de soutien. La poignée est, en outre, maintenue par l’index qui, allongé horizontalement, l’empêche de se renverser en arrière ; elle est étayée, en hauteur, vers le commencement des lignes par la paume de la main que prolonge le pouce étendu verticalement. La poignée est dès lors équilibrée et prête pour le travail de distribution proprement dite.

L’index et le médius droits s’appuient sur les derniers mots (une douzaine de lettres environ) de la première ligne, et, les tirant légèrement en avant, les font avancer sur la face latérale du pouce appliqué à la composition. Ainsi saisies, les lettres, par un mouvement de bascule des doigts et du pouce descendu jusqu’à la moitié de la tige, sont légèrement redressées face à la vue du compositeur qui, d’un coup d’œil, doit les lire rapidement et, surtout, en retenir impeccablement l’énumération ; puis elles sont entièrement dressées jusqu’à la verticale, pendant que l’ouvrier vérifie rapidement le cran de chaque lettre, afin de s’assurer qu’aucun type de caractère étranger ne se glissera indûment dans sa casse ; la vérification du cran postérieur, le cas échéant, se fait à chaque ligne avant que soit prise une nouvelle pincée de lettres. Le pouce, et le médius maintenant, de part et d’autre, la partie inférieure des lettres, l’index, qui recouvre la partie supérieure, recule au delà de la première lettre de gauche qu’il dégage entièrement « par un léger mouvement de pression rétrograde, en dedans sur les autres lettres, et qu’il pousse au dehors ; le médius se lève alors tant soit peu, et la lettre, n’étant plus retenue, tombe dans le cassetin qui lui est propre », et au-dessus duquel la main s’est portée. La lettre tombée, le médius reprend immédiatement sa position ; la main se place au-dessus du cassetin auquel appartient la lettre suivante ; l’index agit à nouveau en dégageant et poussant cette lettre, le médius se lève, et la lettre s’échappe. La première pincée distribuée, une nouvelle est prise et distribuée à son tour, puis une autre, et ainsi de suite jusqu’à la fin de la poignée. Une deuxième poignée est alors portée de la galée sur la main gauche comme précédemment, et distribuée de la même manière. On agit de même pour le reste du paquet et pour tous les autres paquets à distribuer.

Il va sans dire que plus la justification est longue, et la force de corps élevée, moins la poignée doit être importante, et plus rigoureuses les précautions, pour éviter une mise en pâte des plus préjudiciables.

« Si l’on veut, cependant, prendre une poignée très forte ou de justification très longue, on la dépose dans le creux de la main, le pouce droit, l’index allongé servant de soutien à l’arrière, et les autres doigts de support. Au fur et à mesure que les lignes diminuent, la main droite remonte la poignée qui progressivement atteint la position ordinaire. »

b) Les interlignes provenant de la distribution se placent sur champ, appuyées au rebord inférieur, et au côté droit, sur le cassetin aux cadrats. Si l’interlignage comporte des interlignes fortes et fines, ou a été exécuté avec des interlignes en deux morceaux d’inégale longueur, l’ouvrier soigneux les classe séparément et évite de les mélanger : il trouvera, dans cette manière d’agir, un profit certain, s’il doit, ce qui est fréquemment le cas, se servir de ces mêmes interlignes pour sa composition.

Les interlignes non utilisées sont rendues au matériel, qui peut les ranger aussitôt, au lieu de les remettre à classer dans la galée spéciale : gain de temps, gain d’argent, et matériel immédiatement disponible ; profit certain pour tous[6].

c) La distribution, pour les débutants, se fait lentement, posément : l’apprenti s’assurera d’un rapide coup d’œil qu’en raison de la place de sa main la lettre détachée par l’index tombera exactement dans le cassetin voulu. Une distribution rapide et négligée est la cause de coquilles nombreuses, par suite du grand nombre de lettres tombant en dehors de leurs cassetins respectifs. Certains accidents, tels que la chute d’une poignée, d’une ligne, d’un mot, dans la casse, sont à éviter avec le plus grand soin. Toutes ces choses, en effet, multiplient inconsidérément, on le comprend, le nombre des coquilles : malgré le soin avec lequel le compositeur recherche les lettres tombées, il lui est difficile de les retrouver toutes et d’éviter ainsi, au cours de la composition, maintes erreurs ; une lecture attentive sur le plomb aide sans doute à l’épuration du texte, mais nombre de fautes peuvent échapper, auxquelles il faudra remédier, lors de la correction des épreuves, dans des conditions onéreuses.

d) La lettre doit tomber dans le cassetin et ne pas y être lancée brutalement : quelques compositeurs, particulièrement lorsqu’ils distribuent la lettre d’un corps élevé, jettent en quelque sorte chaque lettre sur le cassetin du plus haut que la main peut se tenir. Pratique déplorable et énervante : déplorable pour l’œil du caractère que le choc peut endommager gravement, énervante en raison du bruit de tac-tac qu’elle produit.

e) Lorsque la distribution remise au compositeur n’a pas été expurgée, c’est-à-dire débarrassée des caractères étrangers au type demandé — italique, gras, signes algébriques, etc., — les lettres de ces caractères sont placées, au fur et à mesure de leur rencontre, dans un composteur spécial en bois. Sitôt la distribution terminée, le composteur est remis au matériel qui souvent est chargé d’assurer la mise en place du contenu ; parfois cependant c’est le compositeur lui-même qui obligatoirement doit assumer ce soin.

Dans ce cas, l’ouvrier accomplit le plus rapidement possible et avec un soin méticuleux la tâche qui lui incombe. Il se garde d’imiter certains « cossards » qui collectionnent, sur un ou même plusieurs composteurs, italique, petites capitales, égyptiennes, lettres accentuées ou étrangères, signes divers, et remettent à plus tard une distribution qui cependant s’impose immédiate.

Laisser traîner entre les casses, sur un coin quelconque du rang, ces lettres isolées, c’est en faire bientôt des lettres perdues ; c’est aussi motif à entasser à ce même endroit d’autres sortes qui, mélangées, seront longues à trier, si — chose trop fréquente, hélas ! — l’intéressé ne cherche point à les dissimuler ou à les faire disparaître… dans le cassetin au diable, dans celui aux cadrats, aux tirets, ou dans ceux aux lettres accentuées. Peu à peu ainsi les casses « s’empoisonnent» ; quelques-unes dans certaines de leurs parties ne contiennent bientôt qu’un pâté, beaucoup plus long certes à trier et à distribuer que ne l’eût été la mise en place, au moment de leur rencontre, des lettres et des signes qui le constituent.

À tous, cette méthode déplorable cause un réel préjudice : les lettres ainsi planquées, c’est-à-dire mises de côté là où il vient rarement à l’idée de les chercher, peuvent faire défaut ; leur absence nuit gravement à la rapidité du travail et cause de nombreuses pertes de temps, conséquemment d’argent. Le moins qu’on puisse regretter d’ailleurs est que les coupables — ceux qui ont « égaré » un matériel précieux — aient eux-mêmes, tout les premiers, un besoin urgent de ces sortes ; leurs plaintes, quelque fondées qu’elles puissent paraître, ne sauraient émouvoir leurs confrères suffisamment et justement édifiés. Ici, comme en toutes autres choses, l’ordre et la propreté sont une des conditions indispensables d’un travail régulier et profitable. L’apprenti, de même que l’ouvrier, ne devra jamais l’oublier.

f) Au cours de la distribution, les sortes ou lettres surabondantes sont enlevées des cassetins ; elles sont portées au matériel et distribuées dans les bardeaux ou, le cas échéant, remises aux casses dans lesquelles ces mêmes sortes seraient manquantes. Pour assurer une composition régulière, sans à-coups et sans perte de temps, il est indispensable en effet que les cassetins présentent, quant à leur contenu, une égalité convenable. Un compositeur prévoyant ne saurait, une fois le travail commencé, interrompre celui-ci pour se procurer les sortes manquantes, sous peine de perdre un temps précieux et de se causer un préjudice matériel appréciable.

D’ailleurs, le compositeur qui a reçu une copie doit savoir estimer approximativement quelle quantité de lignes elle produira. S’il a quelque hésitation, il lui suffit de composer deux ou trois lignes, et il lui est alors relativement facile d’être fixé ; il lui est ainsi loisible de distribuer d’un seul coup la quantité de lettre nécessaire, à moins que les dimensions de la casse ne le lui permettent point.

Il ne faut pas cependant remplir inconsidérément la casse : la lettre est moins facile à saisir, si la distribution est tassée ou par trop pressée ; la main désagrège le monticule du cassetin, si la composition se fait dans une casse « à tétons », et les lettres tombent dans les cassetins voisins, produisant autant de coquilles qu’il est malaisé de retrouver entièrement et dont un certain nombre restent encore dans le texte composé.

g) Avant de terminer ce chapitre, il est nécessaire d’attirer l’attention de l’apprenti sur certaines pratiques déplorables : l’instruction professionnelle du futur ouvrier n’est pas faite seulement des connaissances qu’il doit acquérir, des qualités qu’il doit posséder, mais aussi des défauts qu’il doit éviter, des inconvénients auxquels il se heurtera, ainsi que des déboires qu’il lui faudra supporter.

Tous les compositeurs n’ont pas une conception analogue de l’ordre qu’il est indispensable de faire régner dans l’atelier, non plus que de la nécessité de sauvegarder leurs intérêts propres en même temps que ceux de leurs collègues. Le cossard, ainsi que le flemmard et le j’m’en fichiste — des types qui ne sont point frais émoulus dans la profession, bien que les termes qui les qualifient soient d’un pur argot xixe siècle — ne sont trop souvent que des individus dont le laisser-aller, la négligence, la paresse et aussi l’ignorance sont cachés sous un vernis de bel esprit ou, plutôt, d’esprit fort. Leur égoïsme n’a d’égal que leur absence de délicatesse et leur manque de conscience.

Eux et leurs quelques imitateurs — car une certaine galerie se fait gloire de les singer — ne distribuent que le moins qu’ils peuvent et vivent aux dépens des autres autant que ceux-ci, volontairement ou non, le tolèrent. À peine distribuent-ils deci delà un mot, une ligne d’italique, d’égyptienne, de petites capitales ou d’autres caractères dont ils ont besoin. Quelquefois même ils se bornent à débloquer, dans un paquet de distribution, les mots ou les lettres dont ils ne peuvent se passer : ils remettent alors à plus tard — leur copie terminée — une distribution à laquelle ils répugnent particulièrement et qu’ils s’essaient à esquiver le plus longtemps possible. Bien plus, certains se croient autorisés à remplacer par quelques blancs les lettres retirées, et à remettre au chef de matériel un paquet dont ils assurent ne pas avoir eu besoin. Cette prétention ne saurait prévaloir en présence d’un examen même sommaire, et le chef de matériel aura vite fait de réduire à néant une telle affirmation.

Si blâmables que ces faits paraissent, si répréhensibles qu’ils soient, ils ne sont point comparables cependant à cet autre mal, le pillage, que pratiquent couramment quelques compositeurs sans scrupule. À peine un confrère a-t-il, pour se procurer deux ou trois sortes, distribué quelques lignes d’italique que, s’il a le malheur de s’éloigner un instant, les sortes ont disparu. La même main opérera sans scrupule, un prélèvement dans une casse courante, en l’absence du propriétaire. La rafle sera plus importante, mais certes moins apparente, si la casse est en réserve : nombre de ses cassetins seront mis à sec.

Le « monsieur » affligé de cette terrible maladie — la cosse — devient rapidement la plaie d’un atelier où de longues années régnèrent l’ordre et la discipline. Le cossard qui laisse tomber une lettre est affligé d’un cruel lumbago, s’il s’agit de la ramasser : il craint de se baisser, et impitoyablement des journées entières il piétine les sortes que son voisin réclame avec insistance. Les petites capitales o, v, s, x, z, n’ont à ses yeux de valeur réelle que si elles peuvent indifféremment être utilisées comme lettres bas de casse. Grâce à l’obligeance redoutable d’un couteau hors d’usage, l’i bas de casse romain découronné de son point prend place au cassetin des petites capitales ; l’é, l’è, l’ê se transforment de même manière en e. Pour des causes diverses la consommation des espaces fines et des interlignes 1 point atteint rapidement des proportions inquiétantes.

Non seulement le cossard est un compositeur déplorable, c’est encore et surtout un planqueur émérite : il planque les espaces, les interlignes et jusqu’aux garnitures ; il planque les sortes, la distribution, les casses ; il planque les macules, la ficelle ; il planque les réglettes, les biseaux, les coins. Son rang est un capharnaüm où le nécessaire voisine avec le superflu et l’inutile, au milieu de la poussière. Le cossard est inapte à tout effort physique et intellectuel ; sa place n’est pas dans un atelier où le patron exige de l’ouvrier qu’il se respecte lui-même et qu’il respecte ses collègues : le cossard est à expulser sans pitié.




  1. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler encore une fois qu’en termes typographiques on dit : accent grave, flexe, gu.
  2. Mélange de caractères de même force de corps, mais de genre et d’œil différents, et aussi, dans un sens plus large, de toutes espèces de caractères et de corps.
    xxxxLe mastic est peut-être la plaie la plus grave que l’on rencontre dans les ateliers de composition. Faute de soins, faute d’attention, les caractères les plus disparates, de même force de corps, et parfois de corps fort différents, sont fréquemment mastiqués au point que le chef de matériel renonce à réparer le désordre. La multiplicité des types de même corps, mais d’œils différents, qui existent dans les imprimeries, aide grandement à des confusions regrettables ; et de manière générale les fondeurs se préoccupent fort peu de donner aux maîtres imprimeurs le moyen pratique d’éviter ce genre de gâchis. On peut affirmer qu’il serait désirable, et sans doute possible, que nombre de signes — telles les ponctuations — soient gravés non pas pour chaque type de caractère, mais pour plusieurs séries de types dans chaque corps : il suffirait de créer un genre de gravure moyenne dont l’aspect s’accommoderait aisément de celui de différents types. Une telle combinaison existe déjà pour certains signes, — tels les croix, les astérisques, les pieds-de-mouche, les versets, les répons, etc. ; — cependant le lecteur ne s’étonne pas, semble-t-il, de la légère dissemblance qu’il lui est donné parfois de constater. Quelques maisons n’ont-elles pas elles-mêmes pris cette sage coutume de n’utiliser par corps de caractères qu’un seul type de lettres et de chiffres supérieurs, alors même que l’œil de ceux-ci est parfois un peu différent de celui de la lettre ? — Cette idée n’est point nouvelle assurément : à maintes reprises déjà elle a été exprimée sans résultat ; et, sans doute, il faudra attendre longtemps encore la réalisation de ce souhait.
  3. La galée de distribution, ou violon, se place à la partie supérieure du côté droit de la casse, solidement appuyée sur la barre transversale de séparation, ou retenue par son pied.
  4. Dans la majorité des cas, mouiller légèrement sa distribution est une précaution excellente. L’eau produit une adhérence momentanée qui agglutine en une sorte de bloc assez fragile l’ensemble de la composition.
    xxxxLe débutant a donc intérêt à mouiller, mais seulement sur les côtés, sa distribution : il obtiendra de cet acte une plus grande sécurité pour le maniement du plomb auquel il est encore un peu inhabile.
    xxxxMais il est nécessaire d’insister sur les mots « mouiller légèrement ».
    xxxxCertains compositeurs, au grand détriment des galées et des violons — aussi bien ceux de bois que ceux de zinc — mouillent inconsidérément, presque à grande eau, la distribution qui leur est remise. Ce mouillage intempestif d’une distribution convenable, en bon état, paraît devoir être pour le typographe plutôt une perte de temps : l’eau produisant une trop grande adhérence, les lettres ne se séparent plus aussi facilement les unes des autres et ne tombent pas d’elles-mêmes ; il faut un léger effort, une minime poussée, pour les détacher des suivantes. En outre, la lettre humide, comme grasse, salit les casses dont elle noircit les cassetins ; elle se lève avec une facilité et une rapidité moindres, elle glisse malaisément dans le composteur, et sa légère adhérence paraît à beaucoup gênante pour la correction immédiate des erreurs que la lecture sur le plomb fait découvrir.
    xxxxLe mouillage du texte est recommandé lors des impositions, dans le cas d’un léger accident, afin d’éviter la pâte ou la perte irrémédiable d’un texte, pour les remaniements importants, tels que les transpositions de pages ou les reports de lignes d’une page à une autre, et aussi pour les désimpositions ou le désossage. Suivant les circonstances, la page ou le texte sont mouillés entièrement ou simplement sur les bords, de manière à obtenir le maximum de promptitude et de sécurité dans le travail.
    xxxxLe compositeur ne doit pas oublier que les gravures sur zinc doivent être rigoureusement protégées contre l’humidité, et qu’il y a intérêt, dans certaines circonstances où le mouillage est obligé, à retirer les zincs avant de procéder à cette opération ou à prendre des précautions spéciales contre un accident toujours possible.
    xxxxD’autre part, la distribution, lavée plus ou moins convenablement après tirage, n’est pas constamment dans un état de propreté irréprochable : l’encre, en séchant, durcit et forme sur les bords de chaque lettre une sorte de crasse agglutinante. Sous les doigts du compositeur, la lettre se dégage mal, ou tardivement, entraînant sa voisine dans un cassetin étranger : d’où risques nombreux de coquilles qu’il est indispensable de rechercher immédiatement, sous peine d’ennuis multiples lors de la composition. Le mouillage avec une dissolution d’alun, chaude autant que possible, obvie en partie à ces inconvénients qui s’atténuent peu à peu, au fur et à mesure que la distribution sèche. On peut encore, à l’aide d’un savon de Marseille, produire une eau bien savonneuse, chaude si possible, et en imbiber les pages de caractère ; au bout de quelques minutes on peut distribuer, la lettre n’est plus adhérente et glisse parfaitement. (Sur ce même sujet, voir également plus loin : lavage des formes.)
    xxxxParfois, le serrage énergique d’un paquet après un mouillage exagéré occasionne une cohésion complète de l’ensemble de la composition, analogue à celle qui se produit lors de la mise en forme pour la prise d’empreintes destinées au clichage ou à la galvanisation. Pour rompre cette adhérence, il suffit de frapper à plusieurs reprises, sans le débarrasser de son enveloppe ou le démunir du porte-page, le paquet à plat sur le marbre. Chaque poignée peut également être frappée, mais sur le bois, afin de ne point déformer le pied de la lettre.
  5. Lorsque la composition est pleine, c’est-à-dire compacte, non interlignée, l’emploi de trois ou quatre interlignes de soutien est indispensable. Au fur et à mesure de l’avancement de son travail, le compositeur intercale ces interlignes, à intervalles réguliers, dans la poignée à distribuer.
  6. Les interlignes ont assurément droit aux mêmes soins que la lettre elle-même. Un chef de matériel, homme d’ordre et économe parfait, range lui-même ou surveille attentivement, dans les casiers ou les compartiments qui leur sont affectés, le rangement de chacune des catégories d’interlignes qui lui reviennent de la distribution remise aux paquetiers : chaque rayon est muni d’une étiquette ou d’une marque distinctive, rappelant le type d’interligne ainsi que sa longueur. — Les sortes surabondantes sont retirées des casiers, mise en paquets, ligaturées et portées à la réserve des interlignes. Un registre spécial permet de se rendre compte à tout instant des disponibilités de cette réserve.