Le Comte de Sallenauve/Chapitre 21

L. de Potter (tome IIIp. 201-234).


XXI

Lettres provinciales.


Le lendemain de la séance où l’élection de Sallenauve avait été validée, madame Beauvisage écrivait à son père, le vieux Grévin :

« Cher père, votre Constitutionnel vous aura appris la manière dont M. notre député s’est tiré de son mauvais pas. Cette drôlesse et son acolyte, que nous avions comblés, et qui, pendant leur séjour à Paris, ne nous auront pas coûté moins de dix francs par jour, au dernier moment sont passés à l’ennemi. Se sentant perdu, le sieur Sallenauve leur a détaché son âme damnée, Jacques Bricheteau. Le malheur a voulu que nous les eussions adressés à cet hôtel de la rue Montmartre, où, connaissant que tous ceux d’Arcis descendent, ce misérable organiste a eu l’idée d’aller les chercher. Le coup s’est fait après mon départ pour la Chambre. M. de Trailles, qui nous accompagnait, moi et les dames Mollot, était venu nous prendre de bonne heure afin que nous soyons bien placées. Profitant de mon absence, l’agent du sieur Sallenauve est venu offrir à ces vilaines gens des sommes fabuleuses, et alors ils se sont désistés.

» Mais M. le député n’a pas porté loin son triomphe, et comme vous pourrez le voir dans une lettre qu’il a eu la bêtise de faire insérer dans les journaux, M. de Trailles, au sortir de la séance, ne l’a pas marchandé. Sous prétexte qu’il a eu un duel il y a quelque temps, ce monsieur a fait le plongeon avec M. Maxime et avec un pair de France qu’il avait osé attaquer dans son discours ; je vous assure que cette lâcheté lui fait grand tort dans l’opinion, et on croit généralement qu’il ne pourra pas continuer de siéger à la Chambre.

» J’ai donc toujours bien fait de venir ici pour mettre les fers au feu de l’élection de Beauvisage, qui, d’un moment à l’autre, peut revenir sur le tapis.

» M. de Trailles n’est pas d’avis que je reste dans ce petit hôtel borgne où je suis descendue avec ces dames. Il dit que devant me mettre en relation avec des personnes très haut placées, dont je puis avoir des visites à recevoir, je ne serais pas convenablement installée. Il m’a loué, rue de la Paix, à l’hôtel Mirabeau, un petit entresol qui ne sera pas très cher, et là au moins on pourra venir me chercher.

» M. de Trailles m’a offert sa voiture pour tout le temps que je serai ici, et il dit que cela ne le prive pas parce qu’il a son tilbury, mais je n’ai pas trouvé convenable d’accepter, ne voulant pas m’engager avec lui plus que nous ne le sommes.

» Ce n’est pas que je me figure que nous pourrions trouver mieux pour Cécile, car un homme titré et qui aurait de la fortune, ne voudrait pas de la fille d’un industriel. Mais ce qu’il a commencé, il faut qu’il le finisse, et il n’a pas à espérer de devenir notre gendre qu’il n’ait fait nommer Beauvisage ; puisqu’il nous a mis cette idée de la députation en tête, c’est à lui de mener la chose à bien.

» Êtes-vous d’avis, mon cher père, que j’aille chez le comte de Gondreville, et que je demande à être présentée à madame. Je vous fais cette question parce je suis encore à m’expliquer la conduite que votre vieil ami a tenue dans l’affaire de l’élection, où, après la visite qu’il a faite à la mère Marie-des-Anges, il a tout d’un coup abandonné mon mari et vous a décidé à faire comme lui.

» Je sais bien que Beauvisage n’est pas un aigle, tant s’en faut ; mais il a de la tenue, de la bonne mine, et, quand je le compare à tous ces députés que j’ai vus hier et parmi lesquels il y en a qui sont vêtus comme des malheureux et qui ne représentent pas du tout, je me dis que pour voter, il est mieux que beaucoup d’autres, en ce qu’il a l’air d’un bourgeois aisé, et, en parlant peu, il peut avoir des succès, même auprès des femmes, dans un salon.

» Je dois vous faire, même à ce sujet, une confidence, c’est qu’après ce qui s’est passé à Arcis avec cette demoiselle Antonia, je crois qu’il aura besoin d’être surveillé. J’ai vu hier à la séance de la Chambre plusieurs créatures de la même espèce qui m’ont été signalées par M. de Trailles ; vêtues comme des reines, elles occupaient les meilleures places dans les tribunes et échangeaient avec MM. les membres de la représentation nationale, de petits saluts et des sourires qui m’ont beaucoup étonnée. Mais je veillerai sur Beauvisage qui, étant très neuf pour la vie de Paris, nous a montré dans la circonstance où je l’ai surpris, qu’il pourrait facilement se laisser détourner de ses devoirs, et M. de Trailles m’a bien promis de le guider au travers de tous ces écueils.

» Adieu, mon bon père ; aussitôt que j’aurai quelque chose de nouveau, je m’empresserai de vous le mander. Croyez en attendant au respectueux attachement de votre fille bien affectionnée. »


Quelques jours plus tard, le mot suivant était adressé à Simon Giguet, par sa tante, madame Marion :


« Mon cher Simon, je n’ai rien à te dire de la séance où le fameux M. Sallenauve a obtenu de ne pas être chassé de la Chambre. Ces dames Mollot et Beauvisage y étaient, et elles n’ont pas trouvé qu’il ait très bien parlé ; moi, j’étais retenue à l’hôtel par une de ces migraines que tu sais ; mais M. de Trailles, qui est très galant pour madame la mairesse, m’a eu depuis un billet à sa considération, et j’ai assisté à l’une des plus chaudes séances de l’adresse, où j’ai entendu Thiers, Berryer, Odilon Barrot, Canalis, Vinet, Topinot, Léon Giraud. Je t’avouerai que je n’ai pas été émerveillée de tous ces orateurs, et ton discours sur le Progrès, le jour de la première réunion des électeurs, m’a paru au moins aussi bien que tout ce qui s’est dit là.

» Ne te figure pas que mon jugement soit dicté par l’affection maternelle que je te porte. Au contraire, en arrivant, je m’attendais, sur la réputation de tous ces hommes dont on parle tant, à des choses qui m’étonneraient ; mais vrai, et sans flatterie, à mesure que les orateurs montaient à la tribune, je comparais, et j’étais obligé de me dire à moi-même : Certainement, mon Simon parle aussi bien que cela. Pour M. de Sallenauve, il n’a pas osé s’aventurer au milieu de tous ces talents, et il a, je crois, été charmé de l’excuse qui lui a été donnée par la mort d’un de ses amis pour se dispenser de prendre la parole.

» Si ce que rapportent les journaux est vrai, le voilà à la tête d’une grande fortune, et quoiqu’il n’ait pas fait une très bonne figure dans une rencontre qu’il a eue avec M. de Trailles, son argent le rend un adversaire encore plus redoutable pour toi.

» Madame Beauvisage, qui se flattait qu’il ne pourrait pas tenir à la Chambre, et qui voyait déjà son mari nommé, est tout ébouriffée de la nouvelle de cette fortune qui lui tombe, et la voilà un peu plus réservée dans ses espérances, qu’elle ne se donnait pas trop la peine de cacher devant moi.

» Il est sûr que ce M. de Trailles est un intrigant qui a le bras long, et, dans son désir d’épouser Cécile, il remuera ciel et terre pour faire nommer Beauvisage, qui devient aussi un concurrent dangereux. Il faudrait un changement de ministère, et que les hommes de ton opinion vinssent au pouvoir ; mais cela n’a rien d’impossible : espérons.

» Dis à mon frère qu’au Luxembourg j’ai vu une collection de bien belles roses et que la rose Giguet y figure avec honneur.

» Il serait désirable que ton père, après ton mariage, vînt faire ici un tour avec toi et ta femme ; il renouerait avec beaucoup d’anciennes connaissances qui ont du crédit, car ce gouvernement-ci fait beaucoup la cour aux hommes de l’empire dont la popularité lui paraît bonne à accaparer.

» Pour le moment, ce qui doit nous occuper, c’est l’affaire de ton mariage ; c’est je crois, une bonne idée que tu as eue là. Ernestine fait de l’effet, même à Paris, et je suis très contente de son caractère. Au lieu de pousser à la dépense dans les achats que nous faisons, elle trouve toujours que tout est trop beau, et les choses les plus simples sont celles qu’elle préfère ; cela annonce un très bon esprit. Nous ne l’écoutons pas trop parce qu’il nous faut de l’effet et que nous ne voulons pas être au-dessous de ce qu’on se serait attendu à voir si tu avais épousé Cécile. Cette résignation que cette petite bégueule montre à devenir madame de Trailles ne prouve pas en elle quelque chose de bien sain. Elle ne pense qu’à briller et à pouvoir s’appeler madame la comtesse ; nous verrons comment tournera son mariage, s’il se fait, car tant qu’on ne sera pas en possession de la députation, je crois qu’on tiendra la dragée haute à M. le soupirant. Il jouit ici d’une assez pauvre renommée, et si j’avais une fille, je ne la lui donnerais pas ; mais l’ambition tourne la tête à ces Beauvisage ; et s’il fallait, pour obtenir l’appui de ce beau monsieur, que Séverine se laissât faire par lui un doigt de cour, je pense qu’il ne serait pas plus malheureux que notre ancien sous-préfet M. de Chargebœuf, qu’on dit à Paris, mais que nous n’avons pas entrevu.

» Adieu, mon cher Simon, soigne-toi et pense à ta vieille tante. Nous sommes encore ici pour une huitaine. Madame Mollot veut tout voir et nos emplettes souffrent souvent de sa curiosité, qui nous fait perdre beaucoup de temps. Tu feras bien, une fois marié, de ne pas trop lui laisser d’empire sur sa fille. Ceci bien entre nous, car au fond ce n’est pas une mauvaise femme, à cela près qu’elle serait capable de faire battre des montagnes. Bien des choses au gros Mollot et mes amitiés à mon frère. Pour toi, cher Simon, tu sais ce que je te suis. »


Madame Mollot prit à son tour la parole, et voici ce qu’elle écrivait à son mari le greffier :


« Mon gros poulet, j’en ai long à te dire, car j’ai laissé à Ernestine le soin de te donner de nos nouvelles. Tu sais que je n’aime pas à prendre la plume, et que je suis plus forte la langue à la main. Mais, une fois que j’y suis, ce n’est pas pour peu, et tu en auras de quoi lire pendant toute une audience, tandis que MM. les avoués s’escrimeront.

» Je te dirai d’abord que Paris ne m’a pas très étonnée, et tu conviendras toi-même qu’il y a beaucoup de quartiers qui ne valent pas notre petite ville. Ensuite les courses sont d’une longueur terrible, et, quand on veut tout voir, les jambes n’y suffisent pas. Il y a bien les omnibus ; mais jamais ils ne vont dans le sens où vous avez besoin, et puis la société y est si mêlée, et les hommes vous regardent dans le blanc des yeux d’une manière si effrontée, que je n’aime pas à me servir de ces voitures. Nous sommes montées aujourd’hui à la colonne de Juillet, d’où on a une très belle vue, et de là nous avons été visiter le Jardin-des-Plantes ; j’y ai bien ri des singes ; il y en a un qui ressemble comme deux gouttes d’eau au vieux Gondreville, et un autre à Achille Pigoult, si ce n’est qu’il ne porte pas de lunettes.

» La belle madame Beauvisage ne s’est pas trouvée logée comme il convenait à une femme de son importance dans l’hôtel où nous sommes descendues, et tu sais sans doute qu’elle est allée dans le grand quartier, rue de la Paix. Elle aurait été enchantée d’être débarrassée de nous, vu quelque chose que je te conterai tout à l’heure ; mais pas si simple que de lui faire ce plaisir et nous sommes sans cesse à lui rendre nos devoirs et à l’accabler de nos visites, comme si nous ne pouvions nous passer d’elle, d’autant plus que son futur gendre l’entretient de loges de spectacles et de billets pour tous les monuments et en attendant qu’elle soit devenue tout à fait grande dame et qu’elle ose rompre avec ses anciennes connaissances, nous profitons de toutes les politesses faites aux beaux yeux de la dot de sa fille. Tiens ! nous serions bien bonnes de nous en priver !

» Nous sommes allées avant-hier à l’Opéra, où l’on donnait la Muette de Portici. Le premier coup d’archet dont on parle tant n’a rien de si extraordinaire ; mais l’éruption du Vésuve est quelque chose de très marquant ; c’est une belle horreur. Pendant l’entr’acte, Ernestine, qui a ses yeux de dix-huit ans, me dit tout à coup, à voix basse, en me poussant le coude : Tiens ! M. de Chargebœuf ! et en effet, je vois à l’orchestre un homme ayant pris du ventre et les cheveux grisonnants, mais pas assez changé pour qu’on ne le reconnaisse pas. Tiens ! fais-je à mon tour, mais à haute voix, M. de Chargebœuf, notre ancien sous-préfet ! Madame Beauvisage, là-dessus, de devenir excessivement rouge, et de dire d’un air à n’y pas toucher : Où donc le voyez-vous ? Je lui montre le jeune homme à sa place, le dos tourné à la toile, et justement lorgnant de notre côté.

» Le petit mouvement fait dans notre loge, qui était découverte et très en vue, avait sans doute attiré l’attention de l’ancien adorateur, car, un instant après, nous le voyons quitter sa stalle, et un petit coup frappé à notre porte nous annonce une visite.

» Ce ne devait pas être M. de Trailles ; il n’avait pu avoir de place avec nous, la loge n’étant que de quatre, et nous le voyions en face, dans une avant-scène, qu’un monsieur placé au-dessous de nous, à la première galerie, avait désignée sous le nom de la loge infernale. Placée près de la porte avec Ernestine, je pousse le pêne de la serrure, et voilà l’ex-sous-préfet se récriant de trouver là réuni presque tout son ancien arrondissement.

» D’abord il s’adresse à madame Marion comme à la plus âgée et à la plus respectable, demande des nouvelles du colonel Giguet, s’informe comment tu te portes, mon gros poulet, trouve Ernestine grandie et embellie, et ce n’est qu’à la fin qu’il arrive à la santé de M. Beauvisage et de mademoiselle Cécile.

» Se voyant assez froidement accueilli de ce côté, il ne prolonge pas très longtemps sa visite, qu’il était d’ailleurs obligé de faire de dedans le corridor, et nous demande où il pourra aller nous présenter ses hommages ? Madame Marion et moi ne marchandons pas à lui donner notre adresse, rue Montmartre, hôtel de l’Aube.

» Se figurant que nous sommes toutes logées dans la même maison, notre homme se retire, et le lendemain, sur les midi, on l’annonce chez madame Marion, où je me trouvais pour l’instant avec Ernestine.

» Après un peu de conversation, où il nous apprend que, n’ayant pas voulu servir le gouvernement de juillet, il a un emploi supérieur dans l’administration du chemin de fer d’Orléans, de l’air le plus indifférent qu’il peut : — Madame Beauvisage, arrive-t-il à dire, ne loge donc pas avec vous dans cette maison ? — Non, dit madame Marion, mais comment savez-vous cela ? — J’ai demandé vos trois noms au portier, qui m’a répondu que madame Beauvisage était bien descendue ici, mais qu’elle n’y demeurait plus. — Effectivement, dis-je alors, madame Beauvisage ne s’est pas trouvée assez aristocratiquement dans cet hôtel et elle s’est transportée rue de la Paix, hôtel Mirabeau. — C’est donc ça, dit l’ex-sous-préfet, que je l’ai vue hier soir, se séparant de vous, et montant en voiture avec un monsieur que je n’aurais jamais cru de sa connaissance ? — M. le comte Maxime de Trailles ? dit madame Marion. — Précisément, mais comment est-elle dans cette intimité avec un des lions de Paris ? — Ah çà ! repris-je, vous ne savez donc rien de la politique ? — La politique ? dit M. de Chargebœuf, d’un air étonné. Sans doute, et alors nous lui racontons les affaires électorales d’Arcis, le voyage de M. de Trailles et les projets de mariage avec Cécile. Le pauvre homme tombait de son haut.

» Après toute cette narration il ne resta que le temps qu’il fallait pour n’avoir pas l’air de courir chez son ancienne passion ; mais on voyait que les pieds lui grillaient.

» Le même jour nous vîmes la pédante, à laquelle nous demandâmes si elle avait eu sa visite ; elle nous répondit négligemment que non et passa aussitôt à un autre sujet de conversation.

» Le surlendemain, nouvelle visite de l’ex-sous-préfet. Il était furieux ; deux jours de suite, et plusieurs fois dans la même journée, il s’était présenté à l’hôtel Mirabeau, et toujours visage de bois ; mais ce qui le piquait le plus, c’est qu’au moment de sa dernière visite, il avait vu arriver M. de Trailles, et qu’ayant eu l’idée de voir si celui-là serait reçu, il l’avait aperçu montant chez la Beauvisage, sans même demander si elle était chez elle, ce qui prouvait qu’il se savait attendu, tandis que lui, Chargebœuf, était l’objet d’une consigne.

» Madame Marion fit la bonne chienne et eut l’air de vouloir excuser madame la mairesse ; mais plus elle prenait son parti, plus l’autre s’exaltait, si bien que sans aller jusqu’à avouer des relations intimes, il finit par laisser échapper certains mots d’où il résulterait qu’un attachement de cœur très chaud, quoique platonique, aurait existé entre lui et madame Beauvisage, dont il ne pouvait dès-lors s’expliquer le procédé.

» Le même jour, nous vîmes madame Beauvisage, et madame Marion lui transmit les doléances de son ancien soupirant ; à quoi madame Beauvisage répondit qu’elle ne voulait pas voir recommencer les sots propos qui avaient couru dans le temps. D’où tu t’imagines que tout est bien fini entre elle et l’ex-sous-préfet.

» Eh bien ! mon gros poulet, apprends à connaître les femmes, et dis-moi si tu n’es pas bien heureux d’être tombé sur une qui n’a jamais pensé à abuser de ta simplicité.

» La scène de désespoir que M. de Chargebœuf était venu faire chez madame Marion était pour nous dépayser ; ainsi que je l’ai su par un billet tombé de la poche de madame Beauvisage, dans un fiacre qui nous ramenait hier soir de l’Odéon, M. de Trailles, la Beauvisage Ernestine et moi ; madame Marion s’était sentie fatiguée et avait préféré se coucher de bonne heure.

» Après que nous eûmes déposé cette vertu à son hôtel, je sens un papier sous mes pieds, naturellement je le ramasse sans rien dire à personne, et, rendue chez moi, j’y lis textuellement ces mots : « Chère Séverine, j’ai été faire tantôt, chez les provinciales, la comédie d’amant malheureux que tu avais exigée. Si elles se doutent maintenant de quelque chose, je veux être à jamais privé de ta tendre affection. À demain, tu sais que nous dînons ensemble, rendez-vous à cinq heures, au débarcadère du chemin de fer de Saint-Germain. Ton fidèle et affectionné,

» Melchior de Chargebœuf. »
Paris, 17 juin, cinq heures.

» Tu comprends, mon gros poulet, que j’ai trouvé assez insolente cette manière de se moquer de nous, et de vouloir faire l’honnête femme aux dépens de notre crédulité. Attends ! pensai-je, ma belle, on va te rendre la monnaie de ta pièce. Je mets alors le billet sous enveloppe, en déguisant mon écriture, et je le porte moi-même, avec cette lettre que je t’écris, à la poste, en l’adressant à M. de Trailles, qui m’a bien l’air aussi de tourner autour de madame la mairesse. Tu me diras que la farce est un peu forte et qu’elle peut amener bien du grabuge, mais est-ce qu’on lui demande ses secrets à cette pédante, et puisqu’elle monte des coups, pourquoi donc n’en monterais-je pas aussi ? D’ailleurs M. de Trailles n’en apprendra pas plus qu’il n’en sait déjà lui et tout Arcis, et puisqu’il est le gendre, ça se passe en famille : mais il verra au moins la valeur des coquetteries que lui fait cette bégueule et comme toutes ses attentions sont bien employées.

» Nous ne serons peut-être pas ici assez longtemps pour assister à la fin du mélodrame, car nous ne resterons pas maintenant plus de trois jours, et je t’écris que tu ne me dises pas en arrivant que je n’ai pas pensé un instant à mon gros poulet. La Beauvisage ne revient pas avec nous. Tu comprends pourquoi ; mais le prétexte est une audience de M. de Rastignac que M. de Trailles doit lui faire toujours avoir et qui ne vient jamais.

» Toutes nos emplettes sont à peu près faites, madame Marion n’a rien trouvé d’assez beau pour Ernestine, et ce sera une mariée comme on n’en voit guères dans notre endroit ; mais entre nous, la vieille bonne dame n’est pas amusante, et je ne suis pas fâchée que le tête-à-tête finisse. Dis bien des choses tendres de notre part au futur, et, comme de raison, ne parle à personne, jusqu’à nouvel ordre, de ma petite confidence. Je n’en ai pas ouvert la bouche à madame Marion, qui est trop collet-monté pour m’approuver. Tu as ronflé à ton aise, mon gros poulet, pendant ces quinze jours ; mais tout a une fin, et il faudra te gêner un peu pour celle qui se dit pour la vie ta femme affectionnée,

» Sophie Mollot. »