Le Comte de Sallenauve/Chapitre 20

L. de Potter (tome IIIp. 163-198).


XX

Londres, Paris et Arcis.


La succession de lord Lewin fut beaucoup plus longue à liquider que Jacques Bricheteau ne se l’était figuré. Sans parler de la longueur des formalités courantes, il eut à se débattre contre les prétentions des collatéraux du testateur, qui n’allaient à rien moins qu’à l’annulation du testament.

Ces gens attaquaient les dispositions du défunt avec une arme dangereuse, à savoir un dilemme.

« Ou notre cher et honoré parent, disaient-ils, était devenu fou, ou il avait conservé son bon sens. S’il était fou, il n’a pu faire un testament valable ; s’il avait conservé son bon sens, il s’est suicidé par un acte libre de sa volonté ; dans ce cas, le testament doit encore être annulé et ses biens n’appartiennent pas aux héritiers qu’il a désignés, mais à la couronne, en vertu du droit de confiscation. »

Il est bien vrai que par l’un des côtés de leur raisonnement ces gens arrivaient à le déshériter ; mais outre que c’eût été encore pour eux une consolation que d’entraîner leurs adversaires dans une ruine commune, ils comptaient bien par la menace de leur argumentation les amener à transiger. C’est en effet le parti auquel Jacques Bricheteau crut devoir s’arrêter ; considérant la défaveur que pouvaient rencontrer devant les tribunaux anglais des légataires étrangers, il jugea qu’un sacrifice était nécessaire.

L’hoirie se montait à plus de deux cent mille livres de rente ; les serviteurs convenablement récompensés et le legs de l’exécuteur testamentaire acquitté restait la somme ronde de quatre millions.

Sur les trois millions afférents à Sallenauve, Bricheteau préleva le quart, ou sept cent cinquante mille francs, du million dévolu à la Luigia, il détourna également un quart, ou deux cent cinquante mille francs, ce qui était bien rester dans les proportions indiquées par le testateur. Le million formé par ces deux contributions fut jeté aux collatéraux qui, à ce prix donnèrent leur désistement. Tous les frais soldés, Sallenauve demeurait à la tête d’environ cent vingt-cinq mille francs de rentes, et la signora Luigia, pour sa part, en conservait plus de trente mille. Personne n’avait donc le droit de se tenir pour très malheureux.

Bien, avant le moment où, en Angleterre, la sage administration de Jacques Bricheteau préparait ce dénouement, en France se liquidait la succession de Marie-Gaston.

Mort ab intestat, il avait pour héritiers ses deux neveux. Comme l’un et l’autre étaient mineurs, les immeubles durent être vendus judiciairement. Le pavillon de Ville-d’Avray, cette adorable création de l’amour de Louise de Chaulieu, se vit donc livré à toutes les ignobles formalités de la licitation.

Pendant que d’affreuses affiches jaunes auxquelles il était fait écho pour les petites affiches et pour la quatrième page des journaux, annonçaient sa prochaine mise en vente et celle des meubles le garnissant sur la mise à prix de cent-soixante-quinze mille francs. Ce délicieux sanctuaire qui aurait dû être pour les amants un but de pieux pèlerinage était en proie à une incessante procession de visiteurs et sur cent curieux indiscrets et inutiles, à peine on comptait un acquéreur ayant véritablement la pensée d’acheter. Durant l’espace d’une quinzaine, il devint de mode, non-seulement dans le monde élégant, mais aussi parmi les lorettes et la bourgeoisie sans cesse occupées à contrefaire les façons et les mœurs de l’aristocratie, de s’abattre sur ce charmant ermitage que les premiers jours de juin avaient mis en possession de toutes ses beautés champêtres. Excédé de la multiplicité de ces visites et des odieuses et insolentes remarques qui devaient aller troubler les mânes de sa chère maîtresse, le vieux Philippe prit enfin sur lui de n’admettre plus personne sans une permission écrite du notaire Cardot, chargé des affaires de la succession, et comme cette mesure de piété domestique était en même temps une mesure de bonne administration tendant à prévenir l’avilissement de l’objet mis en vente, cette impertinente affluence fut à la fin conjurée.

Le jour des enchères arrivé, Sallenauve, qui n’avait encore aucune idée de la manière dont tourneraient ses affaires de Londres, eut la douleur de ne pouvoir concourir à l’adjudication qui devait se faire expressément au comptant. Trois acquéreurs sérieux furent seuls sur les rangs : 1º le duc de Rhétoré, frère de Louise de Chaulieu ; 2º Nucingen, auquel sa femme et sa fille, madame de Rastignac avaient eu grande peine à persuader de faire cette mauvaise affaire, car la propriété, qui selon toute apparence devait être vendue au-delà des cent mille écus qu’elle avait coûtés, avec les immenses frais d’entretien qu’elle nécessitait, rapportait à peine une somme de deux mille livres de rentes ; 3º enfin, un inconnu procédant par le ministère de maître Desroches. Celui-ci mena l’enchère jusqu’à trois cent deux mille livres, prix auquel fut faite l’adjudication.

Tout Paris sut le lendemain, parce que le secret fut confié au gars Bixiou, le nom de l’acquéreur vrai. C’était le comte Halphertius dont la notoriété, depuis l’inauguration de la signora Luigia, était devenue d’autant plus retentissante, que personne ne pouvait dire en quel endroit on avait quelque chance de le rencontrer.

Dans le moment, tout le monde le croyait à Londres auprès de sa protégée tandis qu’au moyen d’une perruque et d’un faux collier de favoris blancs, Vautrin avait reconstitué M. de Saint-Estève qui, en attendant une nouvelle occasion d’éclater, s’était remis au paisible exercice de ses fonctions.

Tenu au courant de tous les faits et gestes de Vautrin, avec lequel il était resté lié bien plus étroitement qu’il ne voulait le laisser croire, le colonel Franchessini, aussitôt que le bruit de cette acquisition se fut répandu, alla trouver Rastignac, et saisissant cette fois encore, comme il l’avait fait à la tribune, l’occasion de jouer dans le jeu de son occulte ami :

— Eh bien ! mon cher ministre, dit-il, comment trouvez-vous que notre comte Halphertius profite des conseils de Votre Excellence ?

— Mais, dit Rastignac, je le trouve un peu impertinent d’être allé sur les brisées de mon beau-père.

— Aussi maintenant que le coup de trompette est donné et l’effet produit, m’a-t-il chargé de faire offrir par vous, au baron, de reprendre son marché, si cela pouvait vous être agréable.

— Non, dit Rastignac, je n’ai pas envie d’entrer avec lui en relations d’affaires, et cette offre est encore de sa part une habileté à laquelle je ne suis pas assez simple pour me laisser prendre. D’ailleurs, rigoureusement, il était dans son droit, il joue la partie que je lui ai indiquée, et je suis curieux de savoir comment il mènera jusqu’au bout la gageure. Probablement, il va faire de ce cottage le nid de la signora Luigia, quand elle sera revenue de Londres.

— C’est présumable, répondit le colonel, si toutefois avec l’indépendance que le legs de lord Lewin paraît devoir créer à la diva, l’idée ne lui vient pas de se montrer ingrate et de rompre avec son protecteur.

— Ce serait pour elle, fit remarquer le ministre, une inspiration heureuse, car la pauvre femme, il faut en convenir, est étrangement fourvoyée. On la dit remarquable de toutes les manières. Probablement elle voudra débuter cet hiver aux Italiens, et en l’y aidant comme j’y suis disposé, je ne sais vraiment pas si notre devoir d’honnête homme ne serait pas de l’aviser du guêpier dans lequel elle est tombée.

— Hum ! répondit Franchessini, est-ce que nous aurions à son sujet quelques idées ? Nous sommes pourtant bien jeunes mariés pour penser à des distractions.

— Non, dit Rastignac, mais il y a vraiment quelque chose qui répugne dans l’idée de ce misérable, déteignant à jamais sur une femme du talent et de la beauté qu’on dit.

— Mon Dieu répondit le colonel, saisissant l’occasion, il y a quelque chose de bien simple : ce serait d’employer selon ses vœux votre élève. Dans la circonstance, il fait preuve d’une habileté et d’une décision qui me paraissent vraiment bonnes à utiliser.

— Nous en parlerons, dit le ministre. Il faut une circonstance pour venir en aide à ma bonne volonté ; d’ici au mois de septembre, époque où notre virtuose sera libre de son engagement de Londres, j’aurai peut-être trouvé un moyen de tout arranger. Je n’oublie pas, mon cher colonel, que vous êtes condamné à ménager cet homme, et, en réalité, il confirme sa vocation par des allures qui me disposent bien pour lui.

Dans le temps où avait lieu au ministère des travaux publics cette conversation, qui ne laisse pas d’ouvrir d’assez vastes perspectives, dans la ville d’Arcis s’accomplissait ce que, relativement à la dimension du cadre, on pourrait appeler de grands événements.

La candidature des Beauvisage et le pied que Maxime de Trailles avait pris dans leur maison n’avait pu laisser à Simon Giguet aucune illusion sur le succès de sa recherche matrimoniale. La fièvre des élections passée, une vive réaction d’amour-propre avait dû se faire chez le fier jeune homme, et un beau matin, comme réplique au vague mais désobligeant refus dont il s’était vu l’objet, il avait prié sa tante, madame Marion, d’aller demander pour lui la main de mademoiselle Mollot ; ce qui, après tout, n’était pas trop déchoir, car, on l’a dit déjà, Ernestine était la beauté d’Arcis, comme Cécile Beauvisage en était l’héritière.

Cette demande avait surpris les Mollot ; non pas qu’elle dût paraître au-dessus de leurs prétentions, puisqu’un moment Antonin Goulard, le sous-préfet, avait été dans les rêves maternels de la greffière. Mais si la recherche de Simon Giguet n’était ni tout à fait inespérée, ni tout à fait improbable, au moins, était-elle très imprévue, et madame Marion n’avait pu emporter qu’une réponse conditionnelle, subordonnée à la ratification d’Ernestine dont « en aucune manière on n’entendait violenter l’inclination. »

Pressentie sur la demande de l’avocat, mademoiselle Mollot s’était trouvée à son tour assez empêchée. D’abord, jamais sa pensée ne s’était tournée du côté de Simon Giguet, qu’elle savait aspirant ailleurs, et dans le prétendu qui s’offrait brusquement à elle, aucune de ses séductions victorieuses qui enlèvent d’assaut un consentement.

Peut-être aussi, en regardant bien au fond de sa pensée, Ernestine aurait-elle trouvé une certaine répugnance à s’arranger du rebut de Cécile, dont elle était trop l’amie pour ne pas être un peu sa rivale ; mais comme les sentiments que l’on ne s’avoue pas sont précisément les plus habiles à faire leur toilette et à se parer de beaux dehors, elle tournait mieux les choses et se demandait s’il était convenable qu’elle vînt ainsi, toute chaude, à la succession de sa chère Cécile, même après l’expresse renonciation de celle-ci ?

D’autre part, Simon Giguet était, sans contredit, l’un des jeunes gens les plus distingués d’Arcis. Il avait eu des succès de barreau, s’était vu un moment sur le point d’arriver à la députation, et ses chances n’étaient pas à ce point évanouies qu’elle ne pussent un jour se reproduire ; dans tous les cas, Simon était bien apparenté, il avait de l’ambition, aspirait à Paris et ne se laisserait pas monter en graine sur le sol natal. C’était donc un de ces partis qu’on ne refuse pas non plus au premier mot. Dans sa perplexité, Ernestine eut une inspiration heureuse.

— Allons consulter la mère Marie-des-Anges, dit-elle à madame Mollot.

Le greffière trouva l’idée judicieuse et, un quart d’heure plus tard, la mère et la fille sonnaient à la porte des Dames Ursulines.

Le cas exposé :

— Mon enfant, dit la vieille supérieure, qui avait fait l’éducation d’Ernestine comme elle avait fait celle de Cécile Beauvisage et celle de toutes les filles un peu bien nées de l’arrondissement, il n’y a pas à hésiter : il faut donner les mains à ce mariage, où toutes les convenances d’âge, de famille, de fortune, se trouvent réunies. Simon Giguet est un garçon honnête, rangé, qui n’a pas eu et n’aura jamais de jeunesse. Ce n’est pas ce qu’on peut appeler un héros de roman, mais il sera bon mari, bon père et certainement il a trop d’envie d’arriver pour ne pas parvenir quelque part. Prends-moi, ma chère enfant, ce reste de Cécile, et sois sûre qu’un jour viendra où elle sera au grand regret de ne pas l’avoir gardé pour elle.

— Vous croyez donc, ma chère mère, dit madame Mollot, que ce comte dont il est question pour mademoiselle Beauvisage ?…

— Ce mariage, dit l’Ursuline en haussant les épaules, c’est la ruine du père, de la mère, de la fille, et il faut qu’ils aient de terribles péchés sur la conscience pour que le bon Dieu leur envoie un pareil châtiment.

— Vous m’épouvantez pour ma pauvre Cécile, dit Ernestine avec un sentiment vrai.

— Cécile est une enfant gâtée, répondit la mère Marie-des-Anges ; Beauvisage, un sot et un vaniteux, madame Beauvisage, une ambitieuse ; où veux-tu, je te prie, que tout cela les mène ?

— Mais vous me donniez tout à l’heure comme un mérite, dans M. Simon Giguet, sa passion d’arriver.

— Aux jeunes gens c’est un désir permis, répondit la religieuse surtout quand ils n’aspirent pas trop hors de leur sphère. Mais ces Beauvisage, quel vertige leur a pris ! Le père a quarante-neuf ans ; fils d’un fermier, après avoir fait dans le commerce des bonnets de coton une fortune insolente, il est devenu maire de son pays, et il croit encore que son étoile lui redoit ! Ah ! ils veulent aller recommencer leur vie à Paris ; y briller, et pour guide dans cette belle équipée, ils choisissent un homme taré, et lui sacrifient l’avenir de leur fille ! Je suis trop âgée pour assister à la fin finale, mais rappelle-toi, ma fille, ce que te prédit la vieille maîtresse d’école ; tu verras un jour ces gens revenir à Arcis avec leur fortune aux trois quarts dissipée, le remords du malheur et peut-être de la perdition auxquels ils auront livré leur enfant, et la courte honte de leur folle entreprise ; alors tu pourras voir par leur exemple ce que c’est que l’ambition mal placée et mal entendue.

— Chère mère, demanda Ernestine, ayant de M. Simon Giguet une si bonne opinion, comment se fait-il que vous lui ayez été si peu favorable ? Car enfin, sans votre intervention en faveur d’un étranger, il avait bien des chances d’être nommé.

— Pas du tout ; si je m’étais croisé les bras, grâce aux intrigues de ce M. de Trailles, c’était Beauvisage qui succédait à François Keller, et l’échec pour Simon Giguet était bien plus cruel. Entre lui et M. de Sallenauve, je n’ai pas hésité, parce que le second est un homme supérieur, et si je pouvais te le donner pour mari, je ne te pousserais certes pas à accepter le petit avocat. Mais M. de Sallenauve ne doit pas de longtemps penser au mariage ; je le crois d’ailleurs, engagé quelque part ; dans tous les cas, sa destinée me semble tellement hors ligne que jamais je ne conseillerai à personne de prétendre à le suivre dans son vol. Avec ce que je sais de son avenir, il est possible qu’il ne fasse que traverser la Chambre, et, lors d’une autre élection, à supposer que je fusse encore de ce monde, qui sait si je ne serais pas pour ton mari ce que j’ai été pour mon premier protégé ?

— Oh ! chère mère, dit Ernestine émerveillée, que vous êtes bonne !

— Tu entends, dit l’Ursuline, que je ne prends pas d’engagement, car il ne va pas trop à mon caractère, de me tant mêler des choses temporelles. Cependant, s’il s’agissait d’empêcher l’élection de ce stupide Beauvisage, je crois que tu pourrais compter sur moi. Du reste, le secret le plus absolu sur ce que je te laisse ici entrevoir, et à M. Simon Giguet, surtout, pas un mot.

Soutenus de pareils encouragements, les conseils de la mère Marie-des-Anges ne pouvaient manquer leur effet, et, le même jour, madame Marion recevait la visite de madame Mollot venant lui annoncer que la recherche de son neveu était accueillie.

Le fait de ce mariage une fois connu, nous n’entrerons pas dans le détail de toute la petite trigauderie de cœur humain dont il devint l’occasion. Nous ne montrerons pas madame Marion, sous le prétexte de remplir un devoir de bonne amitié et de convenance, s’empressant d’aller faire à madame Beauvisage une triomphante communication qui, au fond, voulait dire : Vous voyez, chère madame, que tout le monde ne dédaigne pas mon neveu, et qu’il y a encore des gens assez empressés d’accepter notre alliance.

De même, nous n’irons pas au fond des secrètes pensées de madame Beauvisage, et sous les félicitations empressées qu’elle adresse à son amie, nous ne chercherons pas à démêler un certain dépit de voir Simon Giguet si beau joueur et si leste à se consoler.

Entre les deux jeunes filles, nous prétendrons encore moins à l’analyse de nuances infiniment plus subtiles, et la loupe à la main, à travers leurs protestations d’une amitié inaltérable, nous n’essayerons pas de surprendre le mécompte de Cécile trouvant bien empressée et bien impertinente la rapide hospitalité donnée à un soupirant à peine échappé de ses mains, cependant qu’avec une comédie d’humilité parfaitement bien jouée, Ernestine s’empressait de reconnaître que Simon Giguet était un parti tout au plus bon pour elle, et que l’opulente mademoiselle Beauvisage était réservée à un bien autre éclat.

Dans l’intérêt du récit, ce qu’il importe, de constater, c’est que madame Marion désira entourer la célébration du mariage de son neveu de toute la splendeur possible. En conséquence, avec mademoiselle Mollot, elle concerta le projet d’une excursion à Paris, afin d’y faire les emplettes nécessaires. Mademoiselle Mollot, en l’absence de sa mère, ne pouvait convenablement recevoir les soins de son prétendu, et, d’autre part, au point où l’on en était, l’ostracisme de Simon Giguet devenait une autre étrangeté ; pour tout concilier, il fut décidé qu’Ernestine serait du voyage. Le moment fixé pour le départ coïncidait avec celui où était attendu le dénouement de l’intrigue ourdie à la Chambre contre Sallenauve ; l’occasion de la compagnie qui s’offrait à madame Beauvisage, la décida à faire vers Paris une de ces échappées dont, à une autre époque, dans un intérêt non politique, on peut se rappeler qu’elle avait eu l’habitude. Arcis allait donc dans la même journée voir tomber les plus belles fleurs de sa couronne, et c’était une véritable émigration champenoise qui s’opérait.

Avisé de la venue de sa future belle-mère, Maxime de Trailles, dès qu’elle fut arrivée, s’empressa de venir se mettre à sa disposition, et il n’eut pas de peine à lui persuader que dans cet humble hôtel de la rue Montmartre, où se trouvaient parqués ces gens de campagne dont elle avait fait une machine de guerre contre Sallenauve, elle ne serait pas convenablement posée pour donner suite aux relations élégantes et élevées qu’il se proposait de lui ménager.

Par ses soins, elle fut donc installée dans un hôtel infiniment plus confortable de la rue de la Paix, et, dans ce procédé d’isolement, commença d’apparaître la profonde ligne de démarcation que, peu à peu, l’avenir promettait de tracer entre la propriétaire de l’hôtel Bauséant et son ancien monde d’Arcis.

La curiosité, l’une des plus ardentes passions provinciales, n’est pas fière quand il s’agit de se contenter ; madame Marion et madame Mollot avaient vu d’assez mauvais œil l’espèce de désertion pratiquée à leur préjudice, toutefois afin de savoir la façon dont celle qu’elles se prirent à appeler la pédante se gouvernait avec son futur gendre ; afin de rester au courant du monde dans lequel il la faufilerait ; en un mot, afin de perdre le moins possible la trace de ses pas et démarches, elles s’entendirent, et, en quelque sorte, se relayèrent pour la voir fréquemment. Profiter des loges de spectacle qui lui étaient adressées par Maxime, et visiter avec elle les curiosités pour lesquelles il envoyait des billets devenait ainsi une assez douce violence que ces bonnes chattemites se firent volontiers.

C’est ainsi qu’à la séance de la Chambre à la suite de laquelle M. de Trailles fit son incartade, outre sa future belle-mère il s’était vu dans la nécessité de traîner la greffière et sa fille ; une migraine venue à propos l’avait pourtant dégrevé de madame Marion et pour cette fois avait réduit à trois le troupeau de femmes dont constamment il était condamné à se constituer le pasteur officieux.

Le séjour à Paris de ces fâcheuses fut environ d’une quinzaine, et le lecteur peut se figurer si, durant cet intervalle, leur correspondance avec Arcis fut active. Madame Marion avait à écrire à son neveu ; madame Mollot à son mari ; Ernestine à son amie Cécile ; de son côté, madame Beauvisage avait à tenir le vieux Grévin au courant de ses démarches, et, parfois aussi, elle écrivait à sa fille et à son mari. Nous n’avons certes pas l’intention de recueillir la volumineuse collection de ces nouvelles Provinciales dont le moindre défaut est de ne pouvoir être attribuées à Pascal. Mais deux ou trois de ces lettres se trouvent contenir des détails utiles à la suite de ce récit, et, ces détails, nous aurions été obligés de les donner à notre compte. On nous permettra donc de citer quelques fragments de cette correspondance. Il va sans dire que nous userons avec une sobriété extrême de la liberté qui nous est faite à ce sujet.