Le Comte de Sallenauve/Chapitre 04

L. de Potter (Tome Ip. 113-152).


IV

La lettre.


Le lendemain matin d’assez bonne heure, dans son cabinet, M. de l’Estorade s’occupait à un soin étrange.

On se rappelle que le jour où Sallenauve lui avait fait parvenir la statuette de madame de l’Estorade, jamais il n’avait su trouver une place où, à son gré, le chef-d’œuvre fût assez en lumière.

Depuis le moment où Rastignac lui avait insinué que sa liaison avec le sculpteur devenu député pouvait le mettre mal en cour, il en était venu à trouver avec son fils Armand que l’artiste avait donné, à madame de l’Estorade, un air de grisette ; mais, maintenant que, par sa résistance aux enlacements ministériels, Sallenauve s’était posé en adversaire irrémédiable du gouvernement, sa statuette, dont il est vrai de dire que la poussière avait un peu altéré la fraîcheur et l’aspect, ne paraissait plus au pair de France chose montrable, et le digne homme s’ingéniait à découvrir un coin reculé où, sans se donner le ridicule de la faire complètement disparaître, il pût néanmoins la placer hors de la vue des visiteurs, de manière à être dispensé de dire le nom de l’auteur qui lui était demandé à tout venant.

Il était donc juché sur le plus haut degré d’une échelle de bibliothèque, tenant entre ses mains le cadeau du sculpteur et se disposant à l’ostraciser sur le haut d’une armoire. Là ce malheureux plâtre allait être déporté en la compagnie d’un courlis et d’un cormoran tués par Armand aux vacances précédentes. C’était les débuts de chasse du jeune collégien, et, à ce titre, la satisfaction paternelle leur avait décerné les honneurs de l’empaillage.

Sur ce, ouvrant la porte du cabinet, Lucas annonce :

— Monsieur Philippe.

L’âge du vieux majordome et la position de confiance qu’il occupait dans la maison de Marie-Gaston, avaient paru au factotum de la maison l’Estorade autoriser le monsieur, politesse à charge de revanche, bien entendu.

Descendu de ses hauteurs, le pair de France demanda à Philippe ce qui l’amenait et s’il y avait du nouveau à Ville-d’Avray ?

Le vieux domestique raconta le singulier départ de son maître, suivi du non moins singulier départ de Sallenauve, ayant l’air de courir sur les traces d’une jeune fille enlevée ; ensuite il ajouta :

— Ce matin, en rangeant dans la chambre de monsieur, j’ai fait tomber d’un livre une lettre adressée à madame la comtesse. Comme cette lettre était cachetée et toute prête à être envoyée, j’ai pensé que monsieur, dans la brusquerie de ses préparatifs, avait oublié de me charger de la mettre à la poste. À tout hasard, je l’apporte ; peut-être madame la comtesse y trouvera-t-elle quelques explications relatives à ce voyage inattendu auquel je n’ai pas cessé de rêver toute la nuit.

M. de l’Estorade prit la lettre.

— Trois cachets noirs ! dit-il en la retournant.

— Ce n’est pas la couleur qui m’étonne, répondit Philippe : Depuis la mort de madame, monsieur n’a pas quitté le deuil, mais j’avoue que ces trois cachets m’ont aussi paru singuliers.

— C’est bien, dit le pair de France, je remettrai cette lettre à ma femme.

— Si quelque chose s’y trouvait qui pût me rassurer sur le compte de monsieur, répondit Philippe, est-ce que monsieur le comte aurait la bonté de m’en faire communication ?

— Vous pouvez y compter, mon cher ; au revoir.

— Je demande bien pardon à monsieur le comte d’avoir un avis, reprit le majordome sans accepter le congé qui venait de lui être donné, mais dans le cas où cette lettre contiendrait quelque mauvaise nouvelle, monsieur le comte ne pense-t-il pas qu’il ferait mieux d’en prendre connaissance, afin de pouvoir préparer madame la comtesse ?

— Comment ! Est-ce que vous supposeriez ?… demanda M. de l’Estorade sans achever son idée.

— Je ne sais pas, mais monsieur était bien sombre tous ces derniers jours.

— Décacheter une lettre qui ne vous est pas adressée est toujours chose grave, remarqua le président de la cour des comptes. Il y a mieux : celle-ci porte l’adresse de ma femme ; mais, par le fait, elle ne lui a pas été envoyée, en sorte que vraiment le cas est embarrassant.

— Si pourtant, en en prenant lecture, on pouvait empêcher un malheur !

— Eh bien oui ! c’est justement ce qui me met en doute.

Madame de l’Estorade trancha la question en entrant.

Lucas l’avait déjà mise au courant de la venue du vieux Philippe.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda la comtesse avec une curiosité assez inquiète. Les appréhensions que Sallenauve lui avait montrées la veille revenaient toutes à son esprit.

Après que le majordome eut recommencé les explications précédemment données à M. de l’Estorade, elle n’hésita pas à rompre les cachets :

— J’en sais trop maintenant, répondit-elle à son mari, qui voulut lui persuader de n’en rien faire, pour que la pire des certitudes ne soit pas préférable au doute où nous resterions.

Quel que soit le contenu de cette inquiétante épître, rien ne parut s’en refléter sur le visage de la comtesse.

— Vous dites donc, demanda-t-elle à Philippe, que votre maître est parti dans la compagnie de cet Anglais, sans paraître céder à aucune violence ?

— Loin de là, madame ; il aurait eu plutôt un air assez gai.

— Eh bien ! il n’y a rien qui doive nous inquiéter. Cette lettre était écrite depuis longtemps, et, malgré ses trois cachets noirs, elle n’a aucune espèce de sens aujourd’hui.

Philippe salua et sortit.

Quand les époux furent seuls :

— Enfin, que vous dit-il ? Demanda M. de l’Estorade.

Et il fit le mouvement de prendre la lettre restée aux mains de sa femme.

— Non, ne la lisez pas, dit la comtesse sans se prêter à ce désir.

— Mais pourquoi ?

— Elle vous ferait mal. C’est bien assez que j’en aie eu l’émotion, et devant ce vieux serviteur encore, devant lequel j’ai dû me contraindre.

— Est-ce qu’elle révélerait un projet de suicide ?

Madame de l’Estorade, sans parler, fit un geste de tête affirmatif.

— Mais un projet actuel, immédiat ?

— La lettre est datée d’hier matin et, selon toute apparence, sans l’intervention vraiment providentielle de cet étranger, hier soir, pendant l’absence de M. de Sallenauve, le malheureux eût accompli sa funeste résolution.

— On ne l’a sans doute enlevé que pour faire obstacle à sa fatale idée ; dès lors, on ne le perdra pas de vue.

— Il faut aussi compter, remarqua madame de l’Estorade, sur l’intervention de M. de Sallenauve, qui probablement les aura rejoints.

— Alors, reprit M. de l’Estorade, cette lettre n’a rien de si terrible.

Et il voulut de nouveau se la faire remettre.

— Mais, dit madame de l’Estorade en retirant sa main, puisque je vous supplie de ne pas la lire ! Pourquoi vouloir se créer des émotions douloureuses ? Ce n’est pas seulement une idée de suicide, c’est un complet dérangement d’esprit qu’accuse notre malheureux ami.

À ce moment des cris perçants, poussés par René, le plus jeune de ses enfants, vinrent mettre madame de l’Estorade dans un de ces émois maternels, dont moins que personne elle était capable de maîtriser l’élan.

— Mon Dieu ! qu’arrive-t-il ? s’écria-t-elle en se précipitant hors du cabinet.

Moins prompt à s’épouvanter, M. de l’Estorade se contenta d’aller à la porte et de demander à un domestique ce qui se passait.

— Ce n’est rien, monsieur le comte, lui fût-il répondu, c’est M. René qui, en voulant fermer un tiroir, s’est pincé le bout du doigt.

Le pair de France ne crut pas devoir se transporter sur le lieu du sinistre ; il savait qu’en pareil cas, sous peine d’être vivement rabroué, il fallait laisser sa femme donner un libre cours à l’exagération de sa sollicitude maternelle.

Comme il revenait prendre place à son bureau, il sentit sous son pied un papier ; c’était la fameuse lettre que madame de l’Estorade avait laissée tomber en courant, et dont elle n’avait pu remarquer la chute sur le tapis.

L’occasion et une certaine fatalité qui souvent semble présider à la conduite des choses humaines, le poussant, M. de l’Estorade, qui ne s’expliquait pas la résistance de sa femme, s’empressa de satisfaire sa curiosité. Marie-Gaston écrivait :


« Madame,

» Cette lettre vous semblera moins amusante que celles qui vous étaient adressées par moi d’Arcis-sur-Aube.

» Il ne faut pourtant pas trop vous effrayer du parti pris que je vous annonce.

» Je vais tout simplement rejoindre ma femme, dont je suis séparé depuis trop longtemps, et ce soir, un peu après minuit, je me serai réuni à elle pour ne plus la quitter.

» Vous vous êtes dit sans doute, vous et Sallenauve, que j’étais bien singulier de n’avoir pas encore été visiter sa tombe ; c’est une remarque que faisaient l’autre jour deux de mes domestiques qui causaient sans savoir que je les écoutais.

» J’aurais été vraiment un grand sot d’aller regarder dans ce cimetière une grande pierre qui ne m’aurait rien dit du tout, quand tous les soirs, minuit sonnant, j’entendais frapper un petit coup à la porte de ma chambre, que j’ouvrais aussitôt à notre chère Louise qui n’est pas changée du tout, et que j’ai trouvée au contraire embellie et engraissée.

» Elle a eu assez de peine à obtenir de Marie, reine des anges, que je pusse être réformé de la terre ; mais hier soir enfin, elle m’a apporté mon congé en bonne forme, scellé du grand sceau de cire verte, et elle m’a remis en même temps un petit flacon d’acide cyanhydrique. Avec une seule goutte on s’endort, et, en se réveillant, on se trouve de l’autre côté.

» Louise m’a aussi chargé pour vous d’une commission, qui est de vous dire que M. de l’Estorade a une maladie de foie, qu’il ne peut pas vivre longtemps, et qu’après sa mort vous devez épouser Sallenauve parce qu’on est toujours réuni là-bas aux maris que l’on a aimés, et qu’elle trouvera bien plus agréable notre partie carrée avec vous, moi et Sallenauve qu’avec votre M. de l’Estorade, qui est ennuyeux à la mort et que vous n’avez épousé qu’à regret.

» Ma commission faite, il ne me reste plus, madame, qu’à vous souhaiter la patience du temps que vous avez encore à passer ici-bas et à me dire votre très affectueusement dévoué. »


Si, à la suite de sa lecture, M. de l’Estorade avait eu l’idée de se regarder au miroir, il eût pu reconnaître à la subite décomposition de ses traits, la sourde et terrible atteinte que lui-même, par sa malheureuse curiosité, venait de se porter.

Son cœur, son esprit, son amour-propre n’avaient reçu qu’un seul et même choc, et le caractère de folie bien apparente qui se marquait dans l’espèce de prédiction dont il était l’objet ne la lui fit paraître que plus redoutable. Venant à se persuader comme les musulmans que les fous sont doués d’une sorte de seconde vue, il se vit perdu, éprouva aussitôt du côté de son foie malade une douleur lancinante et fut pris à l’endroit de Sallenauve, son successeur désigné, d’un accès de haine jalouse qui désormais coupait court entre eux à toute relation bienveillante. Mais, en même temps, comme il sentait un grand ridicule et une absence complète de raison dans l’impression par laquelle il venait d’être envahi, il eut peur qu’on en pût soupçonner l’existence, et avec cet instinct de secret qui porte toujours les malades frappés, à dissimuler profondément leur blessure, il s’occupa de la manière dont il pourrait cacher à sa femme l’indiscrétion qui désormais allait peser sur sa vie.

Il eût été peu vraisemblable que, tombé à portée de son œil, le funeste papier n’eût pas été remarqué par lui, et de là au soupçon qu’il en avait pris connaissance, il comprit que la déduction était trop prochaine. Alors, se levant, il ouvrit à petit bruit la porte de son cabinet, et, après s’être assuré qu’il n’y avait personne dans le salon dont il était précédé, il alla sur la pointe du pied jeter à l’extrémité de cette pièce la lettre que madame de l’Estorade serait censée avoir laissé tomber à cette place ; puis, comme un écolier qui vient de faire un mauvais coup, et qui veut dépayser le surveillant par l’ardeur de son application, il s’empressa d’éparpiller sur son bureau les pièces d’un volumineux dossier de la cour des comptes, de manière à paraître enfoncé dans les chiffres quand sa femme reviendrait.

Inutile d’ajouter qu’en attendant, il prêtait soigneusement l’oreille pour entendre si quelqu’un d’autre que madame de l’Estorade venait à entrer dans le salon où il avait dressé son piège ; dans ce cas il se fût empressé d’intervenir pour empêcher que des yeux indiscrets ne se portassent sur ce papier dépositaire de si étranges secrets.

La voix de madame de l’Estorade, parlant avec quelqu’un, et bientôt après, son entrée dans le cabinet, en la compagnie de M. Octave de Camps, annoncèrent au pair de France le succès de sa ruse. En allant assez loin au-devant de son visiteur, il put, par la porte restée entr’ouverte, jeter un coup d’œil sur la place où il avait déposé la lettre. Non seulement elle n’y était plus, mais il surprit un mouvement par lequel madame de l’Estorade s’assurait qu’elle l’avait solidement cachée dans son peignoir, à l’endroit où Louis XIII n’osait point poursuivre les secrets de mademoiselle d’Hautefort.

— Je viens, mon cher, dit M. Octave de Camps, vous prendre pour aller chez Rastignac, ainsi que cela a été convenu hier au soir.

— Très bien ! dit le pair de France, en rangeant ses papiers avec un fiévreux empressement, qui n’indiquait pas un homme dans son état normal.

— Est-ce que vous souffrez ? demanda madame de l’Estorade, qui savait trop son mari par cœur pour ne pas être frappée de la singulière attitude extérieure qu’elle lui voyait dans le moment ; en même temps, elle le regarda au visage et remarqua la profonde altération de sa physionomie.

— Mais au fait, dit M. Octave de Camps, vous n’avez pas l’air dans votre assiette ; si vous voulez, nous remettrons cette visite.

— Du tout, répondit M. de l’Estorade, je m’étais actionné à ce travail, et j’ai besoin de me reconnaître. Mais René, ajouta-t-il en s’adressant à sa femme, dont il sentait l’attention pesant sur lui comme un poids, qu’avait-il donc à crier ainsi ?

— Un bobo, repartit madame de l’Estorade sans se laisser détourner de son examen.

— Eh bien ! mon cher, dit le pair de France en prenant l’air le plus dégagé qu’il lui fut possible, je vais passer un habit et je suis à vous.

Quand la comtesse fut seule avec M. de Camps :

— Ne trouvez-vous pas, lui demanda-t-elle, que M. de l’Estorade a l’air bien défait ce matin ?

— Comme je le disais tout à l’heure, il y a en lui quelque chose de singulier. Mais son explication est très plausible ; nous l’avons surpris dans le coup de feu de sa besogne. C’est un mauvais régime que la vie de cabinet, je ne me suis jamais porté comme depuis l’acquisition de ces forges auxquelles vous en voulez tant.

— Ah ! certainement, dit madame de l’Estorade avec un profond soupir, il lui faudrait du mouvement, la vie active, car, il n’y a pas à s’y méprendre, il y a chez lui une affection du foie commencée.

— Parce qu’il a le teint jaune ? mais je l’ai toujours connu ainsi.

— Oh ! monsieur, je ne m’y trompe pas. Il y a dans son état quelque chose de grave, et vous devriez bien me rendre un service.

— Madame, je suis tout à vos ordres.

— Quand M. de l’Estorade va revenir, parlons de la petite meurtrissure que René vient de se faire au doigt. Dites-moi que ces accidents négligés peuvent avoir des suites graves ; qu’on a vu la gangrène s’y mettre et une amputation devenir nécessaire. J’aurai ainsi un prétexte pour faire venir le docteur Bianchon.

— Très volontiers, répondit M. de Camps, je ne trouve pas la présence du médecin très nécessaire ; mais si cela doit vous rassurer…

À ce moment, M. de l’Estorade reparut ; il avait repris à peu près son visage ordinaire, mais il exhalait une forte odeur d’eau de mélisse des Carmes, ce qui indiquait qu’il avait eu besoin d’avoir recours à ce cordial pour se remonter.

M. de Camps joua son rôle de médecin Tant-Pis à ravir ; quant à madame de l’Estorade, elle n’avait pas de grands frais à faire pour simuler une vive anxiété, sa comédie ne portait que sur l’objet.

— Mon ami, dit-elle à son mari, après la dissertation médicale du maître de forges, on revenant de chez M. de Rastignac, passez, je vous prie, chez le docteur Bianchon.

— Allons donc ! fit M. de l’Estorade en haussant les épaules, déranger un homme si occupé pour ce que vous appeliez vous-même un bobo !

— Si vous ne voulez pas y aller, je vais envoyer Lucas : M. de Camps m’a toute bouleversée.

— S’il vous plaît d’être ridicule, répondit aigrement le pair de France, je n’ai aucun moyen de vous en empêcher ; mais je vous ferai remarquer une chose, c’est que quand on dérange les médecins pour des niaiseries, dans les cas graves on ne les a plus.

— Ainsi, vous n’irez pas chez le docteur ?

— Je m’en garderai bien, répondit M. de l’Estorade, et si j’avais l’honneur d’être quelque chose dans ma maison, je vous défendrais d’y envoyer quelqu’un à ma place.

— Mon ami, vous êtes le maître, et puisque vous mettez à votre refus tant d’animation, n’en parlons plus ; je dévorerai mon inquiétude.

— Venez-vous, de Camps ? dit M. de l’Estorade, car, pour peu que cela continue, on me chargerait d’aller commander le convoi de l’enfant.

— Mais, mon ami, dit la comtesse en lui prenant la main, est-ce que vous êtes malade pour dire de sang-froid des choses si affreuses ? Je ne reconnais là ni votre patience accoutumée pour mes petits travers maternels, ni même l’exquise politesse dont vous vous piquez avec tout le monde, votre femme comprise.

— Non, mais, dit M. de l’Estorade en s’exaltant au lieu de se calmer sous cette forme de reproche si mesurée et en même temps si amicale, c’est que votre maternité tourne à la monomanie et que vous rendez la vie insupportable à tout ce qui n’est pas vos enfants. Que diable ! s’ils sont les enfants, je suis le père, et si je ne suis pas adoré comme eux, au moins ai-je le droit de prétendre à ce qu’on ne me fasse pas ma maison intenable.

Pendant qu’en se promenant à grands pas M. de l’Estorade débitait cette catilinaire, la comtesse fit à M. de Camps un geste désespéré comme pour lui demander si, dans cette scène, il ne voyait pas un effrayant symptôme.

Afin de couper court à ce regrettable conflit dont il avait été la cause involontaire :

— Partons-nous ? demanda-t-il à son tour.

— Allons, fit M. de l’Estorade en passant le premier et sans dire adieu à sa femme.

— Ah ! une commission que j’oubliais, dit le maître de forges, revenant sur ses pas, madame de Camps doit venir vous prendre sur les deux heures, chère madame, pour aller avec vous, à Jean de Paris, voir des étoffes de printemps ; elle a arrangé ensuite que nous irions tous les quatre à l’exposition d’horticulture. En sortant de chez Rastignac, l’Estorade et moi reviendrons vous prendre, et nous vous attendrons si vous n’étiez pas rentrées.

Madame de l’Estorade fit à peine attention à tout ce programme ; une illumination venait de visiter son esprit.

Aussitôt qu’elle fut seule, elle prit la lettre de Marie-Gaston, et la trouvant pliée dans ses plis :

— Plus de doute ! s’écria-t-elle, je l’avais replacée dans l’enveloppe, l’écriture en dehors : le malheureux l’aura lue !