Le Comte de Sallenauve/Chapitre 03

L. de Potter (Tome Ip. 83-109).
La lettre  ►


III

Bilan d’une situation.


En voyant madame de l’Estorade aussi complètement docile aux conseils peut-être plus spirituels que prudents de madame Octave, il nous paraît peu probable que nos lecteurs se soient beaucoup étonnés. Impossible, en effet, que dès longtemps ils n’aient pas entrevu un certain entraînement éprouvé par la froide comtesse non seulement pour le sauveur de sa fille, mais aussi pour l’homme qui, dans des conditions si singulières et si romanesques, s’était recommandé à son attention.

Personne assurément n’a, comme elle, été la dupe de cette sécurité que la certitude de la parfaite indifférence de Sallenauve avait fini par lui inspirer. Cette assurance de n’être point convoitée par lui était justement le seul piège où elle pouvait se prendre ; soupirant déclaré, il eût été pour elle mille fois moins dangereux.

À bien y regarder, madame de l’Estorade était loin d’être une de ces natures impassibles qui, en dehors des sentiments de famille, résistent à toute vive communication d’affectuosité.

Beauté presque espagnole, elle avait des yeux dont son amie Louise de Chaulieu disait gaîment qu’ils faisaient mûrir les pêches quand elle les regardait ; sa froideur n’était donc pas ce que les médecins appellent congénitale, elle était un tempérament acquis.

Mariée par raison à un homme dont on a déjà entrevu toutes les insuffisances morales, contrairement à un fameux axiome d’opéra-comique, elle avait fait pour lui de l’amour avec la pitié, et, au moyen d’une sorte d’atrophie de cœur quelle avait vu se ménager, jusqu’au moment critique où nous la voyons arrivée, elle était parvenue, sans broncher, à rendre M. de l’Estorade le plus heureux des maris.

Dans le même, intérêt, elle avait exalté chez elle le sentiment maternel dans un degré à peine croyable, et par là, elle avait trouvé le moyen de tromper d’autres instincts ; mais dans le succès avec lequel elle avait jusqu’alors accompli sa rude lâche, il fallait surtout faire entrer en ligne de compte la circonstance de Louise de Chaulieu.

Pour elle, cette pauvre affolée avait été l’esclave ivre dont les Spartiates faisaient une leçon vivante à leurs enfants et entre les deux amies s’était tacitement installé une sorte de gageure. Louise de Chaulieu ayant pris le rôle de la passion échappée, madame de l’Estorade s’était réservé celui de la raison supérieure, et pour gagner le pari, elle avait eu des courages de bon sens et de sagesse, qui, sans cette excitation, lui eussent peut-être beaucoup plus coûté.

À l’âge où elle était parvenue et avec sa longue habitude de se maîtriser, on comprend que, voyant venir à elle, par le grand chemin, cet Amour contre lequel elle avait tant prêché, elle l’eût aussitôt reconnu et rudement éconduit ; mais un homme qui n’éprouvait rien pour elle, tout en la trouvant belle jusqu’à l’idéal, et qui peut-être même aimait ailleurs, un homme qui avait arraché sa fille à la mort et qui ne prétendait à aucune récompense ; qui était grave, sérieux, et occupé d’une absorbante entreprise, le moyen, quand il arrivait ainsi, par la traverse, de le trouver redoutable, et de ne pas lui accorder à première réquisition, le tiède sentiment de l’amitié ?

Cependant, sur la route de Ville-d’Avray, où, dominé par la préoccupation que lui causait son ami, Sallenauve avait voulu se rendre malgré l’heure tardive, voilà ce qui se passait.

En récapitulant les événements de sa soirée, on comprend que le député ne dut pas donner une grande attention, et à la tentative de Rastignac et aux airs passionnés de Naïs, qui tout au plus, auraient pu servir à le rendre ridicule. Mais il n’en était pas de même pour l’explosion de vive reconnaissance que venait d’avoir avec lui madame de l’Estorade, et cette gratitude si chaleureusement exprimée, il y pensait.

Sans avoir eu précisément à se plaindre de l’attitude de la comtesse à son égard, jamais Sallenauve ne l’avait trouvée pour lui bien chaleureuse, et il l’avait jugée à travers l’opinion que généralement le monde avait de sa personne et de son caractère.

En elle, il n’avait donc vu qu’une femme très distinguée par l’intelligence mais complètement paralysée du côté du cœur, grâce à l’amour absorbant et exclusif dont elle était possédée pour ses enfants. La glaciale madame de l’Estorade, avait-il écrit une fois à Marie-Gaston, et c’était bien juste, si jamais il avait pensé à en faire une amie, dans l’acception masculine du mot.

D’ailleurs, ce n’était pas seulement du côté de madame de l’Estorade, c’était aussi du côté de son mari, que Sallenauve avait eu des doutes relativement à l’avenir et à la durée de la liaison commencée avec eux.

« La politique nous brouillera, » s’était-il dit souvent, et l’on peut se rappeler une autre de ses lettres où ce dénouement était par lui envisagé avec une certaine amertume.

Lors donc que madame de l’Estorade avait paru l’encourager d’une manière si prononcée à se placer vis à vis d’elle sur un pied d’intimité plus expansive, ce qui l’avait surtout étonné, c’était le soin qu’elle avait pris de marquer entre le procédé probable de son mari et le sien propre une différence bien tranchée. Pour dire, avec l’émotion qu’elle y avait mise, cette phrase si obligeante : « j’espère que l’ennuyeuse politique ne vous empêchera pas d’être de nos amis, » il fallait, pensa Sallenauve, supposer chez la femme qui l’avait laissé tomber de sa bouche, plus de cœur qu’on ne lui en accordait d’ordinaire, et cette déclaration d’amitié ne lui parut pas devoir être prise pour une banalité de salon, ou pour l’expression irréfléchie d’un entraînement passager et fugitif, comme le mouvement de nerfs qui en avait été le point de départ.

Sa bonne fortune ainsi analysée, pour rendre en quelque sorte sa politesse à madame de l’Estorade, l’homme d’État ne dédaigna pas de descendre à une remarque peu conséquente, il faut en convenir, et à sa gravité ordinaire et à certains souvenirs de sa vie. Il se rappela qu’à Rome, plus d’une fois, il avait vu aussi danser mademoiselle de Lanty, et, comparaison faite de l’original à la copie, il constata, non sans quelque complaisance, qu’au bal, malgré la différence d’âge, il n’avait pas été frappé, chez la jeune fille, d’un air plus virginal et d’un ensemble de tournure plus élégant et plus gracieux.

À ce compte, pour les lecteurs un peu prévoyants, qui dès longtemps ont pu soupçonner qu’entre ces deux natures si contenues, et en apparence si bien gardées par leur passé respectif, pouvait à la longue s’opérer un contact de cœur plus étroit, n’y aurait-il pas lieu de constater une certaine progression venant de s’opérer au milieu de leur gravitation jusqu’ici à peine sensible ?

Ce sera, si l’on veut, par pure déférence pour les conseils de madame de Camps que madame de l’Estorade avait été amenée à modifier complètement ses sévères dispositions ; mais à moins d’admettre une lointaine atteinte du sentiment dont son amie avait insinué l’existence, resterait-il croyable qu’elle eût donné à la manifestation de cette bienveillance inspirée, une animation si singulière, et que sur une simple parole de sa fille, ses nerfs, par lesquels elle s’était laissé surprendre, se fussent montés à ce point ?

De son côté, ayant même d’avoir pris possession de la situation privilégiée qui lui était dénoncée et offerte avec tant d’abandon, voilà monsieur le député entraîné à prêter à des grâces extérieures une attention sinon très imprudente au moins très inutile, car le fond de la thèse prêchée par madame de Camps était vrai : « L’amitié d’homme à femme n’est ni une illusion impossible ni un abîme toujours ouvert. » Mais à la pratique, il faut le remarquer, ce sentiment dont on se leurre devient souvent un pont bien étroit jeté sans appui fixe au-dessus d’un torrent, et, pour le traverser sans encombre, ménager de part et d’autre son sang-froid, avoir des nerfs moins irritables que madame de l’Estorade, et ne pas regarder de droite et de gauche comme venait de faire l’homme d’État, est une sagesse bien nécessaire.

De toute cette observation, si subtile qu’elle puisse paraître, il y aurait donc, ce semble, quelque chose à conclure, et la conclusion semblerait être une élévation prochaine de température entre ces deux sympathies jusque-là si négatives et si lentes à se manifester.

Mais en arrivant à Ville-d’Avray, Sallenauve allait se trouver en présence d’un événement étrange ; et qui ne sait comment les événements, à l’encontre de notre volonté, disposent souvent de nos résolutions les plus avancées ?

Sallenauve, ne s’était pas trompé en concevant, sur l’état moral de son ami, de graves sollicitudes.

Lorsque brusquement, et presqu’aussitôt après la mort de sa femme, Marie-Gaston avait quitté les lieux où s’était accomplie leur cruelle séparation, s’il eût été sage, il eût dû prendre avec lui-même l’engagement de ne les revoir jamais.

La nature, l’ordre providentiel ont voulu qu’en présence des sévérités de la mort, ceux qu’elle vient frapper dans les objets qui leur sont chers, quand ils acceptent le décret avec cette résignation qui doit être attendue pour l’exécution de toute loi nécessaire, ne restent pas longtemps sous l’influence de la même vivacité d’impression. Rousseau l’a dit dans sa fameuse lettre contre le suicide : « La tristesse, l’ennui, les regrets, le désespoir sont des douleurs peu durables, qui ne s’enracinent jamais dans l’âme, et l’expérience dément toujours ce sentiment d’amertume, qui nous fait regarder nos peines comme éternelles. »

Mais cela cesse d’être vrai pour les imprudents qui, voulant échapper à la première morsure de la douleur, cherchent à s’y soustraire, ou par la fuite ou par quelque violente distraction. Toute souffrance morale est une sorte de maladie qui, ayant le temps pour spécifique, s’use et s’éteint d’elle-même comme tout ce qui est violent. Au contraire, si au lieu de la laisser se consumer lentement et sur place, on l’attise par le mouvement ou par des remèdes extrêmes, on gêne l’action de la nature ; on se prive de ce bénéfice d’oubli relatif, promis à ceux qui savent se laisser souffrir, et l’on en arrive à transformer en une affection chronique, dont les ravages pour être déguisés, n’en sont pas moins profonds, un mal aigu, dont on a contrarié la crise salutaire. L’imagination vient alors se mettre de la partie avec le cœur, et comme celui-ci, de sa nature, est borné tandis que l’autre est infini, nul moyen de calculer, sous l’empire bientôt prédominant de cette furieuse, la violence des impressions auxquelles l’homme peut être livré.

En parcourant cette habitation où, après deux ans d’absence, il s’était figuré ne plus trouver que la mélancolie des souvenirs, Marie-Gaston n’avait pu faire un pas, rencontrer sur son chemin un objet, sans qu’à la fois tous ses jours de bonheur et de dénouement funeste qui les avait couronnés vinssent se dresser devant lui.

Dans les fleurs que sa femme avait aimées dans ces gazons, dans ces arbres reverdis au souffle de la tiède haleine de mai, tandis que celle qui avait créé toute cette belle nature était étendue sous la terre froide, dans toutes les élégances rassemblées à plaisir pour orner ce merveilleux nid de ses amours, il y avait pour l’absent, qui avait osé revenir affronter sa dangereuse atmosphère, comme un chœur de lamentations et comme un long hurlement de deuil.

Épouvanté à mi-chemin par le vertige de douleur dont il s’était trouvé saisi, Marie-Gaston, comme l’avait très bien remarqué Sallenauve, n’avait point osé gravir le dernier degré de son calvaire. Au loin, on l’avait vu froidement occupé à dresser le devis de la sépulture domestique, qu’avec le concours de son ami il avait rêvé d’élever aux restes mortels de sa Louise aimée, et maintenant il ne pouvait pas prendre sur lui d’aller leur rendre un pieux hommage dans le cimetière du village où ils avaient été déposés.

Tout était donc à craindre d’une douleur qui, au lieu de s’assoupir sous la main du temps, allait, au contraire, s’exaspérant par sa durée même, où elle semblait, en quelque sorte, avoir retrempé son aiguillon.

Aussi à mesure que Sallenauve approchait de la triste maison, cessant de penser à lui-même et aux joies ou aux mécomptes que l’avenir pouvait lui tenir en réserve, il se sentait plus tourmenté d’une vague inquiétude, et deux ou trois fois il avait dit au cocher qui le conduisait de pousser ses chevaux et de se hâter d’arriver.

La porte lui fut ouverte par Philippe, ce vieux domestique qui déjà, du temps de madame Marie-Gaston, était majordome de la maison.

— Votre maître, comment va-t-il ? lui demanda Sallenauve.

— Parti, monsieur, répondit Philippe.

— Comment ! parti ?

— Oui, monsieur, avec cet Anglais que monsieur a laissé tantôt avec lui.

— Mais sans rien faire dire pour moi, sans que vous sachiez où ils sont allés ?

— Après le dîner qui s’était bien passé, monsieur tout à coup a donné l’ordre de lui arranger dans une malle quelques effets de voyage ; lui-même a mis la main à ces dispositions. Pendant ce temps, l’Anglais, après avoir dit qu’il allait dans le parc fumer un cigare, m’a demandé mystérieusement où il pourrait écrire hors de la vue de monsieur. Je l’ai conduit dans ma chambre, sans oser lui demander ce que voulait dire ce voyage, car je n’ai jamais vu personne ayant l’air moins communicatif et moins accueillant. La lettre faite, tout était prêt ; alors, sans me donner aucune explication, ces deux messieurs sont montés dans la voiture de l’Anglais, et j’ai entendu qu’on disait au cocher : à Paris !

— Mais celle lettre ? dit vivement Sallenauve.

— Elle est à l’adresse de monsieur, et l’Anglais me l’a remise en cachette, comme il l’avait écrite.

— Donnez donc, mon cher ! dit vivement Sallenauve, qui, sans quitter l’antichambre où il s’était arrêté pour questionner Philippe, se mit à lire avec émoi.

La lettre lue, sa figure parut à Philippe toute bouleversée.

— Empêchez qu’on ne dételle, dit-il.

Et il se mit à lire une seconde fois.

Comme le vieux domestique revenait après avoir exécuté l’ordre qu’il avait reçu :

— À quelle heure sont-ils partis ? demanda Sallenauve.

— Sur les neuf heures.

— Trois heures d’avance se dit à lui-même le député en regardant sa montre, qui marquait minuit et quelque chose, et il se dirigea vers la voiture qui allait l’emmener. Au moment où il y montait :

— Monsieur, se décida à dire le majordome, n’a rien appris de fâcheux par cette lettre ?

— Non, mais votre maître pourra être absent pendant quelque temps ; ayez soin de tenir la maison bien en ordre.

Ensuite, comme les deux voyageurs qui l’avaient précédé, il dit au cocher : à Paris !