Le Comte de Chanteleine/Chapitre XIV

Le Comte de Chanteleine
Musée des Familles32 (p. 79-83).

XIV. — les grottes de morgat.


Le cap de la Chèvre fait l’extrémité d’une longue pointe de terre formée par la courbure de la côte nord, et qui vient fermer en partie la baie de Douarnenez. Le promontoire couvre lui-même une sorte de petite baie intérieure, qui s’aperçoit parfaitement du bourg, un peu sur la gauche.

C’est vers la partie centrale et sur une plage magnifique que se trouvent les célèbres grottes de Morgat. Il y en a plusieurs. Elles sont accessibles à marée basse, sauf la plus belle et la plus importante, dans laquelle on ne peut pénétrer qu’avec le flot.

Cette dernière est très vaste ; elle a des profondeurs que le regard humain n’a jamais pu sonder, faute d’air respirable ; les torches qu’on y promène pâlissent d’abord et finissent par s’éteindre ; les êtres animés ne sauraient y vivre. Mais toute la partie antérieure de la grotte est vaste, aérée et d’un aspect grandiose.

C’était le lieu choisi pour la célébration du mariage. Le bruit se répandit bientôt dans les paroisses environnantes qu’une messe solennelle y serait célébrée. On comprend l’effet de cette nouvelle sur une population privée depuis si longtemps de ses cérémonies religieuses ; aussi se proposait-on dans le pays de venir en foule aux grottes de Morgat. D’ailleurs le choix du lieu devait mettre les fidèles à l’abri de toute surprise.

En effet, les pêcheurs, forcés d’entendre la messe sur leur barque, pouvaient facilement échapper aux Bleus qui voudraient les surprendre par terre. C’est ce qui avait décidé le prêtre à officier publiquement.

Le jour arriva ; il faisait un bon vent, très favorable. Dès le matin, un grand nombre de chaloupes chargées d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards, quittèrent le port de Douarnenez pour traverser la baie. Le spectacle fut magnifique de cette flottille qui mettait à la voile avec les pêcheurs parés de leurs plus beaux habits.

La barque de Trégolan devançait toutes les autres. Marie était charmante sous son costume de mariée bretonne, avec son air de bonheur, toujours un peu mélancolique. Henry lui tenait la main. Kernan était à la barre et le bonhomme Locmaillé à l’avant.

Le comte de Chanteleine était parti de grand matin, avant le déjeuner ; il fallait que tout fût prêt, et surtout que le principal personnage, le prêtre, fût là.

Donc la flottille allait par une belle mer ; quelquefois le vent venait à fraîchir ; toutes ces chaloupes s’inclinaient ensemble et se relevaient quand la brise était passée. Déjà le bourg de Douarnenez se perdait dans l’éloignement.

Bientôt, la grotte fut visible. Il n’y avait pas de clocher pour la distinguer, ni de cloche sonnant joyeusement dans l’air une messe de mariage ; mais la piété de toute une population allait la transformer en église naturelle.

Quand on arriva devant la grotte, la marée n’était pas encore assez haute pour y pénétrer ; les barques se rangèrent dans un bon ordre et attendirent.

Enfin, le flot s’élança par-dessus la grève, d’abord en écumant sur le sable, puis plus tranquille à mesure qu’il montait. Les chaloupes entrèrent et se disposèrent circulairement le long des murailles de granit. Celles-ci, revêtues de roches rouges, prenaient des reflets de cornaline qui charmaient le regard.

Au centre de la grotte se trouve un rocher isolé, un îlot de quelques pieds carrés, sur lequel un autel avait été élevé ; quelques cierges brûlaient dans des chandeliers de bois, et les dernières ondulations de la mer venaient mourir au pied de cet autel, tandis que les barques se balançaient au mouvement de la houle.

Marie, cependant, promenait autour d’elle un regard inquiet.

— Et mon père ? dit-elle au Breton.

— Il ne peut tarder à venir, répondit Kernan.

— Marie ! je vous aime, murmurait le jeune homme à l’oreille de la jeune fille.

Bientôt, au fond de la grotte, une clochette retentit, et l’on vit une barque s’avancer lentement : un enfant agitait la clochette, un pêcheur ramait à l’avant ; à l’arrière, le prêtre portait le calice. Il arriva au rocher, débarqua, posa le vase sacré sur l’autel et se retourna vers les assistants.

— Mon père ! s’écria Marie.

— Lui ! lui ! fit Kernan.

Le prêtre mystérieux. Dessin de V. Foulquier.

Ce prêtre, c’était le comte de Chanteleine, et pendant que les siens, stupéfaits, ne pouvant en croire leurs yeux, demeuraient dans le plus profond silence, le comte prit la parole et dit :

— Mes frères, mes amis, celui qui vous parle est un père ; veuf, il s’est fait prêtre pour vous apporter les secours de la religion ! Un saint évêque, caché près de Redon, lui a donné le droit d’exercer le divin sacerdoce, il vient marier sa fille avec celui qui l’a sauvée de l’échafaud, et il vous demande de prier pour elle.

Ces paroles furent suivies d’un frémissement. Tous les pêcheurs reconnaissaient celui qui leur parlait ainsi et comprirent son dévouement sublime. Marie pleurait, et Kernan ne pouvait prononcer une parole.

L’absence du comte s’expliquait alors : les études théologiques qu’il avait faites pendant sa jeunesse lui avaient permis de franchir rapidement les premiers degrés de l’état sacerdotal, et en quelques jours il avait été ordonné prêtre.

Alors, revenu près des siens, il employa ses nuits à exercer son saint ministère ; il s’échappait de sa maisonnette par l’escalier extérieur sans que personne se doutât de son absence, et s’il n’avoua pas plus tôt à ses amis, à son enfant, le secret de sa nouvelle existence, c’est qu’il ne voulut pas les effrayer par la crainte des dangers auxquels il s’exposait.

De la main, le comte fit approcher la barque des fiancés jusqu’au pied du rocher, et la messe commença.

Il y avait quelque chose de touchant à voir ce veuf devenu prêtre, ce père qui mariait sa fille ; l’étrangeté de cette situation dominait tous les esprits.

Les grottes de Morgat. Dessin de V. Foulquier.

Bientôt, le murmure de la prière se mêla au murmure des flots. On sentait, à l’entendre, combien la voix du comte était émue.

Enfin, le moment de l’élévation arriva ; le son de la clochette retentit ; les fidèles s’inclinèrent dans un profond recueillement, et le prêtre élevait au ciel l’hostie consacrée, quand tout à coup des cris retentirent au-dehors.

— Feu ! s’écria une voix.

Et une décharge épouvantable éclata soudain.

— Les Bleus ! les Bleus ! s’écria-t-on de toutes parts.

Et chaque barque se prit à fuir au-dehors, sous le feu d’un brick de guerre, Le Sans-culotte, qui s’était embossé devant la plage. Il avait mis ses chaloupes à la mer, et, chargées de soldats, elles se dirigèrent vers la grotte.

Le désordre était au comble ; des blessés expiraient, les uns essayaient de se cramponner aux rocs et de gagner la plaine, d’autres se noyaient au milieu de la fumée ; on ne se voyait pas. Les républicains pénétrèrent alors dans la grotte ; une barque vint jusqu’à l’autel, sur lequel un homme s’élança :

— Ah ! comte de Chanteleine, je te tiens, s’écria-t-il, saisissant le prêtre et le remettant à ses soldats ! Prêtre et noble ! ton affaire est bonne !

Cet homme était Karval. Le billet déposé par Henry avait été saisi par un espion qui surveillait le pays. Aussitôt, Karval, instruit de l’affaire, partit sur un navire de Brest, et vint surprendre les malheureux.

Kernan avait aperçu Karval ; mais à un cri du comte il repoussa vivement la barque, et se réfugia dans la partie la plus sombre de la grotte.

Cependant, Karval avait eu le temps de reconnaître Marie, à son grand étonnement, car il la croyait morte ; il la fit donc chercher partout, quand la fumée fut dissipée, et pour échapper à ses ennemis, Kernan n’hésita pas à lancer la barque dans l’une de ces profondes cavités, où il risquait de périr faute d’air.

Karval jurait, blasphémait en poursuivant ses recherches.

— Rien ! rien ! la fille m’échappe ! Mais elle n’a donc pas été exécutée ? Par où ont-ils pu fuir ?

Il se fit conduire en dehors de la grotte. Ceux des pêcheurs qui avaient pu gagner le rivage fuyaient dans toutes les directions ; Karval ne vit rien et dut se contenter de la prise du comte.

Celui-ci fut mis à bord du brick, qui reprit la pleine mer et revint vers Brest.

Cependant, la situation de Kernan était terrible ; la jeune fille, évanouie, gisait à ses pieds ; Henry se sentait étouffer. Enfin la barque de Karval quitta la grotte. Le Breton se hâta alors de fuir cette retraite funeste, et il fit revenir Marie en mouillant son visage décoloré.

— Elle vit ! elle vit ! s’écria le jeune homme.

— Mon père ! murmura Marie.

Henry ne répondit pas, tandis que Kernan faisait un geste de menace et de colère.

— Ah ! Karval ! dit-il, je te tuerai !

Laissant alors Marie aux soins du chevalier, dont l’union n’avait pas encore été bénie, Kernan se jeta à la nage, et gagna le devant de la grève ; n’apercevant plus les républicains, il sortit peu à peu, et il arriva sur la plage ; il y avait là des cadavres et du sang ; il monta sur le haut des rocs, et rejoignit quelques malheureux qui se cachaient.

— Eh bien ! leur demanda-t-il, les Bleus ?

— Là.

Ils lui montrèrent le brick, qui doublait en ce moment le cap de la Chèvre.

— Et le prêtre ? demanda Kernan.

À bord, répondirent les pêcheurs.

Kernan se laissa glisser du haut du talus sur la plage et rentra dans la grotte ; il plongea de nouveau, et il regagna la barque où Marie était étendue, respirant à peine.

— Le comte ? demanda Henry.

— Emmené à Brest.

— Eh bien ! il faut aller à Brest, s’écria Henry, le délivrer ou mourir.

— C’est mon avis, répondit Kernan ; d’ailleurs, nous ne pouvons retourner à Douarnenez, nous n’y serions plus en sûreté. Locmaillé ramènera la chaloupe, nous nous cacherons aux environs de Brest et nous attendrons.

— Mais comment y aller ?

— Il faut gagner par terre la rade de Brest.

— Mais Marie ?

— Je la porterai, dit Kernan.

— Je marcherai, répondit la jeune fille en se relevant avec une force surhumaine. À Brest ! à Brest !

— Attendons l’obscurité, dit Kernan.

Toute la journée se passa dans les craintes et le désespoir ; les pauvres gens avaient été frappés d’un coup de foudre au milieu de leur bonheur.

Kernan fit sortir la chaloupe à la marée du soir ; quand la nuit fut venue, il gagna la plage, serra la main au bonhomme Locmaillé, et, soutenant Marie, il prit à travers les champs.

Une demi-heure après, les fugitifs arrivaient au village de Crozon, situé à une demi-lieue des grottes ; ils rencontrèrent sur la route des cadavres encore chauds. Ils marchèrent ainsi pendant plus d’une heure.

Où allaient ces malheureux ? qu’allaient-ils faire ? qu’espéraient-ils ? Comment arracher le comte à la mort ? Ils n’en savaient rien, mais ils allaient. Ils passèrent ainsi les villages de Pen-av-Menez, de Lescoat, de Laspilleau, et arrivèrent enfin au Fret, qui est situé sur la rade de Brest, après deux heures de marche.

Marie n’en pouvait plus ; heureusement, Kernan trouva un pêcheur qui voulut bien lui faire traverser la rade.

On s’embarqua ; à une heure du matin, Kernan, Marie et Henry débarquaient, non pas à Brest, mais sur la côte qui mène à Recouvrance, près de Porzik, à la porte d’une mauvaise auberge, où ils purent trouver une chambre.

Kernan, le lendemain, alla aux nouvelles, et il apprit le retour du brick Le Sans-Culotte, qui avait fait une prise importante sur les côtes de Bretagne.

Kernan revint donc à l’auberge.

— Maintenant, Henry, dit-il, je vous laisse à votre fiancée ; je vais à la ville, je veux savoir à quoi m’en tenir.

Kernan partit, suivit la côte, entra par Recouvrance, arriva au port de Brest, le traversa en bateau et remonta du côté du château, autour duquel il rôda toute la journée.

Brest était en proie à la plus épouvantable terreur ; le sang coulait à flots sur ses places publiques. Un des membres du Comité de salut public, Jean Bon-Saint-André, y exerçait les plus horribles représailles.

Le Tribunal révolutionnaire fonctionnait sans relâche. On faisait même guillotiner par les enfants, « pour leur apprendre à lire dans l’âme des ennemis de la République ».

La folie se mêlait à l’ivresse du sang.

Kernan, en interrogeant l’un et l’autre, apprit que le comte avait été emprisonné et condamné à mort. Seulement, on retardait son exécution pour un motif atroce.

Karval voulait que la jeune fille fût guillotinée sous les yeux de son père, et il avait juré de s’en emparer à tout prix.

« Cela ne peut pas avoir lieu, se dit simplement Kernan, il y a des choses que le Ciel ne permettrait pas ! »

Quoi qu’il en soit, Karval, après avoir reçu les félicitations des clubs et du proconsul, retourna à Douarnenez le jour même, et continua ses recherches.

Kernan revint le soir au Porzik ; il apprit aux deux jeunes gens que l’exécution du comte était retardée, sans leur dire pour quelle raison, et il annonça son intention d’aller chaque jour à Brest savoir ce qui s’y passait. Mais, par-dessus toutes choses, il leur recommanda de ne pas mettre le pied au-dehors.

Marie, d’ailleurs, était couchée et mourante. Cette dernière épreuve l’avait brisée.

Pendant treize jours, Kernan partit le matin et revint le soir sans rapporter aucun fait nouveau. La plupart des pêcheurs arrêtés à Morgat, avec leurs femmes et leurs enfants, avaient été exécutés. Quant au comte, un miracle seul pouvait le sauver.

Le soir du treizième jour, le 26 juillet, Kernan, parti le matin, suivant sa coutume, ne rentra pas, et Henry passa la nuit dans une mortelle inquiétude.