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Le Communisme en Amérique


LE COMMUNISME DANS LA FICTION


Equality, par Edward Bellamy, 1 vol. Appleton and Cie ; New-York, 1897.


Un des traits caractéristiques du voyage en chemin de fer aux États-Unis est l’irruption à intervalles réguliers, dans la longue galerie qu’on appelle le car, du jeune marchand de journaux, de livres, de chocolat, de maïs grillé, de bonbons divers ou de gomme à chiquer. A chaque station, il s’élance, porteur de paquets qui représentent tantôt la nourriture de l’esprit, et tantôt celle du corps ; sa voix aiguë vous crie aux oreilles avec des intonations toutes spéciales : Papers ! last novels ! choc’late ! candy ! sandwiches ! oranges, bananas ! pop corn ! chewing gum ! selon le cas ; et l’objet annoncé tombe sur vos genoux, ce qui ne veut pas dire qu’on vous le donne, mais simplement qu’on vous laisse le temps de la réflexion. Tout à l’heure une main preste vous le reprendra, à moins que vous ne témoigniez, en payant, l’intention de le garder. J’ai essayé par curiosité de la plupart de ces produits et l’un de ceux qui m’ont le moins désappointée, quoique je ne le trouve pas sans reproche, est encore le dernier livre de M. Edward Bellamy. Peut-être parce qu’il s’associe au souvenir enchanté d’une excursion dans les montagnes du Maine et parce qu’il est venu ajouter des réflexions intéressantes à celles que j’avais faites chez mes amis les Shakers, les seuls vrais communistes qui existent en Amérique [1]. Faut-il appeler roman cet in-8° compacte que l’auteur intitule Egalité, promettant ainsi une suite à son premier aperçu de la société de l’avenir, Looking backward, qui eut un formidable succès [2] ? Non, certes, si le roman ne doit être qu’une histoire sentimentale ou amusante, racontée avec la légèreté nécessaire pour faire passer une heure ou deux. Mais le roman, depuis déjà longtemps et presque en tout pays, est devenu autre chose ; il touche d’aventure aux questions les plus sérieuses ; il réussit à faire accepter, en les déguisant, la discussion des problèmes les plus compliqués.

Looking backward était, on s’en souvient [3], une fantaisie ingénieuse sur des sujets de philosophie économique et sociale ; elle nous faisait assister aux impressions d’un jeune Bostonien Julian West, qui, tombé dans un sommeil magnétique, au commencement de 1887, se réveillait en 2000 devant les transformations fondamentales survenues durant cette période d’un peu plus de cent ans. Il découvrait d’abord que l’âpre combat pour l’existence, dont il avait été jadis le témoin souvent attristé, n’existait plus ; que la nouvelle civilisation reposait désormais sur le principe unique de la coopération nationale ; qu’il n’y avait plus de pauvres ni de riches. Personne ne travaillait pour le compte d’autrui ; tous s’évertuaient de concert à grossir le fonds commun auquel ils avaient part égale. Et ce miracle s’était accompli très aisément en remplaçant le capital privé par le capital public, en organisant le mécanisme de la production et de la distribution, — de même que le gouvernement politique, — comme une simple affaire d’intérêt général.

L’indispensable histoire d’amour s’entremêlait aux diverses expériences du dormeur éveillé. Il s’éprenait de l’arrière-petite-fille de sa fiancée du siècle précédent.

Looking backward fut très lu, très admiré, très discuté. Certains critiques affirmèrent qu’il avait remué la conscience de plusieurs centaines de milliers de lecteurs éveillés soudain aux défauts du système économique ; d’autres lui opposèrent tout ce qui s’est dit de sensé contre le communisme, depuis le temps de Robert Owen et de Fourier. Les premiers regrettaient que telle ou telle partie du livre eût été traitée trop rapidement pour leur plaisir ; les autres signalaient des lacunes apparemment volontaires qui étaient à l’ouvrage toute portée. D’où M. Bellamy conclut qu’il fallait ajouter quelques éclaircissemens à un livre dont le principal mérite, au contraire, était de rester vague sur les points délicats. En principe, il eut tort : les suites ne valent jamais rien. Qui donc, parmi les plus chauds admirateurs de la Case de l’oncle Tom, s’est jamais soucié de la Clef de cette case que son auteur crut devoir fabriquer comme preuve à l’appui ? Les livres précurseurs de quelque grand mouvement gagnent à être des œuvres de pure imagination ; les prophètes n’ont jamais rien précisé. Cependant, au cours des quatre cents pages en caractères serrés que renferme Equality, se trouvent plusieurs chapitres curieux. On a d’autant moins de peine à les séparer de l’ensemble indigeste que, cette fois, M. Bellamy a laissé complètement de côté tout incident romanesque. Il ne s’est servi des personnages de Looking backward que pour leur mettre dans la bouche des théories qui répondent aux attaques dont il a été l’objet et qu’il rassemble sommairement sous cette rubrique hautaine : le Livre des aveugles [4]. On lui avait reproché aussi de laisser de côté le plus intéressant, c’est-à-dire l’explication du procédé par lequel s’était produite la grande révolution qui devait changer la face de la société. M. Bellamy nous la donne enfin et trop longuement peut-être. Il nous apprend ce que nous savions émerveille, c’est que, dès 1887, — l’époque où commença la léthargie bizarre de son héros, — l’Amérique était profondément remuée par des aspirations vers les réformes radicales. Le monde entier a de ces aspirations en commun avec l’Amérique ; reste à savoir si, là mieux qu’ailleurs, elles prendront corps au XXe siècle ou même beaucoup plus tard, et se transformeront en réalités. L’égoïsme croissant nous dit : — Non ! — Mais M. Bellamy ne s’arrête pas à cet obstacle. Il reconnaît que jamais à aucune époque, et dans aucun pays, il n’y eut de plus choquantes disparates entre la condition des différentes classes qu’on n’en rencontrait à Boston, à New-York, à Chicago ou dans tout autre grand centre américain durant le dernier quart du XIXe siècle ; mais le cataclysme qui se préparait sourdement survint avec la rapidité de la foudre. Il fait un tableau pathétique de l’état de ces pauvres Américains d’alors, qui se vantaient si faussement d’être égaux et libres. Ils ne l’étaient de fait ni devant la loi, ni nulle part, sauf eu politique, chacun étant admis au vote, ce qui, vu la puissance de l’argent, avait pour résultat l’horrible corruption que l’on sait. Au temps où la république était toute neuve, le combat pour la richesse, qui n’aboutit d’ailleurs qu’à l’inégalité dans tous les cas, offrait encore quelques chances aux pionniers intrépides, mais les capitalistes s’étaient peu à peu réservé toutes ces chances-là ; il n’était plus question que de monopoles, de syndicats, d’accaparemens variés.

Et pourquoi la masse des misérables, étant libre de voter, ne mettait-elle pas un terme immédiat à cet état de choses ? Parce qu’on lui avait persuadé que la régulation du commerce et de l’industrie n’avait rien à faire avec le gouvernement.

Les gens éclairés du XXe siècle, — et tous sont éclairés dans ce siècle-là, — ne comprennent pas comment, après avoir renversé les rois et pris la direction des affaires, le peuple avait pu consentir à renoncer au contrôle de ses intérêts les plus importans. Ils ont peine à en croire là-dessus le témoignage des historiens, et toutes les réponses, que fait à leurs questions l’espèce de revenant d’une époque disparue qui a surgi parmi eux, ajoutent à cette stupéfaction : — Ainsi les capitalistes, investis d’un pouvoir égal à celui des rois et encore moins désintéressés que ceux-ci, qui faisaient du moins profession de travailler au bonheur de leurs sujets comme un père travaille à celui de ses enfans ; ainsi ce gouvernement de ploutocrates, le plus irresponsable, le plus despotique de tous, était maintenu au nom de la liberté, liberté de l’initiative économique par l’individu ?… Quel incroyable aveuglement !

Julian West est malhabile à plaider la cause du passé tout autant que dans Looking backward. Il explique lorsqu’on lui demande ce que faisait le gouvernement proprement dit, le gouvernement du peuple, que celui-ci était bien assez embarrassé de maintenir la paix, car l’inégalité des conditions produisait mille causes d’envie, de haine, de vengeance et de désespoir, en somme toutes les passions mauvaises. Et, pour imposer quelque contrainte à ces fureurs, il fallait des soldats, une police, des juges, des geôliers, des lois destinées à régler les différends. Ajoutez à cela une multitude repoussante de bandits, dégradés par la faim qui les rendait ennemis de la société et contre lesquels force était d’agir impitoyablement. Réprimer, châtier, contraindre, le gouvernement d’autrefois ne faisait que cela, sans se rendre compte que c’était peine perdue, qu’il était aux prises avec un chaos social, résultat de la détestable organisation du système économique auquel manquaient les bases de la justice.

Il paraît étonnant qu’au lieu de médire ainsi de l’époque qui fut la sienne, Julian n’essaye pas quelquefois d’évoquer ce qu’elle eut de bon ou d’excusable. Nos préjugés ne tombent pas d’un coup devant l’aurore, si brillante qu’elle soit, d’une ère nouvelle qui nous est complètement étrangère ; et les plus admirables progrès entraînent toujours avec eux quelques pertes qu’il serait permis de déplorer. Mais les personnages de M. Bellamy n’ont pas de caractère personnel ; ce ne sont que des manières de porte-voix destinés à soulever à son gré contre la manière de voir qui est la sienne, de faibles objections qu’il anéantit en de triomphantes répliques. Julian West est toujours réduit au silence et finit immanquablement par comprendre et par admirer.

On lui fait admettre sans peine les idées qui de son temps étaient considérées comme subversives, à savoir que l’inégalité des fortunes détruit toute liberté ; que le capital privé est volé au fonds social, et ce millionnaire d’antan ôte respectueusement son chapeau à un groupe de taille héroïque, ornement du Parc futur, de l’impérissable Common, de Boston, qui représente des grévistes, les bras croisés auprès de leurs outils inutiles. Car ceux-là, lui dit-on, sont les premiers martyrs de l’industrie coopérative et de l’égalité économique. Ils ne savaient pas au juste ce qu’ils faisaient ; — les révolutionnaires en commençant ne le savent jamais ! — n’importe, ils ont donné leur vie pour résister à l’oppression, ce qui vaut mieux que toute la rhétorique du monde. Sans eux, sans la révolution qu’ils ont faite, rien n’existait plus sur la terre pour résister à l’omnipotence du capital. Les souverains ayant été précipités de leurs trônes, le commerce international ayant abattu l’obstacle des frontières, le monde entier étant devenu un champ immense d’entreprises financières, le pouvoir centralisé de l’argent ne pouvait manquer de s’imposer ; on arrivait à quelque chose comme une oligarchie de capitalistes fondée par un petit groupe. Les Alexandre et les Napoléon eussent été dorénavant des banquiers. C’eût été là le gouvernement du monde. La grande révolution a balayé cette ignominie ; elle a rétabli le règne de la justice, car le vol, si sévèrement châtié quand un pauvre s’appropriait un morceau de pain, avait impunément cours sous forme de monopole, un seul capitaliste pouvant accaparer le grain nécessaire à la subsistance d’une nation, et réduire des millions d’individus à la famine.

Mais comment se produisit cette révolution ? Eut-elle quelques traits communs avec les révolutions européennes ? Aucun. Il ne s’agissait pas d’un gouvernement à renverser. La révolution fut pratiquement faite aussitôt que le peuple eut compris. Les travailleurs à gages, qui avaient été les premiers à souffrir de la concentration de la richesse, commencèrent le mouvement. C’est en 1867, que fut fondée aux Etats-Unis la première grande organisation du travail pour résister à la tyrannie des capitalistes. Les trade-unions se multiplièrent, les grèves se succédèrent rapidement et entraînèrent des paniques générales. Puis eut lieu la protestation moins turbulente, mais plus sérieuse encore dans ses résultats, des fermiers qui se liguaient en sociétés secrètes. Des agitateurs parurent dont le programme devait électriser un peuple qui gardait gravés au fond de l’âme les principes de l’immortelle Déclaration de l’indépendance, cette véritable Constitution de l’Amérique : égalité inaliénable de tous les hommes, droit imprescriptible pour chacun d’eux à la liberté et au bonheur. Malheureusement les églises, les universités, la presse furent longtemps contre l’intérêt national, attachées qu’elles étaient au char ploutocratique par des chaînes d’or. La presse, la première, — et non seulement les journaux, mais la littérature proprement dite — s’amenda. Des protestations véhémentes contre les iniquités sociales furent publiées de tous côtés ; puis, vers 1890, le mouvement se transporta dans le champ politique ; en 1892, un parti, organisé presque dans chaque Etat, émit un million de votes au moins en faveur de nationalisation des chemins de fer, télégraphes, systèmes de banque et autres affaires jusque-là monopolisées. Deux ans après, ce même parti avait gagné beaucoup de terrain, la coopération comptait d’innombrables partisans. Mais quand le plan d’un système industriel pour la nation tout entière, avec part égale dans les résultats, fut présenté au peuple, la chose lui parut d’abord trop belle pour être exécutable. Il était plein de bon sens, ce peuple américain. Attendez ! Le miracle s’accomplit dès qu’il y crut. Ce fut une explosion soudaine d’enthousiasme auquel la religion se mêla en dépit des églises. On s’appuya sur la Bible ; on découvrit que la loi évangélique n’avait jamais encore été pratiquée ; le nom de great revival, de grand réveil est resté à cette espèce de croisade nouvelle au nom de la pitié humaine. La contagion gagna les plus intelligens d’entre les capitalistes qui, n’ayant pu empêcher le nouvel ordre de choses, aidèrent à l’organiser. Sans doute il y eut d’abord des tentatives violentes de répression, mais rien qui se puisse comparer aux horreurs de l’ancienne guerre civile ; des collisions partielles seulement, pas de guillotine, pas de fusillades. La période la plus difficile fut celle de transition, car le mouvement, si de bons esprits n’y eussent veillé, aurait pu être détourné de son but principal. La règle d’or s’imposa graduellement, avec sagesse et lenteur : des magasins publics d’approvisionnemens furent ouverts ; les propriétaires ruraux restèrent sur leurs terres comme employés du gouvernement ; on laissa autant que possible leurs emplois aux fonctionnaires. Les impôts étaient tombés en même temps que le revenu et des mesures provisoires furent prises de façon à ne léser personne, sauf les capitalistes, bien entendu, jusqu’à ce que tout le travail de la nation se trouvât organisé selon les besoins publics, avec des gages communs pour tous, c’est-à-dire un crédit égal pour chacun, crédit renouvelé chaque année afin d’empêcher l’épargne et de simplifier la tenue des livres de banque. Bien entendu, les riches qui se croyaient ruinés par le nouveau système crièrent à l’attentat contre la propriété, ils ne se résignèrent point sans peine au service public, on vit des mécontens s’exiler dans les bois ; bah ! ils finirent par en sortir.

L’histoire est remplie d’exemples de spoliations, de conquêtes et de confiscations plus ou moins justifiables, mais qui de fait n’ont jamais supprimé la propriété, se bornant à en rajuster le principe sous d’autres formes. Avant la révolution, en somme, bien peu de gens possédaient quelque chose ; un grand nombre vivaient au jour le jour ; les millionnaires mêmes ne pouvaient dire assuré l’avenir de leurs enfans. Par le nouveau système au contraire, tous furent pourvus d’une part égale, large et déterminée dans la totalité du revenu national ; on peut donc dire que la révolution, loin d’abolir l’institution de la propriété particulière, l’a affirmée d’une manière incomparablement plus positive, plus permanente et plus générale que par le passé, où le droit prétendu sacré qui laissait la richesse aux habiles, n’était en réalité qu’une répétition de l’immorale théorie : « La force prime le droit. » Nous ne pouvons, nous autres pauvres illusionnés du XIXe siècle, nous faire une idée du déploiement prodigieux de vigueur avec lequel la nation rajeunie se mit à l’œuvre pour élever le bien-être de toutes les classes à un niveau tel que les riches eux-mêmes n’eussent rien à regretter en partageant le lot commun. Jusque-là il y avait eu tant de forces perdues, tant de millions d’individus inutiles, tant de terres en friche ! Et tout à coup il ne se trouva pas assez de machines, pas assez d’heures disponibles, pour la vaste besogne qui devait assurer une existence confortable et facile aux masses ; celles-ci furent, comme par enchantement, bien logées, bien vêtues, bien nourries ; dès la première année, le produit total du pays put être triplé ; la seconde, on doubla la production de l’année précédente, et tout fut consommé jusqu’au dernier sou.

Mais la nature humaine ?

Julian West aurait dû cent fois déjà lancer l’interruption qui tout le temps nous vient aux lèvres : — Que faites-vous de la nature humaine, qui sera celle des gens de 2 000 comme elle est la nôtre, comme elle fut celle de nos ancêtres, dès les premiers siècles connus ? Est-ce qu’en se débarrassant de la pauvreté on élimine du même coup toutes les passions et tous les vices ? Est-ce que la possession du nécessaire empêche d’envier le superflu ? Est-ce qu’il n’y aura pas toujours des ambitieux, des rêveurs, des insatiables ? Et s’il n’y en avait plus, si l’uniformité des caractères et des sentimens résultait de la parfaite organisation d’une société tout industrielle, quel dommage pour les romanciers qui n’auraient plus rien à peindre ! C’est dire qu’en tant que roman le livre de M. Bellamy est manqué, d’où il ne s’ensuit pas que ce soit un ouvrage ennuyeux. Il traite de questions humanitaires qui s’imposent de plus en plus à la pensée contemporaine et, sans fournir aucune solution vraiment pratique aux fatalités de l’ignorance et de la misère, nous fait sentir du moins ce qu’elles ont de révoltant ; il plaide pour le droit suprême de tous à l’existence. L’erreur fondamentale chez lui est d’imaginer que l’exercice assuré de ce droit ne dépend que d’une question d’organisation sociale. Mais nous serions trop naïfs de le croire dupe des chimères et des paradoxes qu’il accumule en vue de nous convaincre. Son but unique, à n’en pas douter, est de faire réfléchir chacun de nous aux remèdes que les heureux de ce monde peuvent introduire par de justes sacrifices. Quant à la campagne qu’il dirige contre les capitalistes, ceux-ci en essuieront de plus dangereuses. Il manque à M. Bellamy la torche enflammée qui allume les révolutions, la passion qui fit de la Case de l’oncle Tom une arme puissante contre l’esclavage. Rien de plus froid, et pour cause, qu’Égalité ; c’est une suite d’argumens et de raisonnemens enfilés les uns aux autres avec plus ou moins d’adresse ou de labeur. On s’y applique comme à un jeu d’esprit quelquefois brillant, plus souvent un peu lourd.

Nous y cherchons aussi, nous autres étrangers, la révélation de l’état social actuel des États-Unis ; et les plaies signalées éclatent aux yeux, si le moyen de guérison est beaucoup moins évident. D’œuvre d’art aucune trace ! Mais il y a une nombreuse catégorie de lecteurs américains qui ne se soucie point de cela. Je me rappelle toujours ce que me disait un personnage des plus intelligens qui se rattache au monde des lettres : « Les hommes seuls m’intéressent. Quant aux tableaux, quant aux cathédrales, je sais que c’est beau, je m’efforce de me le persuader, mais j’ai beau faire, je ne le sens pas. Parlez-moi de l’humanité ! » Ceux-là seront évidemment pris par le sujet d’Equality, même si leur bon sens les avertit qu’on leur propose une utopie pure et simple.

Parmi les meilleures parties du livre, je signalerai le chapitre intitulé : « Ce que la Révolution fit pour les femmes. » M. Bellamy n’a pas de peine à prouver que l’établissement supposé de l’égalité économique fit infiniment plus pour elles que pour les hommes. La plupart des hommes étaient en réalité les serviteurs des riches, mais la femme était la vassale de l’homme, riche ou pauvre. M. Jules Case l’a dit déjà de notre côté de l’eau.

Quelque bas qu’un homme pût être, il y avait toujours au-dessous de lui des femmes qui dépendaient de sa protection. Tout au fond du tas social, on trouvait la femme portant le fardeau accumulé. Toutes les tyrannies d’âme et de corps sous lesquelles ployait l’espèce humaine pesaient sur elle d’autant plus lourdement. Si misérable que fût l’homme, dans ce temps-là, elle eût été élevée fort au-dessus d’elle-même, rien qu’en atteignant son niveau. Mais la grande révolution ne la rendit pas seulement l’égale de l’homme ; elle les éleva tous les deux d’un coup au même rang de dignité morale et de bien-être matériel. Ainsi parle ce bavard de docteur Leete, toujours intarissable sur les progrès de son XXe siècle. Et cette fois Julian West ne peut retenir une objection : il ose rappeler que les Américaines du XIXe avaient déjà beaucoup de privilèges. « Sans doute les femmes pauvres étaient à plaindre, dit-il, mais je ne vois pas en quoi consistait l’oppression pour les filles et les épouses des riches… » Il est vrai qu’aussitôt il rougit d’avoir proféré cette remarque odieuse. On lui démontre qu’il mentionne là une minorité tout à fait négligeable ; d’ailleurs cette minorité censée privilégiée subissait aux yeux des femmes du XXe siècle la pire dégradation ; aucune d’entre elles, en admettant qu’on pût la condamner à revivre dans le passé comme Julian revit dans l’avenir, ne voudrait être ce qu’on appelait une femme à la mode ; elle préférerait mille fois travailler de ses mains. Car se mouvoir dans une atmosphère de serre chaude, empoisonnée par l’adulation et par l’affectation, devait être un état encore moins favorable au développement moral que l’effort écrasant de la mercenaire.

Julian balbutie qu’il a vu naître et s’accentuer un mouvement dit féministe. Mais qu’était-ce après tout que les quelques droits revendiqués par un petit groupe d’âmes généreuses qui se croyaient hardies ? Oh ! des droits bien modestes : le droit de vote accompagné de deux ou trois changemens dans la loi qui eussent permis aux femmes de posséder leurs biens en propre, de pouvoir en cas de divorce être tutrices de leurs enfans. C’était peu ! et c’était cependant irréalisable, un mauvais arbre ne pouvant produire de bons fruits et l’arbre social étant marqué dès lors pour être abattu à bref délai. Les revendications de la femme étaient les mêmes, au fond, que celles de l’ouvrier ; pour l’un comme pour l’autre il s’agissait de mettre fin à la domination du capitaliste ; la clef qui devait détacher toutes les chaînes était la même ; il s’agissait d’un problème purement économique. Les hommes, en tant que sexe, avaient eu toute puissance sur les femmes ; les riches, en tant que classe, étaient restés maîtres des travailleurs. Le secret du servage, tant sexuel qu’industriel, tenait à la distribution inégale de la richesse et le changement qui devait mettre fin à cette double tyrannie ne pouvait être qu’un contrôle judicieux des moyens de subsistance. Follement les premières meneuses du mouvement féministe attribuaient l’horreur de leur condition aux vices et aux injustices de l’homme ; elles s’imaginaient que le seul remède possible était une réforme morale du monstre. De même les champions des prolétaires perdaient le temps à dénoncer les capitalistes comme auteurs de tous les maux de leurs cliens. En réalité, l’homme n’était pas pire que la femme qu’il opprimait, ni le patron inférieur à l’ouvrier qu’il exploitait. Mises à la place des tyrans, les victimes eussent agi aussi mal qu’eux-mêmes. Tout le tort était au système qui permettait à des êtres humains de se trouver vis-à-vis les uns des autres dans une condition de dépendance. L’autorité exercée sur le prochain est chose démoralisante tant pour le maître que pour le serviteur. Donc l’erreur fut de s’attaquer d’abord aux conséquences de l’inégalité économique, non pas à l’inégalité elle-même. Les femmes du XIXe siècle demandaient des lois en leur faveur ; au XXe, elles ne se soucient nullement de l’intervention de la loi, tenant, soit filles, soit mariées, une bien autre influence en main, celle de la souveraineté personnelle. Tout homme qui se rend désagréable aux femmes sous le nouveau régime solliciterait vainement leurs bonnes grâces. Et cette facilité à se protéger soi-même était impossible au temps où la femme, condamnée au mariage par des raisons économiques, ne cherchait qu’à plaire et était pour ainsi dire contrainte à se donner, ne pouvant ensuite sous aucun prétexte refuser d’obéir au mari.

Oh ! sans doute il y avait de bons maîtres dans ces relations-là, nos juges des générations à venir veulent bien le reconnaître ; mais, ajoutent-ils, on en disait autant sous le règne de l’esclavage ; il arrivait même que l’esclave prît un certain empire sur le maître ; la chose était peut-être moins intolérable qu’elle ne le paraît à ceux qui l’étudient de loin. Vaines excuses : les accommodations possibles ne suffisent à justifier l’asservissement d’aucun être humain à la volonté arbitraire d’un autre. Heureuse ou malheureuse, la femme a longtemps gémi sous un double joug : celui qu’elle subissait en commun avec l’homme : écrasement du pauvre par le riche ; et le joug qui lui était particulier : soumission abjecte à l’homme dont elle dépendait pour sa subsistance. Il lui fallait conformer ses idées, ses paroles aux siennes ; étouffer en elle tout élan original ; revêtir sa vie d’une uniformité artificielle, car on n’attire et on ne retient l’homme qu’à la condition de ne le contredire ni dans ses goûts ni dans ses préjugés. Et ce mensonge perpétuel, cet esclavage moral ne se bornait pas à avilir les femmes ; il passait de leurs veines dans le sang de la race, et les citoyens du XXe siècle ne savent pas tout ce qu’ils ont gagné à l’affranchissement de leurs mères.

La lutte entre femmes pour atteindre au mariage n’était rien encore auprès d’une autre lutte ignoble à laquelle étaient exposées des hordes de filles pauvres qui, désespérant d’obtenir le secours des hommes à des conditions honorables, se vendaient pour un morceau de pain. Au milieu des atrocités qui accompagnaient ce qu’on appela longtemps la civilisation, les relations sexuelles sont celles qui font par-dessus tout horreur aux régénérés parmi lesquels se réveille Julian West.

Abrégeons le réquisitoire. Comment lui apparaît la femme créée à nouveau par la révolution économique ? De même que tous les citoyens, elle sert à son tour ; et ses fonctions n’ont rien de commun avec ce qu’on appelait jadis des métiers de femme. Il n’y a pas d’occupation à laquelle il lui soit défendu de prendre part, les machines y aidant. Les machines suffisent à tout, et plus la main qui les guide est légère, plus la besogne est bien faite. La femme du docteur Leete a été jusqu’à ses quarante-cinq ans révolus premier lieutenant dans une grande fonderie ; sa fille Edith s’occupe d’agriculture. Il faut dire que la charrue, la bêche, la pioche sont mises en mouvement par l’électricité. Du reste la femme est physiquement plus forte qu’autrefois ; beaucoup plus grande, mieux développée, plus saine, car des cours publics de gymnastique font partie de l’instruction obligatoire jusqu’à vingt-quatre ans, l’âge où l’on suppose que le corps est formé ; ces cours sont ensuite fréquentés plus ou moins toute la vie. Par conséquent les jeunes gens des deux sexes sont beaux comme les dieux de l’Olympe ; une infirmité est chose rare parmi eux, et celui qu’elle atteint exceptionnellement devient aussitôt l’enfant gâté de tous. Jadis les malades étaient si nombreux que la pitié même à leur égard s’émoussait. Et la femme entre tous se résignait à la souffrance comme à une condition normale, inévitable. Elle ne ressemblait guère aux athlètes triomphantes que Julian ébloui voit dans les gymnases faire assaut de force et d’agilité côte à côte avec leurs camarades masculins. Ceux-ci ont bien encore sur elles une certaine supériorité ; mais l’égalité, même en ces matières, tend à s’établir et les physiologistes prévoient que dans quelques générations elle sera un fait accompli. Voilà de quoi garantir à M. Bellamy les suffrages de toutes les college girls qui se livrent dans le drill room à la manœuvre des haltères et qui gagnent des courses à pied, en attendant qu’elles abordent les fameux sauts de l’avenir, des sauts qui semblent exposer à une mort certaine ceux et celles qui les exécutent du haut de la plate-forme ; mais ce n’est qu’un jeu pour ces articulations souples et robustes. Il y a aussi des exercices aériens, des tirs, des sports perfectionnés de mille sortes, et Julian comprend pourquoi toutes les femmes ont acquis un système musculaire qui ne leur appartenait pas auparavant.

On garde des pièces anatomiques de la fin du XIXe siècle, montrant à quel degré de déformation était arrivée la taille féminine. Ces dames de l’an 2000 ont les épaules plus larges que les hanches et une tout autre profondeur de poitrine ; elles ont des poumons, des bras, des jambes, tout cela grâce à une vie physique sans entraves à laquelle les a conduites l’indépendance économique. M. Bellamy pourrait ajouter que les signes caractéristiques de leur sexe se sont atténués sensiblement. Déjà certaines lignes, encore appréciées en Europe, ne sont plus de mode aux États-Unis ; et, pour ne parler que de la physionomie, j’ai souvent été frappée, dans une réunion nombreuse de jeunes gens, de la quasi disparition des différences typiques entre hommes et femmes. Prenons un milieu intellectuel et « avancé », bien entendu, la distribution annuelle des diplômes d’une Université par exemple : vous serez frappé de l’assurance du regard, de l’ampleur du front, de l’énergie des lignes, en général, sur certains visages que, grâce au chapeau canotier, au col droit, à la veste genre tailleur, vous pouvez attribuer à de jolis garçons ; tandis qu’auprès d’eux il y a des figures d’éphèbes, tout à fait imberbes et candides, aux cheveux séparés en quasi-bandeaux que l’on prendrait tout d’abord pour des figures de jeunes filles.

Virilisées de plus en plus, les femmes cesseront de craindre dans l’acte de la maternité les périls et les angoisses légendaires. Rien de plus facile que de mettre un enfant au monde. Dès à présent, notez-le bien, les adeptes de la Christian science, refusent l’assistance du médecin et ne consentent à aucune précaution, sortant et agissant aussitôt après la naissance du baby. Que feront donc les mères de l’avenir ?

L’hydrothérapie aura certes contribué à leurs progrès presque miraculeux. Les bains sont logés dans de magnifiques établissemens qui restent ouverts toute la nuit. Au surplus, nul service public n’est jamais interrompu, quelle que soit l’heure. On peut pénétrer à minuit aussi bien que le matin dans de hautes salles où quatre fontaines jaillissantes remplissent l’air d’un éclat de diamans, où retentit le bruit frais des chutes d’eau et où s’étend la nappe verdâtre d’une immense piscine. L’onde est rendue translucide par les flots de lumière que reflète le dallage blanc et vernissé du fond, de sorte que les nageurs, visibles tout en tiers, semblent flotter agiles et sans poids apparent sur un nuage d’émeraude. Parfois la couleur du dallage est variée afin que cette eau puisse prendre toutes les nuances de l’arc-en-ciel. Elle est toujours à une température en harmonie avec la saison. C’est de l’eau de mer amenée par le dernier flux de l’Atlantique. Mais comment l’avoir à ce niveau ? Quelle question ! Elle s’apporte elle-même ! Ce serait dommage si la force qui élève de sept pieds le niveau du port de Boston ne pouvait être contrainte, en un temps d’incessantes découvertes, à monter un peu plus haut encore. Toutes les applications de la lumière, de la chaleur et de la force sont désormais sans limites et ne coûtent rien. On a maîtrisé la nature, et c’est là en vérité ce qui nous étonne le moins. Les contemporains des prodiges de l’électricité étaient préparés à l’apprendre : le plus fort semblait déjà fait.

Pour revenir aux bains de mer en chambre, l’un des traits marqués de la civilisation du XXe siècle est un retour au caractère d’amphibie qui devait caractériser nos lointains ancêtres. Et, à propos d’ancêtres, fait observer le docteur Loete, qu’est-ce qui prouve qu’à l’origine la femme n’était pas tout aussi vigoureuse que l’homme ? Seulement une sélection s’est opérée : aux temps où l’union de l’homme et de la femme préhistoriques était affaire de combat, les femmes les plus fortes ont dû mépriser et négliger les hommes faibles, tandis que les mâles en général avaient tout intérêt à capturer de faibles créatures pour en faire des esclaves dociles. Il s’en est suivi que les femmes robustes et les hommes débiles ont laissé peu de postérité, les types qui se sont perpétués étant sortis des plus forts d’entre les hommes et des plus frêles d’entre les femmes. Les conséquences, on les connaît ; elles se sont manifestées jusqu’au jour où la grande révolution réorganisa la société sur des bases morales dont la première était la liberté et la dignité égales de tous les êtres humains.

— Pourvu, fait observer Julian West, que la femme, devenue sur tous les points l’égale de l’homme, n’abuse pas à son tour de sa supériorité !

— Oh ! si elle détenait le pouvoir irresponsable, je ne me fierais pas plus à elle qu’à l’homme, répond son interlocuteur ; mais il n’y a rien à craindre, parce que la race entière s’élève très vite jusqu’à des hauteurs en partie atteintes aujourd’hui, où domineront les forces spirituelles et où la question du pouvoir physique cessera d’avoir de l’importance dans les relations humaines. La direction de l’humanité appartient chez nous à ceux qui ont la plus grande âme, c’est-à-dire à ceux qui participent le plus de l’esprit divin.

Faut-il vraiment croire que les femmes, devenues capables d’une action indépendante, grâce à l’égalité économique, ne sont plus pour cette seule raison ni coquettes, ni frivoles ; et que les hommes du même coup ont renoncé au code spécial qui leur permettait tant de licences ? M. Bellamy l’assure. La morale est nécessairement une pour les deux sexes ; et on a réformé ce mariage d’autrefois qui, tout brodé qu’il était d’astragales sentimentales et religieuses, n’était en réalité qu’une transaction très prosaïquement économique. Il faut dire que certains progrès avaient déjà commencé aux Etats-Unis bien avant la révolution, beaucoup de femmes refusant de se dépouiller de leur nom pour prendre celui du mari : exemple, une célèbre adversaire de l’esclavage des noirs, Lucy Stone, qui ne fut jamais désignée autrement, tout en vivant dans les meilleurs termes avec M. Blackwell qu’elle avait épousé ; mais ce qui était alors une excentricité devint assez vite un droit.

Les dames du XXe siècle ne changent pas plus leur nom en se mariant que ne le font leurs conjoints ; et, pour les enfans, tout s’arrange sans peine, dans un pays où, entre le nom de baptême et le nom de famille, figure presque toujours un nom de milieu ; les filles portent pour nom de milieu celui de leur père et les garçons celui de leur mère.

Il va sans dire que l’habitude de la convention, de la tradition, du préjugé, aussi bien que la timidité, résultat d’une servitude immémoriale, empêcha longtemps la majorité des femmes de sentir le prix de la délivrance qu’on leur offrait ; mais ensuite, elles s’élancèrent dans le mouvement avec une ardeur dont l’effet fut décisif. On les vit renoncer volontairement à ce qui leur avait été le plus cher. Ainsi l’usage des bijoux est tombé depuis plus de deux générations. De fait, les diamans, réduits au rang de morceaux de verre, n’ont grand intérêt pour personne. L’offre d’un boisseau de perles ne vous assurerait plus dans une boulangerie la possession d’un petit pain, le crédit annuel alloué à chaque citoyen étant la seule valeur admise. L’or et l’argent ont encore leur emploi mécanique et artistique, ils décorent les monumens publics et il y a dans les musées des collections de pierres dites autrefois précieuses ; mais l’usage de suspendre tout cela à son cou, à ses oreilles, ou d’en charger ses doigts serait réputé barbare. Donc les paroles du prophète : « Une fille oubliera-t-elle jamais ses ornemens ? » rencontreraient dans la société nouvelle la plus déconcertante des réponses affirmatives. Les femmes ont certes conservé le désir d’être belles, mais il ne tient qu’une place secondaire dans leur pensée parce qu’elles peuvent se passer de plaire. Si souvent ce qu’on mettait sur le compte de leur vanité native était un moyen de s’assurer la préférence, c’est-à-dire le soutien de l’homme ! Maintenant elles n’ont plus besoin de lui. Et elles sont trop éclairées pour croire que la parure contribue toujours, comme dans la vieille chanson, à embellir la beauté ; elles savent que le résultat obtenu en sacrifiant aux caprices de la mode atteignait souvent l’effet contraire. Il n’y a plus de mode, par parenthèse, et de toutes les merveilles c’est peut-être la plus incroyable. Chacun s’habille à sa guise.

— Le Créateur, en façonnant nos corps, a inventé la mode qui est généralement suivie, explique la jeune Edith à Julian son fiancé.

Cela veut dire que les femmes en ont depuis longtemps fini avec les entraves de la jupe. La bicyclette nous le promettait, mais leur goût a prêté d’infinies variétés à ce que Julian West appelle le costume masculin.

— Pourquoi masculin ? réplique la demoiselle avec simplicité. Le costume doit être le même pour les deux sexes puisque leur conformation physique est la même quant aux lignes générales.

L’ajustement des femmes se fait remarquer par des teintes claires qui suggèrent à Julien cette réflexion assez terre à terre :

— Les comptes de blanchisseuse doivent être énormes !

Là-dessus Edith éclate de rire : — Sans doute, si les habits se lavaient, mais on ne les lave plus. Aussitôt sales ils sont jetés de côté, c’est-à-dire qu’on les envoie aux fabriques pour être transformés en autre chose.

— Mais quel gaspillage !

— Non, vraiment tout cela n’est pas bien dispendieux. Combien supposez-vous que coûte mon costume ?

— Je n’en sais rien : une étoffe de soie comme celle-ci… — Nos costumes coûtent de dix à vingt sous. Ils sont en papier. On ne porte guère que du papier. Nous sommes arrivés à faire du papier imperméable qui défie le mauvais temps ; du papier poreux aussi chaud que de l’édredon ; et jusqu’à du papier-cuir pour les chaussures. On ne voudrait pour rien au monde se servir de matériaux qui exigent le blanchissage. Quand je pense que vous donniez vos vieux habits aux pauvres et qu’ils les portaient en haillons ! Fi l’horreur ! Chez nous tout est propre et neuf. Le tapis que vous auriez balayé, eh bien, nous le remplaçons ; les tentures ne font que passer pour ainsi dire dans nos maisons. Nos oreillers, nos matelas sont gonflés d’eau ou d’air au lieu de plumes. Comment pouviez-vous endurer ces chambres poussiéreuses où s’accumulaient les germes de maladies durant plusieurs générations ? Pour nettoyer une chambre, nous dirigeons la pompe vers le plafond, sur le mur, sur le plancher, car tout est en faïence ou en tuile vernissée. Les hygiénistes disent que les précautions prises à l’égard de nos demeures et de nos vêtemens ont fait plus que tous les autres progrès pour détrôner les épidémies.

— Vous allez m’apprendre bientôt, interrompt Julian abasourdi, que les mets délicieux qui viennent chez vous par le tube pneumatique ou que vous mangez au restaurant sont aussi de papier !

— Nous n’allons pas si loin que cela, mais presque… car nos plats sont en carton. Il n’est plus question de vaisselle cassée ; assiettes, casseroles, tout, après avoir servi, est renvoyé aux fabriques pour être transformé, comme les vêtemens.

— Vous n’avez pourtant pas de casseroles en papier, car le feu continue à brûler, je suppose ?

— Oui, le feu brûle encore, mais la chaleur électrique ayant été adoptée pour la cuisine comme pour tout le reste, nous ne chauffons plus nos vaisseaux qu’en dedans, et par conséquent la cuisine se fait, ne vous déplaise, dans des vaisseaux de papier.

Donc plus de lessive, plus de raccommodage, plus d’aiguille même ; des repas envoyés du restaurant par tube pneumatique, quand on ne les prend pas à l’hôtel ; tous les devoirs domestiques confiés à l’entreprise coopérative, — certes, voilà le rôle de la maîtresse de maison bien simplifié. Celui de la mère de famille ne l’est pas moins. Lorsque les femmes d’autrefois étaient absorbées par leurs enfans, c’était la preuve de l’imperfection des arrangemens sociaux et non pas une nécessité morale. Des robes de papier de dix à vingt sous, cela contribue aussi à faciliter le mariage. Quant aux moyens hygiéniques qui consistent à jeter ou plutôt à transformer ce qui est sali le moins du monde, il faut croire à leur efficacité, car la vieillesse vient beaucoup moins vite et la mort est considérablement retardée. Arrivera-t-on à la vaincre et à la supprimer, du train dont marche le progrès ? M. Bellamy, par la voix de ses Américains de l’avenir, repousse énergiquement cette supposition toute matérialiste. Qui donc voudrait vivre enfermé à jamais dans les limites de la vie terrestre ?

Cela est très caractéristique. On a pu glorifier la grande révolution industrielle ; élever des statues aux ouvriers grévistes qui en furent les premiers promoteurs et qui méritent par conséquent d’être vénérés comme des martyrs et des héros ; anéantir d’un trait la propriété et ses droits réputés sacrés depuis les commencemens de l’histoire ; mais la religion en revanche doit rester intacte, au moins sous cette forme vague dont les unitairiens, si nombreux aux États-Unis, nous donnent dès aujourd’hui l’exemple. Peu de témoignages extérieurs, nous dit-on, mais l’esprit du Christ, la loi de l’Evangile interprétés avec une rigueur toute nouvelle. Le temps est venu où les paroles adressées à la Samaritaine, « que l’homme n’adorera plus sur telle ou telle montagne », sont réalisées. A son grand étonnement Julian ne voit pas d’églises, dans le nouveau Boston, sauf une seule, conservée comme monument historique. Le téléphone et son complément l’électroscope, qui, en abolissant la distance, amenèrent le genre humain à une intimité de rapports intellectuels et sympathiques inconnue jusque-là, ont en même temps permis aux individus de recevoir la bonne parole chacun chez soi, en évitant la foule. On ne va pas plus au temple qu’on ne va au théâtre ; assis dans un bon fauteuil, avec ces deux puissans appareils, l’électroscope et le téléphone, vous entendez, sans vous déranger, le grand prédicateur ou le grand artiste, de même que par extension vous pouvez assister de loin à n’importe quelle scène intéressante, ayant lieu sur un point quelconque du globe. Le premier effet de ce progrès a été de supprimer la médiocrité en toute chose ; les talens de second ordre n’ont plus aucune raison d’être. En égalisant les conditions économiques et éducationnelles de façon à perfectionner la démocratie, on est arrivé à l’aristocratiser par excellence, dans le sens du gouvernement par les meilleurs. Un homme peut commander l’attention simultanée de plusieurs millions d’individus ; si l’occasion le mérite, un silence attentif peut régner dans le monde entier, les gens de tous pays étant, les uns à la clarté du soleil, les autres à celle des étoiles, suspendus aux lèvres du maître ; car il existe, bien entendu, une langue universelle, sans que pour chacun en particulier la langue maternelle soit abolie. Quelques-uns continuent à s’appliquer, par amour pour les littératures anciennes, à l’étude des idiomes du passé, mais en réalité il n’y a qu’une seule langue vivante.

Julian. West interroge avec curiosité le grand orateur religieux, M. Barton :

— Le téléphone universel et la langue commune à tous les peuples empêcheraient-ils les cérémonies de la religion de subsister ?

— Les cérémonies dont vous parlez, répond le vénérable Barton, appartenaient à l’enfance de la race ; la religion est devenue toute spirituelle.

— Alors vous n’avez plus de sectes, plus de discussions théologiques ?

— Non, parce qu’il n’y a plus de populace ignorante qu’il s’agisse de diriger ; la classe unique est celle des gens cultivés. Lors de notre révolution, les puériles différences de doctrines furent mises en déroute par cet élan unanime d’amour fraternel qui rapprocha tous les cœurs. La culture générale qui s’ensuivit arracha les racines de l’ignorance et de la superstition. Aujourd’hui, la prédication religieuse a cessé d’être une carrière à part. Celui qui la pratique n’appartient pas à une catégorie différente de la masse des citoyens ; les nombreux loisirs laissés par un service qui n’a rien d’écrasant, étant partagé par tous, peuvent être appliqués à des études personnelles, et l’exemption de tout devoir public passé l’âge de quarante-cinq ans nous permet de suivre notre penchant, quel qu’il soit. Bref, le prédicateur est à présent un prophète plutôt qu’un prêtre ; il ne reçoit ni ordination ni exequatur ; son pouvoir dépend entièrement de la réponse que ses paroles ont reçue des âmes où elles tombent. Tout cela, d’ailleurs, ne doit pas vous étonner ; de votre temps, l’influence du clergé baissait à vue d’œil en Amérique (on voit que M. Bellamy ne compte pas avec le catholicisme), et l’autorité de la tradition était partout mise en doute ; vous pouviez pressentir quelque bouleversement. Par habitude de subordination, la femme s’attacha plus longtemps que l’homme aux principes d’autorité en matière religieuse, mais maintenant elle poursuit de concert avec lui la recherche de tout ce qui concerne la nature de l’être humain, sa destinée, ses rapports avec l’Infini, tant spirituel que matériel, dont il est une part.

— La disparition de la caste ecclésiastique a-t-elle diminué l’intérêt général pris aux questions religieuses ?

— Vous ne le pensez pas ! Chaque institution sociale a eu son heure d’utilité ; les rois, le clergé, voire les capitalistes, ont rendu des services ; mais de même que l’abolition de la royauté marqua l’aube d’un gouvernement meilleur et que celle de la propriété privée fut le commencement de la richesse effective pour tous, de même la désorganisation des Eglises a inauguré de grands progrès dans les relations de l’âme avec ce qui est éternel.

— Prétendez-vous vraiment en savoir plus long que nous autres sur ces choses mystérieuses ? prétendez-vous avoir pénétré ce que nous nous efforcions de croire ? demande Julian, quelque peu incrédule.

— Vous n’en douterez pas, après avoir vécu plus longtemps de notre vie. L’absence de souci matériel permet à toutes les énergies de l’intelligence de se concentrer sur les possibilités d’une évolution spirituelle dont l’évolution matérielle, accomplie, n’est que le prélude. Avez-vous remarqué dans la littérature contemporaine l’absence complète de la note tragique ? C’est le résultat de notre conception d’une vie réelle, cachée en Dieu et jouissant là d’une sécurité inaccessible.

L’évêque Brooks avait déjà dit avant M. Barton : « Il n’y a d’autre vie que la vie éternelle », et le représentant de la religion de l’avenir a raison d’ajouter : « Vos poètes et vos voyans avaient bien admis que la mort ne fût qu’un pas de fait dans la vie. » — Il va cependant plus loin qu’eux en parlant de cette « impatience passionnée de la fin qui possède tous les vieillards » et qu’envieraient les jeunes s’ils ne savaient qu’un peu plus tard la même porte s’ouvrira pour eux.

— Mais — s’écrie Julian qui, dans sa première existence, avait été très éloigné, ainsi que beaucoup d’autres, de cette sorte de ferveur, — mais, si les hommes continuent d’avancer ainsi dans la connaissance des choses divines, à quoi n’arriveront-ils pas ?

M. Barton sourit : — L’antique serpent n’avait-il pas dit : « Si vous mangez des fruits de l’arbre de science vous serez comme des dieux ? » La promesse était vraie quant aux paroles, mais apparemment on se trompa d’arbre, on cueillit le fruit de la science égoïste. Plus tard, le Christ dit la même chose que le serpent, en assurant aux hommes qu’ils pourraient devenir enfans de Dieu ; mais le fruit qu’il leur enjoignit de cueillir était celui de l’amour universel, qui est à la fois la cause et l’effet de la science la plus haute et la plus complète. Par l’amour sans bornes l’homme devient un dieu, car par-là il devient conscient de son union avec Dieu et toutes choses sont mises sous ses pieds.

— Vous parlez du Christ ? Votre religion moderne est-elle donc la même doctrine qu’enseigna Jésus-Christ ?

— Certes, oui ! Elle a été enseignée dès le commencement de l’histoire, et sans doute auparavant, mais c’est par le Christ qu’elle nous est arrivée avec plénitude. Seulement, on ne l’avait jamais reçue tout entière jusqu’ici. Il fallait pour cela s’entr’aimer, considérer tous les hommes comme frères, il fallait tout partager. « Dieu est amour et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu. » En vertu de cette parole, on trouva Dieu le jour où toutes les mains s’étreignirent dans une parfaite union d’intérêts. Le mouvement n’avait pas eu pour but direct de chercher Dieu ; il ne semblait pas partir d’en haut. C’était un mouvement tout humain, mais il suffit que nous nous aimions pour que Dieu soit avec nous.

Le chapitre sur la religion est d’un intérêt particulier dans le livre de M. Bellamy, parce qu’il donne le reflet des tendances de toute une élite en Amérique, et en particulier des femmes, vers une charité active et organisée qui a sa plus haute expression dans l’œuvre bien connue des settlements. Là vraiment, sans révolution radicale, les mains des pauvres et des riches commencent à s’unir dans une étreinte fraternelle ; et quant à la définition de la qualité de fils de Dieu donnée d’abord par l’Eglise unitairienne, on sait qu’elle trouve partout de nombreux échos, même en France, comme le prouve le livre récent de M. Sabatier : Esquisse d’une philosophie de la religion, si détaché de tout esprit de secte, de tout dogmatisme, qu’il peut, selon leur disposition individuelle, édifier ou scandaliser tantôt les catholiques, tantôt les protestans. Ne nous laissons pas cependant persuader aussi facilement que Julian West. Voyons, en visitant les écoles du XXe siècle, quelle est la base de cette culture universelle qui permet à des hommes tels que M. Barton de s’élever si haut dans le domaine intellectuel et moral. « Ce ne sont plus, s’écrie l’auteur d’Égalité par la bouche de ses personnages, ce ne sont plus des milliers, ce sont des millions de diplômes qu’accordent tous les ans les Universités ! » J’entends bien, le mal actuel ne pouvait que s’exagérer, mais quel est le niveau de ces Universités et que valent ces diplômes ? Toute la question est là. Ecoutez la suite : « Il n’y a plus de centre des hautes études : chaque commune a son Université comme elle avait jadis ses écoles publiques. Mais l’économie politique et sociale forme la base de l’éducation. »

Nous assistons à une classe de l’école d’Arlington où des enfans de treize à quatorze ans apprennent l’histoire de la période qui précéda la grande révolution, notre histoire par conséquent. Garçons et filles sont réunis, le système si répandu déjà au XIXe siècle de la co-éducation étant devenu général, et voici sur quel sujet le maître les interroge : le système des profits envisagé comme méthode de suicide économique ! Au même âge, les enfans du vieux monde étudiaient leurs auteurs grecs et latins, — étude qui, comme le répétait dernièrement en Amérique même M. Brunetière, a le triple mérite de n’être ni professionnelle, ni confessionnelle, ni passionnelle, — c’est-à-dire de tenir la jeunesse au-dessus de tout ce qui agite et rétrécit les âmes. Mais ceux-ci se proposent une voie absolument contraire ; ils préconisent, à la façon de petits perroquets, un système assez semblable, sous un vernis de raffinement et de délicatesse qui le rend plus mensonger encore, à la triste utopie des Égaux de Babeuf. Du moins Babeuf avait la franchise de traiter en ennemis les lettres et les arts, sous prétexte que ce qui n’est pas communicable à tous doit être sévèrement retranché. M. Bellamy veut qu’il y ait place pour tout. Ils seront peut-être de grands poètes, de grands peintres ou de grands musiciens, ces petits messieurs qui détaillent avec aplomb dès leur bas âge les défauts inhérens au capital privé : considéré en tant que machine à produire la richesse et toute considération d’éthique à part, son abolition était indispensable. Ils déclarent avec non moins d’assurance que les moralistes qui faisaient jadis de la pauvreté un résultat de la dépravation humaine, susceptible de disparaître si le monde s’améliorait, ne pouvaient croire un mot de ce qu’ils disaient, une machine construite au rebours de toute méthode scientifique étant fatalement destinée à se perdre, sans que le fait d’être dirigée par des saints ou par des pécheurs y puisse grand’chose. L’un de ces bambins, interrogé sur les théories de Malthus, répond que le conseil donné aux pauvres diables de n’avoir pas d’enfans était logique en somme ; il trouve que, seul, Malthus est allé au fond de l’horrible système économique du passé, ayant compris qu’il n’y avait pas place sur la terre pour ce système et pour l’espèce humaine à la fois. Regardant la propriété individuelle et le revenu comme respectables, ce philosophe ne pouvait que vouer l’espèce humaine à disparaître. On l’a blâmé, tandis qu’il faisait une bonne œuvre on plantant pour ainsi dire un signal d’alarme sur la planète, afin d’avertir les gens qu’ils y débarqueraient à leurs risques et périls.

C’est un garçon de quatorze ans qui parle. Ensuite, une jeune fille du même âge n’a aucune peine à démontrer que l’idée qu’on se faisait des avantages du luxe comme moyen de procurer du travail était la plus fausse du monde. Le gain démesuré des capitalistes avait simplement limité le champ des emplois productifs qui, sous un système rationnel, fournit du travail ù toutes les mains jusqu’à ce que tous les besoins soient satisfaits. Les moralistes tonnaient bien contre le luxe, mais inutilement, parce que le côté économique du sujet n’avait pas été pénétré. Personne ne semblait voir que le gaspillage des excès de gain était alors une nécessité économique ; sans lui la production se serait arrêtée. Sous le système de l’égalité, au contraire, la richesse est régulièrement distribuée parmi tous les membres de la société, comme l’est le sang dans un corps bien portant. Quand cette richesse restait concentrée entre les mains d’une partie seulement de la nation, elle perdait sa qualité vitale, comme fait le sang quand il se congestionne sur un point quelconque de notre organisme et devient un poison dont il faut se débarrasser à tout prix.

Une des petites écolières déclare qu’il n’y avait pas d’économie proprement dite avant la révolution. Tous les livres, très curieux d’ailleurs, publiés sur ce sujet devraient porter pour titre, dit-elle : Etudes sur le cours naturel que prennent les affaires économiques quand on les abandonne à l’anarchie. Avec quel étonnement leurs auteurs auraient-ils appris que le secret du système le plus efficace pour produire la richesse est la conformité de l’organisation nationale à l’enseignement de Jésus-Christ ! Mais les gens de ce temps-là voulaient que la conduite humaine obéît à deux directions opposées, l’une morale, l’autre économique, toutes les deux justes, apparemment de différentes façons. On voit que les jeunes écoliers de M. Bellamy parlent comme lui-même, comme M. Barton ou comme le docteur Leete ; ils ne servent qu’à contribuer au développement d’une thèse. Toutes les qualités charmantes, qu’ils sont censés devoir à une éducation incomparable, nous échappent : des enfans qui n’ont jamais vu de supérieur ni d’inférieur n’envient rien ni personne, et leur politesse est égale envers tous ; on n’a plus besoin, grâce à un ordre de choses perfectionné, de leur apprendre de bonne heure, comme on le faisait auparavant, à abaisser leur idéal, l’homme pouvant désormais s’abandonner sans danger à ses instincts généreux ! Soit, mais nous ne les voyons pas vivre, ces petits pédans chimériques ; et, quand l’auteur ajoute, en s’exaltant sur leur compte : « Dieu n’enverrait-il pas de plus belles âmes dans un monde devenu digne d’elles ? » nous sommes tentés de lui répondre, en haussant les épaules, que les écoliers d’Arlington n’ont ni âme ni corps. S’ils existaient tout de bon, que seraient, à vingt et un ans, leur éducation terminée, ces représentans de la culture universelle ? Une fourmilière de petits économistes péroreurs et tranchans. Voilà en vérité un beau résultat.

M. Bellamy tourne, il est vrai, assez adroitement la difficulté : Ils apprendront bien autre chose. Au XXe siècle, l’éducation n’est jamais terminée, elle dure toute la vie, les pères et les mères de famille fréquentent assidûment certaines classes ouvertes aux seuls gradués. Ce fut l’honneur des premiers temps de la révolution que cet empressement des émancipés à mener de front l’école avec l’atelier ou la charrue. Et cela est vrai, il faut en convenir, pour l’Amérique, surtout dans l’Ouest où tant de jeunes gens, dès le XIXe siècle, gagnaient déjà dans un métier manuel de quoi payer leurs frais de collège. Ne vit-on pas des étudians servir comme garçons de café ou pousser les petites voitures à l’exposition de Chicago, profitant ainsi d’une double occasion de voir the World’s fair sans bourse délier et de se procurer des ressources en vue du développement intellectuel qui est, qui fut, qui deviendra de plus en plus le but de l’ambition générale ? Ayant admiré le système de l’extension universitaire et constaté le résultat des assemblées populaires de Chautauqua [5], je croirais volontiers aux classes non seulement d’adultes, mais de vieilles gens telles que les organise M. Bellamy, si invraisemblable que cette éducation poursuivie jusqu’au tombeau puisse paraître à des Européens ; d’où il ne résulte pas que tous les Américains de l’an 2000 doivent être nécessairement des savans et des philosophes ; mais ils auront la facilité d’étudier à tout âge et ils en profiteront.

La principale occupation, cependant, sera la politique, car il ne faut pas oublier que le peuple tient les rênes du gouvernement et qu’il est appelé à voter sans cesse et en mille occasions, sur un plan d’édifice ou sur le règlement de la température des bains publics, comme sur les plus importantes questions de l’union universelle. Le vote est la grosse affaire, facilitée du reste par le système téléphonique qui permet à la nation en masse de procéder au besoin comme fait un simple parlement. Les corps représentatifs correspondent aux anciennes Chambres, et celles-ci sont réduites aux fonctions dont s’acquittaient les comités. Au demeurant, il y a surtout des questions intérieures à régler. La garantie de la paix internationale, amenée par l’union universelle, est certes un grand bienfait, mais on en parle peu, tant elle est secondaire auprès de l’abolition de la guerre économique entre frères. Tout le monde admet que les batailles les plus meurtrières n’étaient pas aussi tragiques à beaucoup près que le combat quotidien pour l’existence.

Les Bostoniens laissent subsister leurs anciens forts, de même qu’ils conservent une sordide maison d’ouvriers (tenement house), comme témoignage historique de la barbarie des ancêtres. Le patriotisme d’autrefois, lequel était plus encore la haine ou la jalousie du voisin que le pur amour du pays natal, a fait place à un patriotisme nouveau qui n’a aucun caractère belliqueux. L’ancien patriotisme, aveugle et violent, haïssait les idées et les institutions étrangères uniquement parce qu’elles étaient étrangères ; il dressait contre elles une barrière plus infranchissable que les montagnes et que l’océan, les empêchant de faire leur chemin. Le nouveau patriotisme, produit naturel des nouvelles conditions sociales et internationales, ne considère les frontières que comme des délimitations de territoire utiles pour les convenances administratives, le drapeau n’est plus pour lui que le symbole de la concorde intérieure et ne rappelle qu’un contrat de fraternité.

Julian West s’étonne de voir si peu de bateaux dans le port de Boston ; c’est qu’on ne voyage plus que pour son instruction et son plaisir ; le commerce avec le dehors se borne aux objets qui, par suite de conditions naturelles, insurmontables, ne peuvent être produits chez soi [6]. On ne veut autant que possible dépendre de personne. Une agence nationale dirige le commerce extérieur ; il était à l’origine la proie des capitalistes et devenait un mal au lieu d’un bien. La lutte des nations sur le marché étranger faisait penser à celle que se livraient plus anciennement les galères montées par des esclaves. C’était le maître de telle ou telle galère qui gagnait le prix, et certes l’équipage de celle-là avait à souffrir plus que les autres parce que, toutes conditions étant égales, il avait dû être le plus harcelé et fustigé.

Il y a aussi une administration collective de l’industrie pour assurer tous leurs fruits aux grandes inventions. Jadis on découvrait des mines de houille, mais combien de cheminées restaient sans feu ! Les machines à tisser n’empêchaient pas la nudité des pauvres, les bateaux à vapeur transportaient d’un continent à l’autre des hordes d’émigrans toujours misérables ; l’électricité éclairait autant de misère et de dégradation que la nuit avait pu en cacher. Désormais l’humanité tire parti de tout ; il n’y a plus d’exploiteurs ; les profits ont cessé d’annuler les inventions.

Sous d’autres rapports les mœurs nouvelles n’ont rien qui soit pour nous surprendre. Par exemple, on n’écrit plus de lettres, ce qui était à prévoir avec le téléphone et le phonographe. Les enfans apprennent encore cependant à écrire et à lire l’écriture, mais ils ont si peu d’occasions d’appliquer ce talent, qu’ils le perdent vite. Le problème de la navigation aérienne est triomphalement résolu. D’admirables sanatoriums sont établis pour les malades qui ne veulent pas changer de climat ; là ils trouvent toutes choses adaptées à leur condition, ils sont transportés dans un monde où ils peuvent croire que leur maladie est l’état normal ; cela vaut mieux que des soins à domicile. Beaucoup de gens en Amérique pensaient déjà ainsi avant la révolution ; mais les maladies sont en décroissance, je l’ai dit, grâce aux progrès de l’hygiène et de la vertu.

Le sentiment de la pitié pour nos frères inférieurs dans la création s’est développé avec celui de la fraternité humaine. Des chevaux, il n’est plus question comme bêtes de somme ; ces pauvres serviteurs tant tourmentés et surchargés ont acquis le droit de se reposer, grâce à l’électricité qui les remplace avantageusement. Bœufs, veaux, moutons ont cessé de compter comme viande de boucherie ; on ne veut de meurtre d’aucune sorte, chacun est devenu végétarien. La cuisine ne s’en ressent pas, grâce à l’organisation d’un système scientifique d’alimentation où les chimistes se surpassent, à ce point que Julian West n’a remarqué l’absence d’aucun ingrédient et trouve au contraire les mets fort perfectionnés.

Il serait trop long d’énumérer les réactions morales et sociales de l’égalité qui contribuent au bonheur universel. Les forêts longtemps mutilées ont été rétablies avec soin, il n’y a plus de ces immenses capitales où tout était à vendre, — le plaisir et la richesse, le vice et la misère y dansant une ronde infernale. — Plus de faubourgs populeux. Dans les vastes intervalles qui séparent des cités très riantes, dont la population est beaucoup moins dense qu’autrefois, s’éparpillent de jolis villages ; leurs habitans ont les mêmes avantages que ceux des villes, vu la facilité prodigieuse des transports et des communications. Partout les fabriques comptent parmi les plus beaux bâtimens ; elles sont devenues de véritables palais, aussi aérés que les usines d’autrefois étaient noires et malsaines. Les machines y agissent presque sans bruit et comme d’elles-mêmes. On n’y rencontre que des gens propres et bien portans ; toutes ces physionomies sont distinguées, physionomies d’artistes obéissant à leurs inclinations respectives selon les pronostics fouriéristes de l’attraction. Malgré soi on pense aux ateliers fétides du passé, avec leur fracas infernal et les pâles victimes qu’ils recelaient : des femmes déguenillées aux joues creuses, des enfans déformés, livides, exténués par un travail prématuré. C’est le gouvernement général qui règle les conditions des diverses branches du système industriel et il sait que, pour qu’une occupation soit choisie, il faut qu’elle satisfasse l’ouvrier. Les exigences, les cruautés qu’entraînait avec elle une concurrence effrénée n’existent plus. L’idée vitale de la nouvelle administration commerciale est l’unité. Tout le monde dans cette république modèle, — la première qui ait existé jamais, car les autres n’étaient que de vains semblans, de vagues préludes, — tout le monde est appelé à satisfaire ses goûts.

Mais quand ces goûts sont criminels pourtant ? N’y a-t-il plus de voleurs, plus d’assassins ?

Des voleurs ? Ils ne trouveraient rien à prendre. Des criminels d’une autre sorte ? On ne saurait croire combien de vagabonds qui semblaient voués à la corde se sont, sous le nouvel ordre social, transformés en honnêtes gens. Mais partout, certains incorrigibles résistent aux influences les plus moralisatrices ; il existe encore des êtres dangereux, traités comme moralement fous, relégués à l’écart sans autre châtiment que celui de pourvoir à leur existence en travaillant, et surveillés de façon à ne pas se reproduire.

Sur cette question de la reproduction, en général, il n’y a point d’inquiétude économique à concevoir. La société est trop prospère pour que la disproportion entre la population et la subsistance se fasse sentir. Au surplus, le nombre des enfans n’est jamais très considérable, a soin d’ajouter M. Bellamy, dès que la femme a cessé d’être l’esclave du mari et que ses vœux sont consultés. D’une part, l’instinct maternel empêchera la race de périr ; mais la nature, en rendant pénible la maternité, empêche aussi qu’on ait à redouter un encombrement de progéniture si cette question dépend des femmes.

Je m’abstiendrai de formuler mon opinion sur la société, si pratiquement équilibrée, de l’avenir, ne me souciant pas de comparaître dans la nouvelle édition du « Livre des aveugles » quand M. Bellamy donnera une suite à Égalité, car il n’y a pas de raison pour que s’arrêtent les suites et les développemens du roman économique. D’ailleurs j’ai résumé il y a longtemps, ici même, mes impressions au sujet de Looking backward, dont Equality n’est que le corollaire. Mais, après avoir exposé le rêve de l’âge d’or du communisme tel que le conçoivent les romanciers, il me semble assez piquant de le peindre, d’après nature, tel qu’il existe tout de bon en Amérique, tel que je l’y ai récemment rencontré, donnant par son organisation austère, étroitement religieuse et fortement disciplinée, fondée sur l’obéissance, sur le sacrifice personnel, sur l’effacement de toute individualité, un tranquille démenti à ces chimères. C’est pourquoi je demande la permission à mes lecteurs de les conduire prochainement chez les Shakers, et d’opposer à la fiction le témoignage de la réalité.


TH. BENTZON.

  1. Des sept ou huit sociétés signalées comme prospères, il y a une vingtaine d’années (voir les Sociétés communistes aux États-Unis, 1er août 1875), toutes, sauf celle des Shakers, ont disparu ou sont expirantes. Celles du Tennessee, qui viennent de naître, n’ont pas encore fait leurs preuves,
  2. Voir dans la Revue du 15 octobre 1890 : la Société de l’avenir.
  3. Voir dans la Revue du 15 octobre 1890 : la Société de l’avenir.
  4. Fourier avait parlé de la cataracte philosophique qui cédera à la démonstration de l’harmonie passionnée. En cherchant bien, on retrouve, dans Égalité, la Théorie des quatre mouvemens, expurgée, simplifiée et adaptée, comme il convient, aux exigences d’un pays où les jeunes filles lisent tout.
  5. Voyez la Revue du 15 octobre 1894 : Condition des femmes aux États-Unis.
  6. Les 50 p. 100 du tarif actuel témoignent de cet idéal commercial.