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Édouard Dentu (p. 164-167).


VII


Dix-huit mois plus tard.

Un vieil oncle, que j’ai connu dans mon enfance avait une maxime favorite, enjolivée d’un calembour, qu’il répétait à tout bout de champ : « Le Temps est un grand maigre ! »

Rien ne dure. Tout s’arrange et se nivelle. Le choc des passions et les catastrophes ont beau accidenter la vie, produire des déchirements et des brisures ; peu à peu, une poudre fine, impalpable, retombe sur les choses, émousse les angles, veloute les nouvelles situations, étend partout l’uniformité d’une patine salutaire.

Hélène ; ici, commence à être oubliée.

Moreau, d’abord, est, depuis son « malheur », conseiller à Alger. L’instinct professionnel l’a tout de suite averti qu’il devait changer de ressort. La magistrature a tant besoin de considération ! Quelques hautes relations que je conserve au ministère, ont facilité son envoi en Algérie, où il touche des émoluments plus considérables.

Le commandant Derval, lui, me stupéfie. Quel changement en cet homme depuis le soir néfaste, où, pour obéir à Hélène, je suis allé lui apprendre la fuite de sa fille ! — « Enlevée !… Adultère !… Nom de Dieu ! ma fille ! » — J’entends encore ses cris rauques. Je revois sa face congestionnée, les veines de son cou gonflées. Et il s’arrachait de désespoir son ruban rouge. Il me menaçait de sa canne, moi, auteur du mariage ! Et il voulait courir, au milieu de la nuit, chez Moreau « lui mettre son pied quelque part », puis prendre le chemin de fer, tomber chez les fugitifs, brûler la cervelle au comte de Vandeuilles… Je parvins à le fourrer de force dans son lit, où il passa trois jours entre la vie et la mort. Je ne le quittais pas d’une minute. Des saignées, des purgations, des vomitifs, le tirèrent d’affaire. Mais il passa encore quelques semaines d’abattement et de prostration, n’osant sortir, me répondant à peine quand j’allais le voir, affectant de ne même plus vouloir entendre prononcer le nom de l’absente. Un court séjour que je lui fis faire à la campagne produisit une diversion heureuse. Aujourd’hui, le pauvre homme a repris une à une ses habitudes : le cercle deux fois par jour, sa sieste dans l’après-midi, son loto à vingt-cinq centimes, le soir. Il raconte aussi volontiers ses souvenirs d’Afrique : « Quand j’étais au camp de Médéah !… » Ses colères, toujours violentes et soudaines, n’ont pas plus de portée. Et il fait autant de tours de Cours, de son pas alerte d’ancien chasseur à pied, en prenant parfois au passage le menton de quelque petite bonne.

Enfin, la ville. On en a tant parlé, les premières semaines, de « la belle madame Moreau », que le sujet commence à être épuisé. Elle n’est plus là ! Son grand air, l’aisance et la grâce parisienne de son allure, ses toilettes n’offusquent plus. On sait qu’elle ne reviendra jamais ! Madame Jauffret, la longue asperge montée, est seule à la dénigrer encore. De loin en loin, si quelque canard est dans l’air, il ne vient que de là. L’autre hiver, le bruit ne courait-il pas que la belle madame Moreau était à Nice, s’affichant chaque après-midi sur la Promenade des Anglais, dans la voiture d’un prince russe ! La voiture était même attelée en tandem ! Eh bien, précisément le petit Jauffret, accompagné de sa femme, venait de reperdre à Monaco quelques milliers de francs gagnés ici au cercle… Cet été, les Jauffret sont allés à Vichy : à leur retour, madame Moreau ne chantait-elle pas dans une troupe de province, sous le nom de « Helléna Dervalli » ! Maintenant, il est vrai que la femme du nouveau conservateur des eaux et forêts fait parler d’elle, et qu’on dit à chaque instant : « Elle fera un jour comme madame Moreau ! » Mais, au prochain scandale, la femme du conservateur des eaux et forêts servira à son tour de terme de comparaison, et il ne sera pins question d’Hélène.

« Le Temps est un grand maigre ! »

Par conséquent, ni la ville, ni le mari, ni même son père…


Dans la nuit.

Et moi ?