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LE CHOLÉRA

S’il y a un danger réel à parler d’un sujet capable de jeter l’alarme et de causer l’effroi, il y aurait également imprudence à vouloir cacher des faits que nous signale la presse de la plupart des pays civilisés de l’Europe. Il n’y a malheureusement pas à se le dissimuler, l’ennemi est à nos portes ; le fléau a été signalé en Russie, en Prusse, en Autriche, dans la haute Italie ; il a fait quelques victimes dans l’hôpital militaire du Havre ; si l’épidémie n’a encore exercé nulle part des ravages terrifiants, elle prend cependant des proportions croissantes dans certains pays. Il est indispensable d’arrêter par des mesures énergiques les progrès de l’épidémie. Les médecins étudient actuellement les moyens qui semblent efficaces pour lutter contre l’invasion menaçante ; nous espérons que leurs efforts, joints à ceux des autorités qui multiplient les quarantaines dans les ports, contribueront à nous débarrasser de cette épée de Damoclès, si souvent suspendue au-dessus des sociétés européennes dans le courant de notre siècle.

À Kœnigsberg surtout, le choléra prend chaque jour un caractère plus menaçant. Tandis que l’on ne comptait au commencement d’août que 16 à 18 cas de mort par jour, la mortalité vers le 10 du mois s’est élevée à 40 par vingt-quatre heures[1]. À la fin du mois dernier, le choléra a enlevé dans la même ville jusqu’à 146 malades par jour[2].

À Magdebourg, à Berlin, à Wurtzbourg, à Munich, les feuilles médicales nous signalent des chiffres analogues. Depuis quelques semaines, le fléau a augmenté ses ravages à Vienne ; il a suivi une progression croissante depuis le 1er août jusqu’au 25, époque à laquelle des renseignements nouveaux ne nous sont pas parvenus. Le comité d’hygiène de la ville a pris les mesures les plus énergiques pour assainir et nettoyer les égouts, désinfecter les vêtements des cholériques, etc. De toutes parts, on s’arme avec intelligence des moyens de défense propres à combattre l’apparition du terrible visiteur. Le choléra est officiellement reconnu à Venise, et les navires nombreux qui vont de cette ville à Alexandrie, sont soumis à une quarantaine dans le port de cette dernière localité. À Corfou, à Smyrne et dans les ports de la Grèce, une quarantaine est imposée aux navires venant de Trieste et de Venise. Mêmes précautions sont prises au Havre, ainsi que dans certains ports des États-Unis, où plusieurs cas de cholera nostras ont été signalés. Grâce à ces mesures hygiéniques, l’épidémie qui a menacé quelques villes, notamment Londres, a diminué rapidement pour disparaître tout à fait. De semblables faits sont bien de nature à nous rassurer, ils semblent nous prouver d’une manière certaine que les lois de l’hygiène, bien appliquées, font reculer le fléau, qui aime surtout à régner dans les localités insalubres et malpropres.

Au moment où la question émouvante et pleine d’actualité du choléra est à l’ordre du jour, nos lecteurs accueilleront avec intérêt quelques détails historiques que nous sommes en mesure de leur donner.

Le terme de choléra dérive des deux mots grecs χολή, ῥεῖν (écoulement de bile) ; il a toujours servi aux auteurs anciens pour désigner une maladie que caractérisait un flux intestinal abondant. Le choléra n’a ravagé l’Europe que depuis cinquante ans ; d’après des statistiques certaines, il lui a coûté plusieurs millions d’hommes ; il en a certainement enlevé plus de 300 000 à la France. Il doit être considéré comme une maladie nouvelle dans nos climats, car il diffère complètement des épidémies européennes des siècles qui ont précédé le notre. Le choléra est né sur les bords du Gange, au pied de l’Hymalaya, où depuis des siècles il sévit cruellement sur les populations de ces régions du globe. Le livre des Védas, un des plus anciens documents de l’histoire, fait mention du fléau, et nous atteste qu’il remonte aux origines les plus lointaines de la civilisation indienne. Sonnerat rapporte que depuis 1768 jusqu’en 1771, le choléra a coûté à Pondichéry et à ses environs plus de 60 000 habitants. En 1804, en 1806, en 1816, de nouvelles épidémies ont encore frappé successivement ces régions de l’Inde, avec la plus cruelle énergie.

Jusque-là le fléau semble être resté dans le cercle de ses anciennes limites, mais en 1817, il déborde du cadre où il s’était maintenu jusque-là. À cette époque, on le voit gagner de proche en proche les rives du Gange, comme l’incendie qui accroît ses ravages. Semblable en effet à un feu dévorant que rien n’arrête, il attaque Calcutta en septembre, envahit le sud de la presqu’île de l’Indoustan, traverse la mer, et passe à Ceylan, où il fauche sans pitié la moitié de la population. En 1819, il s’avance plus loin encore, étend ses ravages jusqu’à la presqu’île de Malacca, envahit Java et certaines régions de la Chine ; en 1821, il gagne la Perse, en respectant quelques grandes villes, telles que Téhéran et Ispahan, que les autorités avaient pris soin de protéger par des cordons sanitaires.

C’est en 1826 que l’épidémie semble pénétrer en Europe pour la première fois. Son foyer se développe dans le Bengale ; le fléau suit bientôt la route des caravanes par l’Asie centrale ; il franchit l’Oural et se manifeste, en août 1829, à Orenbourg, où il vient d’être importé par des hordes kirghizes. Désormais les frontières de l’Europe sont franchies par le choléra ; le germe terrible est semé ; il croit et se multiplie. En 1831, il immole par milliers les victimes dans tout l’empire russe, depuis Moscou jusqu’à Odessa ; il trouve en Europe des conditions favorables à son extension, de grandes agglomérations humaines et des mouvements continuels de la population. Les troupes russes l’emportent avec elles jusqu’à Varsovie. Le fléau marche peu à peu vers les contrées de l’ouest ; une fois en Pologne, il est aux portes de l’Autriche et de la Prusse qu’il envahit en 1831. L’Allemagne tout entière est saisie de terreur et comme de vertige en présence des désastres causés par cette première apparition du choléra asiatique, que l’on appelle bientôt le choléra nostras ou sporadique. Cette date de 1831 est celle de l’apparition définitive du fléau dans l’Europe occidentale. L’Angleterre est bientôt frappée ; l’importation se fait par l’entrée dans un de ses ports d’un navire infecté venant de Hambourg. Dans les premiers mois de 1832, le choléra est signalé à Paris, puis quelque temps après en Belgique et en Hollande. L’invasion de la Hollande par le fléau est due à un simple pêcheur qui, atteint du choléra en Angleterre, viola la quarantaine établie dans les ports hollandais ; de nombreux cas de l’épidémie se signalèrent d’abord autour de lui, et se développèrent peu à peu sur une grande étendue. Les épidémies, de 1832 à 1836, ont été fréquentes et terribles sur divers points de l’Europe ; c’est pendant cette période qu’elles ont étendu leurs dévastations à Toulon, à Marseille et jusqu’en Algérie.

Après 1836, une période de neuf années s’écoule sans que le choléra soit nulle part signalé en Europe. En 1844, il sévit à Téhéran, dans la Perse, où des pèlerins indiens l’importent à la Mecque. Il gagne la mer Noire, Moscou et Saint-Pétersbourg en octobre 1847. Il jaillit de là sur l’Europe entière et ne respecte cette fois aucune contrée de notre continent. La Suède et la Norwége sont atteintes, et bientôt les États-Unis payent eux-mêmes leur tribut au fléau, qui frappe New-York, la Nouvelle-Orléans et certaines parties du Canada. La France fut de nouveau visitée par le choléra en 1853, 1854 et en juin 1865. C’est encore cette fois par les pèlerinages de la Mecque que l’épidémie est parvenue jusqu’à nous. Après avoir causé la mort de 25 000 habitants à la Mecque, elle étendit ses ravages à Constantinople, à Malte, à Marseille. Elle gagna Toulon, et Paris le 15 septembre.

On voit par ce tableau succinct que le choléra a presque, toujours suivi les mêmes routes dans sa marche envahissante. À trois reprises différentes, il s’avance de son centre de production, jusqu’aux confins de l’Europe, traverse la Russie et l’Europe centrale. Une quatrième fois il change son itinéraire et nous envahit par la Méditerranée, infestant l’Europe méridionale avec les voyageurs et les vaisseaux. L’implacable visiteur suit à n’en pas douter les grandes routes que l’homme parcourt, et ses allures paraissent être d’autant plus promptes que les communications sont plus fréquentes. Il suffit d’un voyageur atteint par le fléau pour en semer le poison dans une nation tout entière !


  1. Berliner klinische Wochenschrift.
  2. Centralzeitung.