Le Chevalier de Saint-Georges/22


H.-L. Delloye (1p. 121-131).


XXII.

La livrée.


Nessun maggior dolore
Che ricordarsi dell’ tempio felice
Nella miseria !

À Saint-Domingue, quiconque est blanc maltraite impunément les mulâtres et les noirs. Leur situation est telle qu’ils sont esclaves de leurs maîtres et du public.
(Considérations sur la colonie de Saint-Domingue, par H. D., t. 1er, p. 145.


La conclusion de cette scène devait être fatale à Saint-Georges… Émue du péril que venait de courir son fils, voulant le mettre à l’abri de toute attaque nouvelle, la marquise ordonna à Saint-Georges de le quitter et d’aller revêtir à l’office la livrée des laquais de sa maison…

En cela Mme de Langey pensait comme doit penser toute créole. Le caractère inné de fourberie hypocrite que l’on prêtait aux nègres et aux mulâtres conseillait cette mesure. Tôt ou tard Saint-Georges pouvait se mettre de connivence avec son ennemi ; rien ne devait lui paraître moins sûr que ce cœur d’esclave pétri de malice et de bassesse.

Accusé d’un crime qu’il n’avait pas même soupçonné, Saint-Georges s’en était vu décharger devant tous par l’aveu même de son auteur ; Noëmi, sa mère, avait démontré son innocence ; mais il était mulâtre, sa couleur parlait contre lui, il devait se regarder comme heureux d’en être quitte à ce prix !

En s’éloignant de Maurice, qui le regardait partir de l’air contrarié d’un enfant auquel on arrache son jouet, Saint-Georges sentit une larme déborder de sa paupière… Maurice, n’était-ce pas l’unique lien qui l’attachait à ce monde nouveau pour lui, monde d’espérances et d’illusions aimées qui lui échappait ! Qu’allait-il devenir ? et sous quelle glèbe lui faudrait-il se courber ?

Oh ! si les convives de la Rose avaient pu démêler les secrètes agitations de cette âme, sa fierté blessée, sa rage ! N’avait-il pas atteint cet âge de la vie où l’invincible curiosité de tout connaître donne des ailes à l’intelligence ? Ne pouvait-il donc entrevoir déjà l’amertume de la domesticité, cette humiliation plus lourde aux cœurs altiers que l’esclavage ? Après avoir mangé le pain blanc de cette maison, supporterait-il le pain de rebut donné aux nègres, les froids sarcasme de la valetaille, les rivalités basses et l’exil dans la mansarde ? Il avait vu de près ces splendeurs asiatiques de Saint-Domingue, ces fêtes, ces pachas au milieu de leurs harems et de leurs esclaves ; il avait partagé les heures dorées de Maurice, il s’était enivré de la contemplation muette de Mme de Langey ! Et c’était de sa bouche qu’il recevait cet ordre fatal ! C’était cette femme, pour laquelle il aurait donné sa sa vie, qui prenait plaisir à le rabaisser cruellement !

Il hésita en vérité s’il ne se jetterait pas aux genoux du prince de Rohan, comme sa mère avait fait ; mais il éprouvait une honte secrète d’implorer la merci de ce seigneur, lui qui avait déjà l’orgueil d’un blanc ! lui à qui sa mère avait dit souvent qu’il devait commander au lieu d’obéir !

« Pauvre jeune homme ! » murmura près de lui une douce voix, une voix qui eût mis du baume dans sa plaie, si le délire n’eût point alors secoué sa raison.

En prononçant ces mots, la figure de Finette avait pris l’expression de la plus angélique douceur ; elle tendit la main au mulâtre et le conduisit sous les cotonniers épais que le vent faisait alors plier sous leurs flocons.

C’était un asile de fraîcheur et de silence. Le voile de la nuit fuyait déjà replié sous le vent de cette mer des Antilles qu’argentaient les blancheurs matinales de l’aube. Saint-Georges pleurait, son courage s’était brisé.

— Laquais ! s’écria-t-il, laquais ! Lorsque je l’aimais, Finette, lorsque je me serais fait broyer, pour la voir, sous les pieds de son cheval ; laquais ! C’est elle qui le veut, qui l’ordonne, ne viens-tu pas de l’entendre ? Finette, Finette, tu ne peux savoir ce que je souffre !

En entendant cet aveu, la mulâtresse resta quelques secondes sans parole.

— Comment ! reprit-elle avec douleur en le fixant, c’est Mme la marquise que vous aimez ! C’est elle ! c’est elle ! je ne vous suis donc rien, moi !

— Accuse-moi, Finette, accuse-moi ; un mulâtre, je le sais, doit aimer une mulâtresse… c’est la règle… Mais Finette, tu es vengée, cet amour est un amour sans espoir… Je ne l’aime pas comme ces blancs parfumés, vois-tu bien, je l’aime avec violence, avec délire ! Cette livrée, Finette, je ne devrais pas la porter, mais je la verrai sous cette livrée, je l’entendrai, et pour moi, la voir ou l’entendre, c’est le soleil, c’est la vie !

— Ma maîtresse n’aimera jamais quelqu’un, reprit Finette, elle se laisse aimer, voilà tout ! Avez-vous de l’or, des diamans ? Êtes-vous marquis ou prince ? Mon pauvre Saint-Georges, on vous attend à l’office… Vous monterez derrière la voiture, ami, vous vous tiendrez droit comme un piquet à la portière… Mme d’Esparbac vous donnait jadis des bonbons, Dieu veuille que vous ne receviez point des coups ! Ah ! vous voulez tâter de l’amour, et de l’amour des grandes dames ! Pauvre enfant ! voilà une belle ambition ! Quoi qu’il vous arrive, n’importe, je veux être votre bon ange ! Un jour vous direz : « Finette m’aimait, je ne l’aimais pas, je le lui ai dit, cela n’a rien fait, elle m’a toujours aimé !… » Et maintenant, Saint-Georges, séparons-nous, la cloche de la cotonnerie a sonné, allez à l’office, car, encore une fois, l’on vous attend !

Des larmes pareilles aux perles de cette rosée filtrant, à cette heure, de branche en branche, coulaient sur les joues de la mulâtresse. La confidence de ce triste amour avait été pour elle un aiguillon cruel, imprévu ; mais la désolation de Saint-Georges l’avait touchée. Il y eut d’abord dans l’âme de cette fille de sa couleur un sentiment d’orgueil froissé qui fit place bientôt à la compassion dès que Finette découvrit l’abîme des peines auquel il se condamnait.

— Soyez heureux, Saint-Georges, dit-elle en séchant les larmes du jeune homme sous le feu de ses baisers. Soyez heureux, moi je vous aurais bien aimé !

Hélas ! la pauvre fille ne se doutait pas plus que Saint-Georges à quel triste emploi il allait se voir réservé ; il ne l’apprit que trop tôt. Le cadre des gens de service de la marquise était rempli ; elle-même s’était abusée en le reléguant à l’office ; il ne restait qu’une place d’aide aux écuries ! La livrée du mulâtre devait consister en un sarrau d’étoffe grise ; son turban de perles, il le devait échanger contre un bonnet de ferme ; ses pantoufles pailletées, contre de lourds sabots. Par ordre de Joseph Platon, on tira d’une armoire huileuse la défroque d’un palfrenier mort, et l’on força le mulâtre à l’endosser.

Quel deuil et quel changement ! Jusque-là Saint-Georges ne s’était jamais pris à réfléchir sur sa profonde misère. Les humiliations d’un homme de couleur aux colonies lui apparaissaient presque douces et supportables à côté de ces insignes de honte, dont les railleries intéressées de ses anciens camarades ne manquèrent pas de lui faire sentir encore plus le poids infamant.

— Du moins, s’écria-t-il en frappant de rage son front contre les nattes de l’écurie ! du moins si je la voyais, si je ne portais pas cet habit infâme, si je pouvais lui parler à elle ou à Maurice !

Mais Maurice et sa mère ne faisaient pas seulement attention à lui. Redoublant les précautions autour de son fils bien-aimé, la marquise ne le laissait plus se promener par les cours qu’avec le bataillon impénétrable de ses professeurs, il n’y avait pas d’occasion de rencontre entre lui et Saint-George qu’elle n’écartât.

Banni du salon et ne pouvant pas même prétendre à l’office, le mulâtre passait ses journées dans l’abattement et les larmes… Il chercha d’abord tous les moyens de rentrer en grâce chez Mme de Langey, il écrivit, il fit parler par Finette, Finette dont le bon cœur étendait comme une douce percée d’azur sur chacun de ses orages. Finette lui rapporta que Mme de Langey avait pris sa lettre avec des pincettes et l’avait jetée au feu, lui demandant avec colère comment elle osait lui faire toucher la lettre d’un mulâtre… Repoussé de ce côté, Saint-Georges se tourna vers M. Joseph Platon ; mais le gérant était un homme faible, soumis d’ailleurs aux volontés de M. de Lassis, qui venait d’arriver à la Rose, il n’y avait aucun espoir de ce côté ! Tout ce que Platon put faire aboutit à quelques conseils et à quelques gourdes que le digne gérant promit à Saint-Georges ; mais il fut moins prodigue de gourdes que de conseils.

Dès le premier jour de cette disgrâce, Noëmi avait bien songé à le retirer chez elle ; mais outre que ses vivres et sa paie devenaient plus restreints de jour en jour, son fils appartenait à l’habitation de M. de Boullogne, il y était inscrit, sinon étampé, sous le n° 143. Noëmi ne put donc apporter aucun soulagement à cette douleur, elle dont le cœur maternel saignait à chaque blessure de son enfant ! Le soir, quand il se couchait enveloppé d’un pagne en lambeaux dans cette immense écurie, il trouvait seulement la Bible de sa mère ouverte à quelque chapitre sublime de résignation, celui de Job ou de Tobie, par exemple. À leurs pages humides encore de quelques larmes tombées, il reconnaissait que sa mère n’avait plus, hélas ! d’autre ressource que de prier ; mais aussi cette mère était devenue chrétienne, les exhortations du curé de Saint-Marc et encore plus sa reconnaissance pour lui avaient fait descendre la persuasion dans son cœur elle n’avait pas hésité à adorer le Dieu de son fils !

Dans les colonies, à l’époque de cette histoire, les habitans des villes, tous ceux qui ont besoin du gouvernement, qui tiennent à l’administration de la justice, les marchands, facteurs et agens du commerce étaient couverts de bijoux, de broderies, de galons, leur luxe de parure singeait celui des seigneurs. Saint-Georges les voyait passer devant ses yeux avec des équipages de grand prix, des habits de velours qu’ils ne craignaient pas de revêtir, malgré la chaleur, pour aller se renfermer à la Comédie. Dans les villes, c’étaient mille boutiques où, ruisselait l’or ; il entendait dire qu’il y en avait peut-être pour 40 millions à Saint-Domingue. Autour de lui les femmes et les jeunes gens de la colonie s’agitaient dans une perpétuelle ivresse, les chaises dans lesquelles les moindres pacotilleurs roulaient eussent fait honte aux honnêtes et vieilles charrettes couvertes de cuir mal tanné qui voituraient l’ancien gouverneur, M. le marquis de l’Armage. Près les belles haies de campêches et de citronniers qui bordaient la Rose c’étaient, le soir, de douces et tendres paroles, des robes blanches de mulâtresses, des chants, des airs du pays glissant sur le vert tendre des buissons. À l’intérieur de cette cour, où on l’avait parqué, tout était deuil et tristesse ; au dehors, tout était amour et joie !

Un jour, il apprit de Finette qu’il devait y avoir spectacle à Saint-Marc. Le théâtre était demeuré longtemps fermé ; la marquise et Maurice y assisteraient, Finette le lui avait dit. À force d’économie, sa mère s’était procuré un frac de velours, il le savait ; ce frac devait lui servir à la messe aux grands dimanches. Sans en prévenir le moins du monde Noëmi, il s’en para, et prenant un cheval à l’écurie, il le monta dans cet équipage jusqu’à Saint-Marc. En agissant de la sorte, il savait à merveille qu’il encourait le fouet, l’amende, la prison ; mais c’était une invincible joie qu’il contentait. Mme de Langey allait enfin le revoir, et le voir sans sa livrée ! Le cœur lui battait ; en payant sa place à ce théâtre, il ne tarda pas à voir la loge de la marquise remplie des plus brillans uniformes, les commandans et les officiers militaires y formaient contraste avec le menu peuple et la négraille. Saint-Georges reconnut dans cette loge la chaise qu’il occupait près de Maurice trois mois avant elle se trouvait vide par un singulier hasard ; le bras nu et diaphane de Mme de Langey reposait sur son velours… Oh ! comme cette vue fit refluer le sang à son cœur, comme il se sentit ému à la vue de cette place solitaire ! Il s’était adossé à l’entrée même du parterre, espérant que là, son air, son attitude, ne pourraient échapper à Mme de Langey… Un homme vint lui dire impertinemment qu’il n’y pouvait demeurer, et que les mulâtres devaient aller aux secondes.

— C’est la loi précise de la Comédie, ajouta l’homme, les blancs aux premières, les mulâtres aux secondes, les noirs aux troisièmes. Et il le prit par le bras.

Ce qui affecta le plus Saint-Georges, ce ne fut pas la brutalité de cet employé, ce fut la place qu’il lui désigna du doigt. Elle se trouvait juste du même côté que la loge de Mme de Langey, ce qui privait le mulâtre de la voir, lui qui n’était venu que pour elle. Durant tout ce mortel spectacle il eut le regard constamment attaché sur le bras de la marquise, qui de temps à autre effleurait les franges de la loge… Maurice, en ces momens d’absorbante contemplation, avait disparu entièrement de sa pensée…

— Ah ! je vous y prends, monsieur le voleur, murmura la voix d’un commandeur demi-ivre, vous allez sortir d’ici, dans un entr’acte, mon faux marquis, non pour recevoir des coups de lanière, car cela serait trop peu, mais pour essuyer le supplice réservé autrefois à la rébellion, dans les îles où j’ai vécu, le croc[1] rien que cela, on vous en détachera demain matin !

Le jeune homme frémit et pâlit tour à tour à l’idée de cette infernale vengeance. Celui qui lui parlait était connu pour son horrible méchanceté, c’était une bête brute qui se roulait dans l’opium et le vin pour mieux rugir.

— Un habit et un cheval de volés ! Ah ! rien que cela, mon jeune drôle ! Allons ! monte ces gradins suis-moi !

À la Voix de cet homme, les spectateurs s’étaient attroupés, Mme de Langey elle-même s’était penchée hors de sa loge.

— Viendras-tu, maraud ? ou faut-il que je t’enlève par les oreilles !

Saint-Georges n’entendait plus, il était tout entier à Mme de Langey. Il y avait plus de quinze jours qu’il ne l’avait vue, il s’abreuvait de son image, il était fou !…

Dans cette inclinaison rapide de toute sa personne sur le devant de sa loge, la marquise était superbe… Des épaules éblouissantes de blancheur, des cheveux d’une eau si pure ! Jamais plus belle image ne se balança sous l’œil de Lawrence ou de Thompson !

Le mulâtre, abîmé dans cette vision inespérée, retenait jusqu’à son souffle… Vainement était-il devenu l’objet de l’attention inquiète de ses voisins, il ne vit pas même le commandeur étendre sur lui son bras athlétique et le saisir par les oreilles, au point de le soulever en répandant une trace de sang sur les banquettes…

Transporté de la sorte par cet homme féroce jusqu’à un couloir obscur, Saint-Georges s’évanouit…

En se réveillant le lendemain à la suite d’un épouvantable sommeil qui avait duré quinze heures, le mulâtre se trouva dans une petite chambre de la Rose où Finette et sa mère le veillaient…

  1. Ce croc, ou poulie de fer, auquel on suspendait l’esclave, lui entrait dans les chairs sous les aisselles. On l’en détachait, pour certains cas, après peu de temps ; mais souvent aussi on l’y laissait exposé au milieu des airs, au soleil et aux mouches, sans nourriture, sans boisson, et jusqu’à ce qu’il eût terminé sa vie après plusieurs jours de souffrances que rien ne peut rendre.