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Le Chemin de Buenos-Aires/XXVIII

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 244-252).

XXVIII

LA RESPONSABILITÉ EST SUR NOUS

Je voudrais que l’on me fît l’honneur de m’écouter encore un peu.

Je suis allé au Bagne.

J’ai fouillé Biribi.

J’ai pénétré dans les maisons de fous.

Je reviens de Buenos-Aires.

Pourquoi ?

Pour vous raconter des histoires ? J’en sais de plus attrayantes. L’homme qui, depuis quinze ans, sans arrêt, roule par le monde n’est pas à court d’histoires.

J’ai voulu descendre dans les fosses où la société se débarrasse de ce qui la menace ou de ce qu’elle ne peut nourrir. Regarder ce que personne ne veut plus regarder. Juger la chose jugée.

Je n’ai pas cru devoir dormir en paix sur le doux lit de la loi.

J’ai pensé qu’il était louable de prêter une voix, si faible fût-elle, à ceux qui n’avaient plus le droit de parler.

Suis-je arrivé à les faire entendre ? Pas toujours.

Ceux qui vivent sans chaîne, sans contrainte, ceux qui mangent tous les jours font un tel vacarme pour leur propre compte qu’ils ne perçoivent pas les plaintes qui montent d’en bas.

Quand on leur demande un peu de silence, ils répondent qu’ils n’en ont pas le loisir.

Ils croient même qu’ils n’en ont pas le devoir.

Si je me trompe, je préfère me tromper à ma façon que de ne pas me tromper à la leur.


Il s’agit aujourd’hui d’une vieille question qui fait plus souvent sourire que frémir.

Ce sourire ne devrait pas être de rigueur.

À la base de la prostitution de la femme il y a la faim.

Il ne faudra pas perdre un instant ce point de vue là.

S’il n’y avait pas la faim, il y aurait encore des femmes à vendre. Il y aura toujours des femmes à vendre tant qu’il y aura des hommes pour les acheter. Et l’on verra la fin du monde avant de voir la fin du demi-monde. Seulement, il y en aurait quatre-vingts pour cent de moins.

Il n’y aurait que celles qui veulent.

Il y a celles qui subissent.


Depuis trois ans la Société des Nations mène dans le secret une « vaste enquête » sur la traite des Blanches.

Elle a envoyé des commissaires en Extrême-Orient, au Canada, en Amérique du Sud, en Orient.

Ces commissaires se sont bien promenés.

Ils ont avalé de la poussière, sinon celle de la route, mais celle des dossiers.

Ils ont cherché la vérité dans les dossiers !

Ils étaient des hommes beaucoup trop sérieux pour la chercher ailleurs.

C’est pourquoi ils l’ont cherchée où elle ne se trouvait pas.


Les dossiers n’ont jamais été constitués pour combattre la traite des blanches, mais pour dégager la responsabilité des fonctionnaires chargés de la combattre.

Les commissaires de la Société des Nations veulent organiser la vertu sur la terre. Je les salue bien, non sans un joli petit sourire.

Je sais en effet ce que ces messieurs appellent la vertu. La vertu, pour eux, est le vice qui ne se voit pas.

Que des pays à mentalité primitive, comme les États-Unis d’Amérique, nettoient la façade et ramènent la saleté à l’intérieur, installent l’intolérance en croyant supprimer la tolérance ; tant mieux pour eux s’ils n’ont besoin que d’apparence.

Nous avons dépassé ce stade.

Le respect humain ne saurait plus nous guider.

Les escamoteurs eux-mêmes savent très bien que ce n’est pas faire disparaître l’objet que de jeter un voile dessus.


Nous avons tous connu des pays à vertu officielle.

La jolie farce !

Si l’on arrête radicalement la culture du pavot, on supprimera l’opium. On peut donner ce moyen, du moins son principe, comme inattaquable.

Les vertueux de la planète agissent comme si la femme était une plante. Ils travaillent à la suppression de la culture du sexe féminin ! Ils chassent non pas les causes qui font de la femme une malheureuse, mais la femme elle-même. Ils lavent à grande eau, ils donnent un coup de balai. Là-dessus ils vont se coucher. Le lendemain ils sont tout étonnés de retrouver des femmes sur le trottoir !

Ce sont vraiment des as !

On a pu réglementer la rencontre de la foudre et de la terre. Ce règlement s’appelle un paratonnerre.

Aucune loi n’empêchera la rencontre de l’homme et de la femme.

Il est vrai que la Société des Nations n’a pas toujours peur de perdre son temps.


Je vous ai montré la traite des blanches.

Les hommes qui en vivent, les femmes qui n’en meurent pas.

Jusqu’à ce jour, on n’a voulu voir dans cette question que les cas exceptionnels.

Le roman.

Le roman de la jeune fille trompée.

Cela fait une bien belle histoire à faire pleurer les mères.

Ce n’est qu’une histoire.

La jeune fille non consentante sait où s’adresser.

Regardons plus profondément.

Ce n’est pas le roman alors que nous trouvons, c’est le drame.

Drame des petites Polaks.

Drame des petites Franchuchas.

Celles-là baissent la tête. Elles savent le chemin qu’elles prennent.

Elles suivent l’homme du milieu comme un malade le chirurgien.

Le chirurgien va lui faire du mal mais il le sauvera. Peut-être !

Drame de la misère de la femme.


Le ruffian ne crée pas. Il ne fait qu’exploiter ce qu’il trouve. S’il ne trouvait cette marchandise, il ne la vendrait pas. Seulement il sait qui la fabrique.

Il connaît l’usine d’où sort cette matière première, la grande usine : La Misère.

Il est toujours plus facile de s’en prendre aux apparences sensibles.

Quand on parle de la traite des blanches on dit : Ah ! ces hommes qui emmènent ces femmes ! Personne ne s’écrie :

— Ah ! la misère qui conseille à ces femmes de se laisser emmener par ces hommes !

La Misère est comme tous les États. Seuls la connaissent ceux qui l’habitent. Les autres n’y pensent même pas. Et quand parfois ils en parlent, ils le font comme d’un pays qu’ils n’ont jamais vu, c’est-à-dire qu’ils disent de grosses bêtises.

Celles qui ont toujours eu à manger, qui ont toujours su où coucher devraient se coudre les lèvres plutôt que de raconter ce qu’elles auraient fait, ou ce qu’elles n’auraient pas fait dans la misère.

Elles sont comme ces gens de bien qui parlent de la guerre sans avoir été fantassins.

Je ne demande pas des fils de famille pour relever les filles qui sont tombées.

Un monsieur Tolstoï…

Je dis que quatre-vingts pour cent des petites Françaises qui vont consoler les hommes à travers le monde y ont été conduites par le besoin.

On me répondra que je me trompe et que c’est par la paresse.

Bien.

— Alors comment se fait-il (cri d’une dame) que je ne trouve pas d’ouvrière à la journée ?

Bien.

— Il se fait, madame, que le jour où vous avez eu besoin d’une ouvrière à la journée vous n’avez pas pensé de téléphoner cette bonne nouvelle à la petite inconnue qui, d’ailleurs, ne devait pas avoir le téléphone…

Il se fait aussi que vous pouvez attendre huit jours, sans en mourir, une ouvrière à la journée, mais que l’ouvrière à la journée ne peut rester huit jours sans manger.

Il se fait que vous parlez du haut de votre sécurité et que nos petites sœurs sont tombées du haut de leur détresse.

La Paresse ? Parfaitement ! Elle constitue le second lot : vingt pour cent !

Les missionnaires de la Société des Nations qui sont allés se promener au nom de la traite des Blanches…

— Et vous ?

— Moi aussi !

… vont conclure au nom de la morale.

Ils vont parler comme dans une chaire de ce que l’on doit faire, de ce que l’on ne doit pas faire, du mal et du bien.

Ils vont parler de ce qui se voit.

Le plus scandaleux, vous l’entendez, ce n’est pas que le mal existe, c’est qu’il se voie ! Ils vont dire :

Surveillez les bateaux. Emprisonnez les ruffians.

Après ? On a fait tout cela déjà.


Ils vont dire :

Supprimez les maisons.

Et les trottoirs, messieurs ?

Sans trottoirs, plus de filles de trottoirs ! Voilà une idée j’espère !

Foin de la belle morale !

Ce ne sont pas les maisons, les ruffians, les moulins qu’il faut combattre.

Il s’agit bien d’éteindre des lanternes !

Au contraire, il faut voir clair.

Les filles qui d’instinct s’enrôlent dans le régiment de marche s’y enrôleront toujours, quoi que vous fassiez.

Tant mieux puisqu’il faut des volontaires pour la bataille.

Mais les autres ?


Tant qu’il y aura du chômage.

Tant que des jeunes filles auront froid, auront faim.

Tant qu’elles ne sauront où frapper pour aller dormir.

Tant que la femme ne gagnera pas suffisamment pour se permettre d’être malade.

Pour se permettre même, voyez jusqu’où va sa prétention, de s’offrir un manteau chaud l’hiver.

De faire manger, parfois, les siens. Et son enfant.

Tant que nous laisserons le ruffian se substituer à nous et lui tendre l’assiette de soupe.

Brûlez les maisons, excommuniez leurs cendres. Vous n’aurez fait que du feu et des grands gestes.

La responsabilité est sur nous. Ne nous en déchargeons pas.


FIN