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Le Chemin de Buenos-Aires/XXVII

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 237-243).

XXVII

LE CRÉOLO

Le Créolo ! C’est le caftane argentin.

Les Français du Milieu, eux, le baptisent : ruffian de café con lèche.

Cela parce qu’il passe ses journées à la terrasse d’un bar, devant un café crème. Un seul.

On l’appelle aussi Canfinflero. Canfinflero : homme qui n’exploite qu’une femme. C’est le cas du Créolo. Cela lui suffit. Il craint la fatigue.

En argot, Canfinflero fait Cafishio.

On dit encore : Le compadre. Si jamais il se perdait, convenez avec moi que ce ne serait pas faute d’état civil.

Le canfinflero demeurera l’un des plaisirs de mon esprit.

Si par impossible ou par erreur du sort, je connaissais des jours amers, je rappellerais devant mes yeux l’image d’un canfinflero. Aussitôt l’éclatant soleil de la joie redorerait mes pensées grises.

Ah ! le bel enfant !

Pour l’admirer j’avais pris un abonnement chez un coiffeur d’Esmeralda.

Quand le canfinflero n’est pas devant son café crème, il est chez le coiffeur.

Il ne demande pas à manger. Il ne demande pas à boire. S’il pouvait se faire servir le même café crème pendant une semaine, il n’y manquerait pas. Il n’a besoin de rien que beaux dessus et beaux dessous. Par exemple, il ne saurait sentir remuer ses doigts de pieds que dans la soie. Il n’est toujours posé que légèrement sur les chaises, pour ne pas rider son pantalon. Il arrive qu’un jour le pli de ce pantalon soit mieux fait que le pli de la veille, alors, mon créolo ne s’assoit pas de toute la journée ! Quand sa femme veut l’embrasser : Attention, dit-il, tu vas me chiffonner !

Une cigarette, un peigne, un peu de noir aux yeux, et la vie vous a tout donné !

J’avais donc pris un abonnement chez leur coiffeur.

Le spectacle était si merveilleux que je refusais, ma toilette faite, de quitter mon fauteuil.

— Monsieur, me disait la manucure, c’est fini !

— Recommencez, mademoiselle.

Mes canfinfleros arrivaient. Par les ailes entre pouce et index ils soulevaient lentement leur chapeau. De leurs deux mains, ils allaient le pendre à un clou non sans avoir auparavant chassé d’un souffle léger, une poussière toujours possible sur un tel instrument. Cela fait, de deux doigts délicats ils replaçaient leur cravate qui n’était pas déplacée. Une pichenette sur l’avant-bras où peut-être une petite puce osait s’ébrouer.

Les voilà devant le siège. Ils le regardent. Éclairé par ce regard l’artiste essuie le rond de cuir. Mes hommes s’assoient comme sur des œufs.

Alors on leur fiche des huiles, des graisses et des pommades sur la tignasse. Poil par poil on les rase. La figure dans un linge chaud d’où ne sort plus que leur museau, on les évente. On leur récure l’entrée du canal de la trompe d’Eustache, et peut-être bien la sortie ! Poudre, miroir, retouche. Re-poudre, re-miroir ! Un nouveau petit coup du menton dans la glace. Fini !

Ils sont debout. Et les voici qui s’immobilisent, les bras horizontaux et repliés en ailerons.

Fermez la fenêtre, ils vont s’envoler et je ne les reverrai plus ! S’ils se tiennent dans cette position ce n’est pas pour prendre leur vol, c’est pour recevoir le coup de brosse. Ils tournent lentement sous la brosse. De leurs deux mains ils repincent leur chapeau par les ailes. Au-dessus de leur chef ils élèvent ce couvre-chef. Et, de nouveau, devant la glace, ils visent au moins cinq minutes l’entrée du galurin !


Leur travail consiste à « lever » les femmes des Français et des Polaks.

Ils laissent les autres aller en remonte, courir la France et la Pologne, fouiller Marseille et Cracovie, dénicher la señora. L’habiller. La former. Payer le voyage, risquer la prison, composer avec la police. Manœuvrer, dépenser. Peiner.

Pendant ce temps, eux, se font lustrer le poil dans Esmeralda.

Le canfinflero date pour le moins de l’âge du plésiosaure. De tout temps et sous tous les cieux, on vit de jeunes garçons fumer leurs premières cigarettes aux frais de dames énamourées. Ainsi faisait le créolo.

Quand le Français arriva.

Ces élèves allaient voir travailler des professeurs.

Tout le monde sait que la France est une nation de cadres !

Ils comprirent alors ce que pouvait donner le métier de ruffian lorsqu’on savait le porter à la hauteur d’une institution.


Ayant reçu la lumière, ils marchèrent droit devant eux. La femme qui représentait la plus grande valeur marchande était la Française. Ensuite la Polak. Après la Créola : la leur. Donc, délaisser la Créola, se faire les ongles sur la Polak, atteindre la Franchucha. En avant !

Poudrés, fardés, parfumés, repassés, biseautés pour mieux briller, ils allaient prendre leur tour dans l’antichambre des casitas. Comme clients. Là, ils commençaient à travailler le mieux possible. L’art, en amour, est un vain mot seulement pour les ignorants. Je me demande ce que l’on attend pour décréter que si l’amour est parfois un sentiment, il est bien plus souvent un art !

Ils revenaient.

Ils apportaient des gâteaux !

On a toujours pris un peu les femmes avec du sucre.

C’est bien ce que les marchands de bonbons, ces grands psychologues, ont compris !

Ils l’enlevaient.

Homère ! Prince des reporters, où es-tu ? J’aurais besoin de toi. Il s’agirait de chanter les combats des maquereaux de France contre les maquereaux d’Argentine. Ce sont de beaux combats. Je ne t’embarque pas là dans une mauvaise affaire. Il y a des tas de morts !

Alors les Français descendaient sur les Créolos.

L’honneur du drapeau était en jeu.

À dix contre trente, les nôtres, bravement, entraient dans la principauté ennemie.

Et je vous prie de croire que la furia francesa en décousait !

Une bonne leçon est toujours comprise.

En dehors de ceux qui mouraient en la recevant, les autres en profitaient.

Ils s’informaient avant de retourner faire le toréador dans une casita.

Ils ne s’attaquaient plus à la femme d’un puissant.

Mais à celle d’un petit, d’un inconnu, d’un nouveau débarqué, d’un va-nu-pieds, d’un sans défense.


Les humbles ont toujours payé pour les seigneurs.

Comme il ignore l’art de bien manger, qu’il n’a pas besoin de thésauriser pour partir en remonte, que l’avenir de la femme ne le préoccupe pas, qu’il vit seulement de pommades et de fumées, que son rêve n’est d’acheter ni un bar, ni une maison sur la Marne, mais une pochette de soie, il fait une superbe vie à la Franchucha. Les lundis on boucle la casita et, à nous les autos et les opéras, le champagne et les danseuses en pagne. On dépense ensemble, ce jour-là, tout ce qu’elle a gagné seule, dans la semaine.

Trouvez-vous, pour parler comme mes nouveaux compagnons, que ce soit là une bonne mentalité ?


Franchuchas !


Allez voir vos aînées qui ont suivi l’Arlequin. Elles sont fraîches ! Dédaignées par les Français, abandonnées par les Créolos, elles n’ont été recueillies que par la cocaïne.

Elles composent un beau tableau dans ce café de plein air, où, si elles se parlaient, on croirait qu’elles se donnent rendez-vous.

Est-ce pour cela que vous avez fait la traversée dans le tunnel de la machine ou dans le placard du poste des chauffeurs ?

Regardez ce qu’il en coûte de suivre l’enchanteur qui vous conduit au bal avec votre argent, plutôt que de travailler sérieusement avec l’homme rangé qui vous mène durement et vous prend un compte en banque !

Regardez : elles sont là, maintenant, maigres, sans avenir, détraquées et beaucoup soûles !

Méfiez-vous du joli son que rend la flûte du canfinflero.

Le Plaisir ? quel plaisir ?

Franchuchas ! vous croyez que l’on vous amène à Buenos-Aires pour prendre du plaisir ?

Voyons !