Le Chateau de Cadyow


Le Chateau de Cadyow


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Les ruines de Cadyow (ou du château de Cadzow), antique résidence baronniale de la famille Hamilton, sont situées sur les bords de la rivière Evan, à trois milles environ du lieu où elle se réunit à la Clyde.

Ce château fut démantelé à la fin des guerres Civiles, sous le règne de l’infortunée Marie, dont la maison d’Hamilton avait embrassé le parti avec un zèle et une générosité qui furent cause de l’obscurité dans laquelle elle est restée quelque temps. La situation de ces ruines au milieu d’un bois, le lierre et les arbustes rampans qui les couvrent, le torrent sur lequel elles sont comme suspendues, tout contribue à leur donner un aspect des plus romantiques

Dans le voisinage de Cadyow est un bois de chênes, reste de la grande forêt calédonienne, qui jadis s’étendait depuis l’océan Atlantique jusqu’au sud de l’Ecosse. Quelques-uns de ces chênes ont vingt-cinq pieds et plus de circonférence, et leur vétusté prouve qu’ils ont été témoins des rites druidiques.

On a long-temps conservé dans cette forêt la race des taureaux sauvages d’Ecosse. Il n’y a que quarante ans que leur férocité força de la détruire. Ces animaux étaient blancs de lait, la tête, les cornes et les sabots noirs ; les anciens auteurs leur donnent une crinière blanche, mais cette particularité s’était perdue dans les derniers temps, peut-être par des croisemens avec l’espèce domestique.

En citant avec quelque détail la mort du régent Murray, qui est le sujet de la ballade suivante, il serait injuste de ne pas ré

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péter ici les propres expressions du docteur Robertson, dont le récit forme un des plus beaux tableaux de son Histoire.

Hamilton de Bothwellhaugh fut l’auteur de cet assassinat. Il avait été condamné à mort après la bataille de Langside, comme nous l’avons déjà raconté, et il devait la vie à la clémence du régent. Mais une partie de ses domaines avait été confisquée au profit d’un favori (sir James Bellenden). Cet homme avide était venu s’emparer de sa maison pendant la nuit, et avait chassé sa femme, qui, dans son désespoir, en perdit la raison. Cet outrage fit plus d’impression sur Hamilton que le bienfait qu’il avait reçu, et, depuis ce jour, il jura de tirer vengeance du régent. L’esprit de parti irrita ses ressentimens particuliers. Ses cousins les Hamiltons applaudirent à ses projets. Les maximes du siècle justifiaient les cruelles représailles qu’il exerça. Après avoir suivi le régent pendant quelque temps, pour trouver l’occasion favorable de le frapper, il résolut enfin d’attendre son arrivée à Linlithgow, où il devait passer en se rendant de Stirling à Edimbourg. Il alla se poster dans une galerie de bois qui avait une fenêtre donnant sur. la rue ; il plaça un tapis sur le parquet pour dissimuler le bruit de ses pas, et un drap noir derrière lui pour que son ombre ne le trahît pas en dehors. Après tous ces préparatifs, il attendit patiemment l’approche de Murray, qui avait passé la nuit dans une maison voisine. Quelques avis sur le danger qu’il courait étaient parvenus au régent, de sorte qu’il avait résolu de ressortir par la porte sous laquelle il avait passé en entrant, et de faire un détour hors la ville ; mais la foule était si grande du côté de cette porte, et il était si peu familiarisé avec la peur, qu’il continua directement son chemin dans la rue, où la foule, l’obligeant de marcher lentement, donna à l’assassin le temps de viser si bien son coup, qu’il l’atteignit avec une balle dans le bas-ventre et tua le cheval d’un gentilhomme qui l’accompagnait. Les gens de Murray voulurent s’introduire aussitôt dans la maison d’où le coup était parti, mais la porte était soigneusement barricadée, et, avant qu’on pût la forcer, Hamilton eut le temps d’enjamber un cheval qui était tout sellé et bridé près d’une porte secrète ; il fut bientôt à l’abri de leurs poursuites. Cette même nuit le régent mourut de sa blessure. » (Histoire d’Ecosse, liv. v.)

Bothwellhaugh galopa jusqu’à Hamilton, où il fut reçu en

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triomphe ; car les cendres des maisons du Clydesdale, brûlées par l’armée de Murray, étaient encore fumantes. La rage des factions, les mœurs du siècle et l’outrage qui avait provoqué le meurtrier, le justifièrent pleinement auprès de sa famille. Après un court séjour à Hamilton, cet homme déterminé quitta l’Ecosse, et fut se mettre au service de la France, sous les auspices de la maison des Guises, dont il fut probablement bien accueilli comme ayant vengé la cause de leur nièce la reine Marie sur un frère ingrat. De Thou rapporte qu’on essaya de l’engager à assassiner Gaspard de Coligny, l’amiral de France et le bouclier du parti huguenot ; mais on se trompait sur le caractère de Bothwellhaugh. Il ne versait point le sang par l’appât d’un vil salaire, et il repoussa avec indignation les offres qu’on lui fit. Il n’avait point reçu, dit-il, l’autorisation de l’Ecosse pour commettre des meurtres en France. Il avait tiré vengeance de ses propres injures, mais jamais rien ne serait capable de le décider à se charger de la querelle d’un autre. (Thuanus, cap. XLVI.)

La mort du régent d’Ecosse arriva le 23 janvier 1569. Il a été flétri ou loué par les historiens contemporains, selon les préventions de chacun. Blackwood parle de sa mort comme d’un triomphe. Il ne se contente pas de célébrer le pieux exploit de Bothwellhaugh, qui, observe-t-il, satisfit avec une once plomb celui dont l’avarice sacrilège avait dépouillé l’église Métropolitaine de Saint-André de sa toiture. » Mais il prétend que Hamilton fut inspiré par le ciel, regardant aussi son évasion comme un miracle divin. ». (Jebb., vol II, p. 263.)

Il est d’autres historiens qui veulent faire de cet assassinat une affaire nationale, et l’attribuer au caractère naturellement perfide des Ecossais. (Voyez MURDIN, State Papers, vol. I, page 197.)

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1) A LADY ANNE HAMILTON. 2) LORSQUE la noble race des Hamilton habitait les tours gothiques de Cadyow, la musique, les chants, le vin et de joyeux banquets en bannissaient l’ennui.

Chaque voûte prolongeait les sons mélodieux de la

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harpe, et l’écho répétait les pas légers de la danse et les chants inspirés des ménestrels.

Mais les tours de Cadyow tombent en ruines, ses voûtes, que le lierre revêt d’un manteau de verdure, ne retentissent plus que des sifflemens de l’aquilon et de la voix mugissante de l’Evan.

Vous m’ordonnez de célébrer par le chant d’un ménestrel la gloire oubliée de Cadyow, et de réveiller par les sons de ma harpe les échos sauvages de la vallée.

Vous ne craignez point de détourner vos yeux de la pompe des cours et des tableaux rians du plaisir, pour soulever le voile de l’oubli et contempler l’urne solitaire et négligée.

J’obéis, noble châtelaine ; les murs écroulés vont se relever à vos ordres... Silence ! nous sommes sur les rives de l’Evan ; le passé revient s’offrir à nos yeux... le présent disparaît.

Aux lieux où naguère les ruines tapissées de verdure se confondaient avec le taillis qui couvre les rochers, des tourelles fantastiques se couronnent de créneaux sur lesquels flottent des bannières féodales.

Aux lieux où le torrent s’irritait de trouver sur son passage le faible obstacle des buissons et des arbustes entrelacés, un bastion en briques brave ses flots mugissans, et des remparts entourent une citadelle.

Il est nuit ; le donjon et la tour projettent leurs ombres vacillantes sur les eaux de l’Evan, et le feu des sentinelles éclipse la faible lumière de la lune..

Mais déjà la flamme pâlit ; l’orient se colore : la sentinelle fatiguée descend de la tour ; les coursiers hennissent ; les limiers saluent l’aurore par leurs aboiemens, et le chasseur se prépare à partir.

Le pont-levis s’abaisse... chaque poutre gémit, chaque chaîne se tend, lorsque les cavaliers piquent de l’éperon. leurs coursiers et leur lâchent les rênes.

A la tête de la troupe est le noble chef des Hamiltons ;

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tous ses gens le suivent gaiement ; son coursier est plus rapide que le vent des montagnes.

Les chevreuils bondissent et s’élancent de l’épais taillis, le daim fuit dans la plaine ; car le cor des guerriers les a réveillés dans leurs repaires.

Quel est ce mugissement qui retentit dans la forêt antique d’Evandale, dont les chênes comptent des milliers d’années ? A peine si l’on distingue les fanfares sonores des chasseurs.

C’est le roi de tes forêts, ô Calédonie, c’est le taureau des montagnes qui accourt, à travers le feuillage, semblable à la foudre.

Il roule des yeux enflammés à l’aspect des chasseurs, frappe le sable de ses cornes noires, et agite sa blanche crinière.

Dirigé par une main sûre, le javelot a transpercé les flancs de l’animal sauvage ; il se débat encore au milieu des flots de son sang ; un gémissement douloureux termine ses souffrances. Sonnez, sonnez sa défaite.

Le soleil a parcouru la moitié de sa carrière, les chasseurs appuient leurs lances inoccupées contre les troncs noueux du chêne ; les légers nuages de fumée qui dominent la voûte du feuillage, indiquent le lieu où les vassaux préparent le festin.

Le Chef vit avec orgueil tous les hommes de son clan étendus sur la bruyère, mais ses yeux cherchèrent vainement le plus vaillant de tous ceux qui portaient le nom d’Hamilton.

— Et pourquoi donc Bothwellaugh n’est-il pas avec nous, lui qui partage tous nos plaisirs comme tous nos chagrins ? pourquoi ne vient-il pas prendre part à notre chasse et s’asseoir à notre repas champêtre ?

Le farouche Claude répondit avec le ton sévère qui distinguait le seigneur orgueilleux des tours de Pasley : — Tu ne verras plus le guerrier que tu demandes, ni à nos joyeux festins, ni à nos chasses hardies.

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Il y a peu de temps que les coupes s’emplissaient encore jusqu’au bord dans Woodhouselee, lorsque, fatigué des travaux de la guerre, Bothwellhaugh revenait gaiement dans ses foyers.

Il venait de quitter sa Marguerite, qui, à peine délivrée des douleurs de la maternité, belle et touchante comme une rose pâle, nourrissait son enfant nouveau-né.

Fatal changement ! ces jours ne sont plus, les barbares satellites du perfide Murray n’ont fait que passer, la flamme hospitalière du foyer domestique est devenue un incendie dévastateur.

Quel est ce fantôme à demi nu qui erre avec désespoir sur les bords qu’arrose l’onde mugissante de l’Evan ? ses bras tiennent un enfant….. serait-ce la rose pâle d’Hamilton ?

Le voyageur égaré la voit se glisser à travers le feuillage, il entend avec terreur sa voix faible et plaintive. — Vengeance ! s’écrie-t-elle, vengeance sur l’orgueilleux Murray ! Plaignez les malheurs de Bothwellhaugh !

Ainsi parle le seigneur de Paisley ; des cris de rage et de douleur se font entendre au milieu des Hamiltons. Le Chef se relève soudain, et tire à demi du fourreau sa redoutable épée. —

Mais quel est cet homme qui franchit avec tant de rapidité les broussailles, le torrent et le rocher ? sa main, armée d’un poignard sanglant, s’en sert pour exciter son coursier harassé de fatigue.

Son front est pâle, ses yeux étincellent comme ceux d’un homme poursuivi par une apparition. Le sang souille ses mains, sa chevelure est en désordre…..

C’est lui, c’est lui, c’est Bothwellhaugh 1.

Il abandonne son coursier haletant et près de succomber ; il brise contre terre sa carabine, fumante encore d’un meurtre récent.

— Il est doux, dit-il d’une voix farouche, il est doux d’entendre résonner le cor dans les forêts ; mais il est cent

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fois plus doux encore d’écouter les derniers soupirs d’un tyran.

Le roi puissant des forêts calédoniennes, que je vois percé de vos javelots, parcourait avec fierté les vallons et les collines ; mais avec plus d’orgueil encore s’avançait le lâche Murray, au milieu des flots du peuple, dans la ville de Linlithgow.

Il venait en triomphe des frontières ravagées, et Knox, oubliant pour lui l’orgueil de sa dévotion, souriait en contemplant la pompe qui entourait le traître.

Mais la puissance avec tout son orgueil, la pompe avec tout son éclat, peuvent-elles ébranler le cœur qui a juré de se venger ? peuvent-elles arrêter les projets du désespoir ?

J’arme ma carabine, et je choisis un poste secret et obscur comme le coup que je médite ; j’attends que les lanciers de l’Ecosse et les archers de l’Angleterre défilent près de moi.

Morton, odieux instrument des assassinats, s’avance le premier à la tête d’une troupe armée ; je reconnais les plaids bariolés des dans sauvages de Macfarlane, qui agitent leurs larges claymores.

Je vois Glencairn et Parkhead, qui tiennent humblement les rênes du coursier de Murray ; je vois Lindsay, dont l’œil implacable ne fut point ému des larmes de la belle Marie.

Au milieu d’une forêt de piques surmontées de bannières, flottait le panache du régent ; à peine s’il pouvait faire un pas, tant ses flatteurs se pressaient autour de lui.

Sa visière était haute, ses yeux parcouraient les rangs de ceux qui l’entouraient, il brandissait son glaive comme pour donner des ordres à ses soldats.

Cependant la tristesse mal dissimulée qu’on lisait sur son front trahissait un sentiment de doute et de crainte ; quelque démon lui disait tout bas : — Défie-toi de Bothwellhaugh outragé.

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Le plomb de la mort vole….. le coursier tressaille….. La voix du tumulte retentit….. le panache de Murray vacille, le tyran tombe pour ne plus se relever.

Quel est le ravissement du jeune homme amoureux qui entend celle qu’il aime lui avouer qu’il a touché son cœur ! Quelle est la joie d’un père qui perce de sa lance le loup dont la dent cruelle a blessé son fils bien-aimé !

Mais il fut mille fois plus doux pour moi de voir rouler l’orgueilleux Murray dans la poussière, et d’entendre son ame perfide s’échapper avec un douloureux gémissement.

L’ombre de ma Marguerite errait près de là ; elle a pu contempler sa victime sanglante ; elle a pu faire retentir à son oreille presque insensible : — Souviens-toi des outrages de Bothwellhaugh.

Noble Châtellerault, hâte-toi donc, déploie tes bannières ; que tous tes guerriers s’arment de leurs arcs. Murray n’est plus, l’Écosse est libre !

Tous les guerriers courent à leurs coursiers ; leurs clameurs sauvages se mêlent aux sons bruyans de leurs cors : — Murray n’est plus, s’écrient-ils, l’Ecosse est libre….. Arran, prépare ta lance....

….. Mais le charme magique qui avait abusé le ménestrel a cessé….. Je ne vois plus les fers étincelans des piques ; les cris de guerre expirent avec la brise, ou se perdent dans le murmure de l’Evant solitaire.

Les sifflemens du merle ont remplacé les fanfares sonores du cor, et les tours crénelées d’Evandale sont de nouveau cachées sous le lierre.

Au lieu de ces Chefs armés pour la vengeance et excitant leurs clans au carnage, je n’aperçois plus qu’une noble beauté, qui dirige avec grace les rênes de soie de son coursier.

Puissent la paix et le plaisir sourire long-temps aux dames qui daignent écouter le ménestrel ! qu’elles embellissent long-temps de leur présence les rives fleuries d’Evandale !

26 NOTES DU CHATEAU DE CADYOW.

3) NOTES. 4) NOTE Ire. — A la tête de la troupe.

Le chef de la famille des Hamiltons, à cette époque, était Jacques, comte d’Arran, duc de Châtellerault, en France, et premier pair d’Ecosse, en 1569 ; il fut nommé par la reine Marie son lieutenant-général en Ecosse, avec le titré singulier de son père adoptif.

NOTE 2. — Lord Claude Hamilton.

C’était le second fils du duc de Châtellerault, et l’un des plus fidèles partisans de la reine Marie. Il est l’ancêtre du marquis d’Abercorn.

NOTE 3. — Woodhouselee.

Cette baronnie, située sur les bords de l’Esk, appartenait à Bothwellhaugh. Les ruines de la demeure dont sa femme fut expulsée d’une manière si brutale qu’elle en mourut après avoir perdu la raison, subsistent encore dans un petit vallon du côté de la rivière. La crédulité populaire les fait encore habiter par lady Bolhwellhaugh, que l’on confond cependant avec le spectre de lady Anne Bothwell, dont la complainte est si répandue : ce spectre est si jaloux de sa propriété, qu’une partie des pierres de l’ancien édifice ayant été employées à rebâtir ou à réparer la maison qui a remplacé Woodhouselee, il a cru qu’il avait le droit de se faire voir dans cette nouvelle habitation. Il n’y a pas long-temps qu’il a causé de grandes frayeurs aux domestiques. Il y a pourtant quatre milles des ruines de l’ancien Woodhouselee au nouveau ; mais les fantômes iraient réclamer leur bien au bout du monde : celui-ci apparaît toujours vêtu de blanc, avec un enfant dans ses bras.

NOTE 4. — Sa main armée d’un poignard sanglant.

Birrell nous apprend que Bothwellhaugh étant poursuivi de près, et n’ayant plus ni fouet ni éperons, tira sa dague et en piqua son cheval par-derrière : l’animal, excité de cette sorte, sauta un large fossé, ce qui sauva le meurtrier.

NOTE 5. — J’arme ma carabine.

On conserve encore à Hamilton la carabine qui servit à tuer le régent.

NOTE 6. — Ses flatteurs se pressaient autour de lui.

John Knox avait averti le régent du complot, par des avis répétés. On prétend que Murray savait même dans quelle maison le meurtrier l’attendait. Egaré par cet entêtement fatal qui conduit l’homme à sa perte, il crut qu’en pressant son cheval devant la maison désignée il éviterait le danger. Mais la foule donna, sans le vouloir, à Bothwellhaugh le temps d’exécuter son assassinat.