Le Chapelet rouge/Partie 2/Chapitre I

Le Grand Écho du Nord (p. 32-38).


Deuxième partie

La matinée

I


À neuf heures du matin, par un beau temps de soleil, le substitut du procureur de la République fit son entrée dans la cour d’honneur du château. Deux gendarmes gardaient la grille. On le mena jusqu’au garage où il y avait une autre automobile.

— Tiens, dit-il, M. Rousselain est déjà là ?

— Mais oui, monsieur le Substitut, depuis une heure. »

Un planton veillait au seuil du vestibule. Le substitut se fit conduire près de M. Rousselain. En passant, il vit que tout le personnel du château était groupé dans le premier salon. Le grand salon était vide. Un brigadier de gendarmerie se trouvait à la porte de la bibliothèque, que le juge d’instruction avait choisie pour ses interrogatoires comme la pièce la plus commode et la plus centrale.

Lorsque le substitut entra, M. Rousselain, seul devant une large table qu’on avait apportée et recouverte d’un vieux tapis, M. Rousselain mangeait de gros morceaux de pain trempés au préalable dans un large bol de chocolat. Il avait l’apparence d’un brave homme tout rond, avec une figure rougeaude au crâne dégarni, un air finaud et des yeux vifs. Il était vêtu d’un veston d’alpaga noir et d’un pantalon de toile jaune, et chaussé d’espadrilles en coutil marron. Près de lui, il avait déposé son chapeau de paille en forme de cloche. Il donnait l’impression d’un pêcheur à la ligne.

Les deux magistrats se serrèrent la main. Ils n’avaient pas encore travaillé ensemble. Mais le substitut, récemment nommé, marquait de la déférence à M. Rousselain, vieux routier du parquet qui aurait pu prétendre à des postes brillants, n’eût été son caractère indépendant et original.

« Vous semblez avoir bon appétit, monsieur le Juge d’instruction.

— Excellent ! Comme je suis parti de chez moi de bonne heure pour une autre enquête et que j’ai été prévenu de cette affaire en route, je suis obligé de réparer.

— Vous réparez bien.

— Le mieux possible ! »

La femme de chambre Amélie entra avec un plateau, une carafe et un verre qu’elle remplit, et que M. Rousselain avala d’un trait.

« Merci, mademoiselle ! Enlevez-moi tout ça. Le personnel est réuni dans la salle à manger ?

— Oui, monsieur le juge d’instruction. »

Amélie put entendre en se retirant :

« Elle est charmante, cette jeune enfant. »

Puis, M. Rousselain reprit : « Vous connaissez l’affaire, monsieur le substitut ?

— En gros, par le coup de téléphone du brigadier de gendarmerie.

— J’ai déjà relevé quelques indications, dit M. Rousselain, et posé quelques questions, que je puis vous communiquer, tandis que les deux médecins font un premier rapport.

— Sont-ils d’accord tous les deux ?

— Je vous avoue que cela m’est parfaitement égal. Je n’écoute jamais ce que me disent les médecins, ayant l’habitude de ne juger que par moi-même. Malheureusement, dans cette affaire, il y a eu des imprudences. D’abord, on a eu le grand tort de transporter la victime de son boudoir sur le lit de sa chambre. Ensuite, l’arme qui a servi au meurtre a passé de main en main, ce qui interdit tout espoir de relever les empreintes digitales — autre blague, cela dit entre nous. — Et puis, il y a eu affolement, temps perdu, retard dans la mise en route de l’auto, de sorte que le médecin de la ville est arrivé à plus d’une heure du matin, c’est-à-dire deux heures après le drame.

— Et cette arme ?

— Un menu stylet, pas bien aigu, du reste, dont usait Mme d’Orsacq pour couper les pages de son livre. On a retrouvé le livre par terre, devant le fauteuil où on l’a tuée, et un chapelet rouge de sang. Quant à la blessure le médecin légiste me l’a fait voir… à peine une incision dans le cou, sur le côté. Une cigarette ?

— Avec plaisir.

Ils se mirent à fumer paisiblement, et M. Rousselain donna quelques détails encore, de l’air le plus nonchalant, et comme s’il eût parlé d’un crime commis vingt ans plus tôt. On eût dit qu’il avait envie de dormir et que sa tasse de chocolat lui pesait lourd sur l’estomac. Le substitut s’étonna.

« Il ne me semble pas, dit-il, que cette histoire vous intéresse beaucoup ? »

— Rien ne m’intéresse, dit-il en riant. Je ne me passionne, au fond, que pour la pêche à la ligne. Et c’est à un tel point que j’ai toujours peur de réussir, d’attirer l’attention sur moi, d’obtenir un avancement que je redoute. Pensez donc, monsieur le Substitut, le pays est à cheval sur deux rivières, où le poisson pullule. Je vous indiquerai des petits coins connus de moi qui suffiraient à pourvoir votre table quotidienne. Savez-vous l’affaire idéale, à mon point de vue ?

— Dites.

— C’est l’affaire que l’on peut classer, s’exclama-t-il avec un gros rire.

— Vous espérez que l’affaire d’Orsacq ?

— Elle m’embête, celle-là.

— Diable ! Pourquoi ?

— Parce que le mobile du crime est trop évident.

— Le vol, n’est-ce pas ?

— Oui, le vol. C’est l’affaire type, le crime par cupidité, et pour les histoires de cette catégorie, je ne parviens pas à m’émouvoir. Chacun sa nature, n’est-ce pas ?

— Alors, qu’est-ce qui vous émeut, monsieur le Juge d’instruction ?

M. Rousselain se pencha un peu vers le magistrat, et prononça :

— Le crime passionnel, monsieur le Substitut.

Il se leva, fit quelques pas, et dit d’un petit ton de confidence badine :

« Monsieur le Substitut, j’ai eu la chance, quand je faisais mon droit au Quartier latin, de remporter quelques succès flatteurs. Mon Dieu, oui, de jeunes demoiselles n’ont pas été indifférentes à ce qu’elles appelaient le charme de Georges Rousselain. Marié depuis, en province, quatre fois père, j’ai gardé de mon passé le goût des aventures romanesques, une préférence pour les livres de sentiment, et, en fin de compte, une curiosité sans bornes pour les affaires où l’amour joue le premier rôle. Alors là, je suis captivé, remué jusqu’au fond de l’être, avide de savoir, et tout prêt à donner la mesure de ma perspicacité. Toutes mes aventures d’autrefois me reviennent à la mémoire et me soufflent des solutions. J’analyse avec mes souvenirs d’amoureux et je fouille les cours avec mes yeux d’homme qui fut aimé.

Il dandinait sur ses jambes trop courtes un ventre considérable, et ressuscitait sur ses lèvres le sourire avantageux qui conquérait les midinettes du temps jadis. Puis il mit les mains dans les poches de son pantalon de toile jaune, se haussa sur la pointe de ses espadrilles de coutil, et conclut :

— Et c’est tellement plus facile ! Dans une affaire passionnelle, l’interrogatoire se réduit au minimum. Quelques questions seulement, qui déclenchent tout le mécanisme des instincts, des sentiments, des haines, des colères, des vengeances. Plus rien à faire qu’à écouter. On n’a pas en face de soi ces personnages sournois, qui se méfient et vous mettent dedans, mais des acteurs qui se chargent eux-mêmes de faire l’interrogatoire, qui mettent en lumière, malgré eux, les points obscurs, qui s’accusent les uns les autres, et qui ne savent pas se défendre. Ça, c’est passionnant, monsieur le Substitut ! Ça, ça vaut qu’on se dérange, et qu’on paye sa place aux fauteuils d’orchestre. L’affaire est vivante, tout en réactions psychologiques et en réflexes involontaires. Tandis que celle-ci…

M. Rousselain eut un geste de mépris indicible et acheva :

— Rien à espérer ! Nous sommes sûrs qu’il ne se produira rien de nouveau et que nous aboutirons à cette éternelle question d’argent, qui est bien, en matière judiciaire, le mobile le plus banal et le plus insipide. De tout ce que j’ai recueilli depuis une heure, de tous les propos que j’ai entendus et de la façon dont chacun m’a raconté la chose, il ne ressort rien de frappant, rien que cet intérêt subalterne qui s’attache aux énigmes criminelles comme elles sont exposées dans les romans policiers.

« Pouah ! Six cent mille francs disparus. Et après ? Qu’est-ce que vous voulez que ça me f… à moi ?

M. Rousselain affectait parfois un peu de vulgarité, mais cela demeurait toujours dans la note plaisante et dans un ton de bonne compagnie. Cependant, il sentit qu’il avait été trop loin, et il dit plus gravement :

— Reste le drame en lui-même, car, ne l’oublions pas, il y a une victime. Et c’est la seule considération qui devra nous guider. Voici d’ailleurs ces messieurs de la Faculté.

Ces messieurs de la Faculté n’apportèrent aucun élément, et leurs conclusions, toutes médicales, ne donnèrent aucun indice capable d’aiguiller l’instruction. En tout cas, une certitude formelle : l’hypothèse du suicide était absolument écartée. Il y avait eu crime.

Les investigations de la gendarmerie, laquelle venait d’être renforcée par l’arrivée de deux inspecteurs de la brigade mobile, furent également plutôt négatives.

— Pas de traces, dehors ? demanda M. Rousselain au brigadier de gendarmerie, grand bel homme, content de lui-même.

— Non, monsieur le Juge d’instruction. Comme vous le savez, le parc est traversé par la rivière, et entouré par un très haut mur qu’il semble impossible de franchir. Et puis un malfaiteur ne vole pas dans un château plein de monde, ou, tout au moins, il attend la nuit.

— Il n’y a pourtant personne de suspect dans le château. J’ai questionné les domestiques qui m’ont eu l’air de braves gens.

— De braves gens, monsieur le Juge d’instruction, que je connais tous, depuis des années. Hier encore, j’étais au château pour surveiller la fête, et je causais avec eux. Il n’y a que le sieur Ravenot… un nouveau venu depuis quelques semaines, et son épouse.

— Ah ! oui, la charmante Amélie… Une admirable naïade, paraît-il. Vous les avez interrogés ?

— Oui, monsieur le Juge d’instruction. Leur dernier certificat, signé par le comte de Laroche, qui habite tout près d’ici, est excellent… Surtout pour la dame Amélie, femme de chambre remarquable, soigneuse.

— Je croyais que le comte de Laroche était célibataire, brigadier ? dit finement M. Rousselain.

— Oui, monsieur le Juge d’instruction », fit le gendarme qui ne saisit pas la plaisanterie.

Il y eut une légère pause, et M. Rousselain insinua d’un air engageant :

« De tout ce que vous avez entendu, de tout ce que vous savez, brigadier, il ne vous est pas venu la moindre impression qu’il y ait un coin quelconque de cette affaire où l’on puisse relever une intrigue ?

— Une intrigue ? demanda le brigadier assez ahuri.

— Oui, une intrigue passionnelle… un liaison donnant lieu à des rendez-vous ? Il y a là tout un ordre de faits assez intéressants où l’on peut retrouver la racine même des événements… »

Mais le brigadier ne parut pas comprendre l’invitation sentimentale de M. Rousselain. Il répondit :

« Des rendez-vous ? Entre qui ? Il y a deux ans, il y a eu une cuisinière qui avait comme bon ami le fils du boucher.

— Mais actuellement ?

— Non, dit le brigadier d’un ton de satisfaction et comme s’il signait un témoignage de bonne vie et mœurs. Tout le monde se conduit bien au château. »

Le substitut se pencha vers le juge :

« Les invités, vous en avez la liste ? On m’a parlé des Bresson, dont le nom est souvent dans les rubriques mondaines des journaux.

— Oui, deux amuseurs…

M. Vanol ? M. Boisgenêt ?

— Deux fantoches.

— Monsieur le Juge d’instruction, dit le brigadier, toutes ces personnes voudraient bien quitter le château. »

Monsieur Rousselain demanda : « Le comte d’Orsacq est toujours dans sa chambre ?

— Il n’en est pas encore sorti.

M. Debrioux ?

— Dans son appartement, ainsi que Mme Debrioux qui a veillé le corps toute la nuit.

— Les autres ?

— Dans le grand salon, selon votre consigne.

— Faites-les entrer. »

En attendant, les deux magistrats déambulèrent autour de la pièce Le coffre fut l’objet d’un examen ainsi que la fenêtre.

M. Rousselain dit au substitut :

« Regardez donc la rivière d’ici. Tenez, tout au bout à gauche, vous apercevez un vieux pont en bois ?

— Oui, au-dessus d’une chute. Il s’est passé quelque chose de ce côté ?

— Au mois de mars dernier, en l’absence des propriétaires, j’ai pris là une truite énorme.

— C’est du braconnage, monsieur le Juge d’instruction. »

M. Rousselain se frotta les mains gaiement.

« Ça double le poids d’une truite ! »

Il reprit son sérieux. On introduisait le ménage Bresson, Vanol et Boisgenêt, que suivirent presque aussitôt les Debrioux.

Vanol fit irruption, son sac de voyage à la main, fort irrité.

« Monsieur le juge d’instruction, je compte bien que vous n’allez pas me retenir plus longtemps.

— Votre départ était donc décidé auparavant ?

— Non. Mais vous comprenez bien que je ne peux pas m’éterniser ici. On ne reste pas chez ses amis après ce qui s’est passé. C’est incorrect, et aussi fort pénible. Moi, ça me rend malade.

— Patientez, monsieur. Je pense que demain…

— Demain ? Mais c’est impossible. Des affaires urgentes me rappellent, et vous n’allez pas me contraindre…

— Les nécessités de l’enquête…

— Mais je n’y suis pour rien !

— Évidemment ! mais votre témoignage peut avoir son importance.

— Mon témoignage ? mais je l’ai donné aux gendarmes, je n’ai rien vu, rien entendu.

— Je n’en doute pas. Cependant je vois dans le rapport du brigadier que l’on n’a pas pu établir exactement l’endroit où vous vous teniez pendant le vol.

— Mais au bord de la rivière, avec tout le monde.

— Vous vous êtes écarté, paraît-il, un moment, selon le brigadier. »

Vanol se croisa les bras, indigné. Boisgenêt observa, goguenard :

« Ah ! Ah ! Tu t’es écarté un moment ? Pourquoi ?

— Tu m’embêtes, toi ! s’exclama Vanol, qui déposa son sac, puisque le départ n’était pas possible. Tu m’embêtes. Toi non plus tu n’es pas resté tout le temps là-bas.

— Moi ? Je n’ai pas bougé », protesta Boisgenêt.

Le juge l’interrompit.

« Je vois cependant sur le rapport du brigadier que vous avez disparu pendant dix minutes. »

À son tour, Boisgenêt s’irrita : « Il en a de bonnes, le brigadier ! Alors, brigadier, j’aurais disparu pendant dix minutes ? C’est vous qui avez contrôlé et minuté cette disparition ? »

Le juge lui coupa la parole et dit au brigadier :

« Appelez donc le maître d’hôtel et la femme de chambre Amélie.

— Ah ! Ah ! fit Boisgenêt, s’irritant à son tour, c’est Ravenot et sa femme qui ont documenté la gendarmerie ? Il est vraiment regrettable que la justice s’appuie sur des ragots de gens de cette espèce. »

Le juge d’instruction étouffa un bâillement et murmura, incliné vers le substitut :

« Il a raison ! Ça vous amuse, ces histoires-là ? »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’un suivant l’autre, Ravenot et Amélie pénétrèrent dans la bibliothèque avec cette gêne confuse que l’on éprouve au moment de témoigner. La femme de chambre avait vraiment de la grâce et de la fraîcheur. Elle souriait.

— Que savez-vous au juste, maître d’hôtel ? demanda le juge d’instruction.

— Rien, absolument rien, n’est-ce pas, Amélie ? déclara prudemment Ravenot.

— Vous n’avez aucune indication à nous donner ?

— Aucune, monsieur le Juge d’instruction, n’est-ce pas, Amélie ? dit le maître d’hôtel qui semblait résolu à s’abriter derrière l’autorité de sa femme.

— Pourtant, je lis sur le rapport du brigadier ces quelques phrases : « Le maître d’hôtel affirme avoir vu le sieur Boisgenêt… »

Boisgenêt s’indigna : « Le sieur ! »

Le juge continua sa lecture : — « …qui revenait vers le château au début même des illuminations… »

Et, s’adressant à Boisgenêt :

« Comment expliquez-vous, monsieur ? »

— En effet, dit Boisgenêt, je me rappelle. Il ne faisait pas chaud, je suis revenu prendre un manteau.

— Où ?

— Dans le vestibule. Je n’ai même pas traversé la salle à manger. Par conséquent, cet individu ne peut prétendre… »

Le mot individu vexa Ravenot au même titre que le mot sieur avait offensé Boisgenêt. Il riposta :

« Je ne prétends rien, je dis ce que j’ai vu, et c’est mon droit d’en tirer des conclusions.

— Quelles conclusions ?

— Celles-ci, monsieur, c’est que rien ne peut nous assurer que vous n’ayez pas fait le tour du château.

— Le tour du château, et pour quoi faire ?

— Je n’en sais rien. Vous avez pu escalader cette fenêtre…

— Voilà qui est raide ! Une escalade de deux mètres, moi, à mon âge !

— Votre âge ne vous gêne pas toujours ! insinua Ravenot.

— Que voulez-vous dire, malotru ? » s’écria Boisgenêt.

Ravenot se rebiffa :

« Je vous défends de m’insulter. Je dis que votre âge ne vous empêche pas, à l’occasion, de vous conduire avec les femmes comme un galopin. »

Si Ravenot n’avait été un domestique, il eût reçu une gifle retentissante, mais Boisgenêt avait le sentiment des distances. Retrouvant sa dignité, il articula fortement : « Monsieur le Juge d’instruction, je proteste énergiquement contre les racontars de cet individu. Il se venge parce qu’il m’a surpris en train d’embrasser sa femme. »

M. Rousselain sursauta, soudainement intéressé : « Vous embrassiez sa femme ? Qu’y a-t-il donc entre cette personne et vous ? Ravenot, précisez vos accusations : Ravenot, vous avez surpris votre femme avec M. Boisgenêt ? »