Le Château des désertes/Chapitre VII

Le Château des désertes
Calmann Lévy (p. 69-80).

VII. — LE NŒUD CERISE.Modifier

Je ne crois, d’une manière absolue, ni à la destiné, ni à mes instincts, et je suis pourtant forcé de croire à quelque chose qui semble une combinaison de l’un ou de l’autre, à une force mystérieuse qui est comme l’attraction de la fatalité.

Il se fait dans notre existence, comme de grande courants magnétiques que nous traversons quelquefois, sans être emportés par eux, mais où quelquefois aussi nous nous précipitons de nous-mêmes, parce que notre moi se trouve admirablement prédisposé à subir l’influence de ce qui est notre élément naturel, longtemps ignoré ou méconnu. Quand nous sommes entraînés sur cette pente irrésistible, il semble que tout nous aide à en subir l’impulsion souveraine, que tout s’enchaîne autour de nous de façon à nous faire nier le hasard, enfin que les circonstances les plus naturelles, les plus insignifiantes dans d’autres moments n’existent, à ce moment donné, que pour nous pousser vers le but de notre destinée, que ce but soit un abîme ou un sanctuaire.

Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et qui ne fut autre chose que la rencontre d’un fait parallèle à celui de mon ennui et de mon inquiétude. Mon vetturino était marié non loin de la frontière, du côté de Briançon, à une jeune et jolie femme dont il était séparé assez souvent par l’activité de sa profession. Je lui dis que je voulais aller du côté de la France, et je le voulais parce qu’il s’agissait pour moi de prendre la route diamétralement opposée à celle de Milan, et aussi un peu parce que j’avais quelques renseignements vagues sur le pas&age récent de Célio dans la contrée que je parcourais. Mon vetturino vit que je ne savais pas bien où je voulais aller, et comme il avait envie d’aller à Briançon, il prit naturellement la route de Suse et d’Exille, traversa la frontière avec la Doire, et me fit entrer dans le département des Hautes-Alpes par le Mont-Genèvre.

Comme nous approchions de Briançon, il me demanda si je ne comptais pas m’y arrêter quelques jours, du ton d’un homme décidé à m’y contraindre. Et, comme j’hésitais à lui répondre avant d’avoir bien pénétré son dessein, il m’annonça que son plus jeune cheval était malade, qu’il ne mangeait pas, et qu’il craignait bien d’être forcé de voir un vétérinaire pour le faire saigner. Je descendis de voiture et j’examinai le cheval : il avait l’œil pur, le flanc calme ; il n’était pas plus malade que l’autre.

— Mon ami, dis-je à maître Volabù (c’était le nom de mon voiturin), je te prie d’être sincère avec moi. Tu cherches un prétexte pour t’arrêter, et moi je n’ai pas de raisons pour t’attendre. Je ne tiens pas plus longtemps à ton voiturin que tu ne tiens à ma personne. Que j’arrive à Briançon, c’est tout ce que je demande. Là, je penserai à ce que je veux faire, et j’aurai sous la main tous les moyens de transport désirables. Si tu l’obstinés à me laisser ici (nous n’étions plus qu’à cinq lieues de Briançon), je m’obstinerai peut-être de mon côté à le faire marcher, car je t’ai pris pour huit jour. Sois donc franc, si tu veux que je sois bon. Tu as ici, aux environs, une affaire de cœur ou d’argent, et c’est pour cela que ton cheval ne mange pas ? Le brave homme se mit à rire, puis il secoua la tête d’un air mélancolique : — Je ne suis plus de la première jeunesse, dit-il, ma femme a dix-huit ans, et j’aurais été bien aise de la surprendre ; elle ne demeure qu’à une toute petite lieue d’ici, aux Désertes. Par la traverse, nous y serons dans une demi-heure ; le chemin est bon, et puisque vous aime à vous arrêter n’importe où, pour marcher au hasard dans la neige, vous verrez là un bel endroit et de la belle neige, le diable m’emporte ! Nous repartirions demain malin, et nous serions à Briançon avant midi. Allons, j’ai été franc, voulez-vous être bon enfant ?

— Oui, puisque je t’ai fait moi-même cette condition. Va pour les Désertes ! le non me lait, et la traverse aussi. J’aime assez les paysages qu’on ne voit pas des grandes routes ; mais s’il te prend fantaisie, mon compère, de rester plus longtemps avec ta femme ? Si ton cheval recommence demain à ne plus manger ?

— Voulez-vous vous fier à la parole d’un ancien militaire, mon bourgeois ? Nous repartirons ce soir, si vous voulez.

— Je veux me fier, répondis-je. En route !

Où cet homme me conduisit, tu le sauras bientôt, cher lecteur, et tu me diras si, dans l’accès de flânerie bienveillante qui me poussa à subir son caprice, il n’y eut pas quelque chose qu’un homme plus impertinent que moi eût pu qualifier d’inspiration divine. D’abord il ne m’avait pas trompé, le brave Volabù. Le paysage où il me fit pénétrer avait un caractère à la fois naïf et grandiose, qui s’empara de moi d’autant plus que je n’avais pas compté sur le discernement pittoresque de mon guide. Sans doute c’était son amour pour sa jeune femme qui lui faisait aimer ou mieux comprendre instinctivement la beauté du lieu qu’elle habitait. Il voulut reconnaître ma complaisance en exerçant envers moi les devoirs de l’hospitalité.

Il possédait là quelques morceaux de terre et une maisonnette très-propre où il me conduisit. Et quand il eut trouvé sa jeune ménagère au travail, bien gaie, bien sage, bien pure (cela se voyait à la joie franche qu’elle montra en lui sautant au cou), il n’y eut sorte de fête qu’il ne me fit : ils se mirent en quatre, sa femme et lui, pour me préparer un meilleur repas que celui que j’aurais pu faire à l’auberge du hameau, et, comme je leur disais que tant de soin n’était pas nécessaire pour me contenter, ils jurèrent naïvement que cela ne me regardait pas, c’est-à-dire qu’ils voulaient me traiter et m’héberger gratis.

Je les laissai à leur fricassée entremêlée de doux propos et de gros baisers, pour aller admirer le site environnant. Il était simple et superbe. Des collines escarpées servant de premier échelon aux grandes montagnes des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mélèzes, encadraient la vallée et la préservaient des vents du nord et de l’est. Au-dessus du hameau, à mi-côte de la colline la plus rapprochée et la plus adoucie, s’élevait un vieux et fier château, une des anciennes défenses de la frontière probablement, demeure paisible et confortable désormais, car je voyais au ton frais des châssis de croisées en bois de chêne, encadrant de longues vitres bien claires, que l’antique manoir était habite par des propriétaires fort civilisés. Un parc immense, jeté noblement sur la pente de la colline et masquant ses froides lignes de clôture sous un luxe de végétation chaque jour plus rare en France, formait un des accidents les plus heureux du tableau. Malgré la rigueur de la saison (nous étions à la fin de janvier, et la terre était couverte de frimas), la soirée était douce et riante. Le ciel avait ces tons rose vif qui sont propres aux beaux temps de gelée ; les horizons neigeux brillaient comme de l’argent, et des nuages doux, couleur de perle, attendaient le soleil qui descendait lentement pour s’y plonger. Avant de s’envelopper dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir sourire encore à la vallée, et il dardait sur les toits élevés du vieux château un rayon de pourpre qui faisait de l’ardoise terne et moussue un dôme de cuivre rouge resplendissant.

Comme j’étais vêtu et chaussé en conséquence de la saison, je prenais un plaisir extrême à marcher sur cette neige brillante, cristallisée par le froid, et qui craquait sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces grandes surfaces à peine égratignées par la trace de quelques petites pattes d’oiseaux, j’étudiais avec attention le reflet verdâtre que donne ce blanc éblouissant auprès duquel l’hermine et le duvet du cygne paraissent jaunes ou malpropres. Je ne pensais plus qu’à la peinture et à remercier le ciel de m’avoir détourné de Milan.

Tout en marchant, j’approchais du parc, et je pouvais embrasser de l’œil la vaste pelouse blanche, coupée de massifs noirs, qui s’étendait devant le château. On avait rajeuni les abords de cette austère demeure en nivelant les anciens fossés, en exhaussant les terres et en amenant le jardin, la verdure et les allées sablées jusqu’au niveau du rez-de-chaussée, jusqu’à la porte des appartements, comme c’est l’usage aujourd’hui que nous sentons à la fois le confortable et la poésie de la vie de château. L’enclos était bien fermé de grands murs ; mais, en face du manoir, on en avait échancré une longueur de trente mètres au moins pour prendre vue sur la campagne. Cette ouverture formait terrasse, à une hauteur peu considérable, et avait pour défense un large fossé extérieur. Un petit escalier, pratiqué dans l’épaisseur du massif de pierres de la terrasse, descendait jusqu’au niveau de l’eau pour permettre, apparemment, aux jardiniers d’y venir puiser durant l’été. Comme l’eau était couverte d’une croûte de glace très-forte, je fis la remarque qu’il était très-facile en ce moment d’entrer dans la résidence seigneuriale des Désertes ; mais il me parut qu’on s’en rapportait à la discrétion des habitants de la contrée, car aucune précaution n’était prise pour garantir ce côté faible de la place.

Comme le lieu me parut désert, j’eus quelque tentation d’y pénétrer pour admirer de plus près le tronc des ifs superbes et des pins centenaires dont les groupes formaient, dans cet intérieur, mille paysages aussi vrais, quoique beaucoup mieux composés que ceux de la campagne environnante ; mais je m’abstins prudemment et respectueusement de cette témérité de peintre, en entendant venir vers la terrasse deux femmes qui, vues de près, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je les regardai courir et folâtrer sur la neige, sans qu’elles fissent attention à moi. Quoique enveloppées de manteaux et de fourrures, elles étaient aussi légères que le grand lévrier blanc qui bondissait autour d’elles. L’une me parut en âge d’être mariée ; mais, à son insouciance, on voyait qu’elle ne l’était pas, et même qu’elle n’y songeait point. Elle était grande, mince, blonde, jolie, et, par sa coiffure et ses attitudes, elle me rappelait les nymphes de marbre qui ornaient les jardins du temps de Louis XIV. L’autre paraissait encore une enfant ; sa beauté était merveilleuse, quoique sa taille me parût moins élégante. Je ne sais pas non plus pourquoi je fus ému en la regardant, comme si elle me rappelait une image connue et chère. Cependant il me fut impossible, ce jour-là et plus tard, de trouver de moi-même à qui elle ressemblait.

Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels ébats, qu’elles passèrent sans me voir. Elles parlaient italien, mais si vite (et souvent toutes deux ensemble), chaque phrase était d’ailleurs entrecoupée de rires si bruyants et si prolongés, que je ne pus rien saisir qui eût un sens. Un peu plus loin, elles s’arrêtèrent et se mirent à briser sans pitié de superbes branches d’arbre vert dont elles firent, les vandales ! un grand tas, qu’elles abandonnèrent ensuite sur la neige, en disant :

« Ma foi, qu’il vienne les chercher, c’est trop froid à manier. »

J’allais les perdre de vue à regret, je l’avoue, car il y avait quelque chose de sympathique et d’excitant pour moi dans la pétulance et la gaieté de ces jolies filles, lorsqu’une d’elles s’écria : « Bon ! j’ai perdu son nœud, son fameux nœud d’épée, que j’avais attaché sur mon capuchon, avec une épingle !

— Eh bien ! dit l’aînée, nous en ferons un autre ; la belle affaire !

— Oh ! il l’avait fait lui-même ! Il prétend que nous ne savons pas faire les nœuds, comme si c’était bien malin ! Il va grogner.

— Eh bien, qu’il grogne, le grognon ! répliqua l’autre, et toutes deux recommencèrent à rire, comme rient les jeunes filles, sans savoir pourquoi, sinon qu’elles ont besoin de rire.

— Tiens ! je le vois, mon nœud ! son nœud ! s’écria la cadette en bondissant vers le fossé ; le voilà qui s’épanouit sur la neige. Oh ! le beau coquelicot !

Elle arriva jusqu’au bord de la terrasse ; mais, au moment de ramasser ce nœud de rubans rouges que j’avais fort bien remarqué, elle partit d’un nouvel éclat de rire : une petite brise soudaine qui venait de s’élever emportait le ruban, et le déposait, à mes pieds, sur la glace du fossé.

Je le ramassai pour le rendre à la belle rieuse, et ce fut alors seulement qu’elle m’aperçut et devint aussi rouge que son nœud de rubans cerise.

— Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, je serai forcé de traverser ce fossé ; me le permettez-vous ?

— Non, non, ne faites pas cela ! répondit l’enfant, en qui un fonds d’assurance mutine parut dominer trés-vite le premier accès de timidité, c’est peut-être dangereux. Si la glace ne porte pas ?

— N’est-ce que cela ? repris-je. C’est bien peu de chose que de courir un petit danger pour votre service.

Et je traversai résolument la glace, qui criait un peu. En voyant qu’en effet il y avait bien quelque danger pour moi, car le fossé était large et profond, l’enfant rougit encore et descendit quelques marches du petit escalier pour venir à ma rencontre. Elle ne riait plus.

— Eh bien, qu’est-ce que cela ? Que faites-vous donc, petite sœur ? dit l’aînée, qui venait la rejoindre, et qui me regarda d’un air de surprise et de mécontentement. Celle-ci était déjà une jeune personne. Elle connaissait sans doute déjà la prudence. Elle avait au moins une vingtaine d’années.

— Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant à sa sœur le nœud de rubans au bout de ma canne, je m’arrête à la limite de votre empire, je ne me permets pas de mettre le pied seulement sur la première marche de l’escalier.

Elle vit tout de suite que j’étais un homme bien élevé, et me remercia d’un doux et charmant sourire. Quant à l’enfant, elle saisit le nœud avec vivacité, et me fit signe de ne pas m’arrêter sur la glace. Je m’en retournai lentement et les saluai toutes deux de l’autre rive. Elles me crièrent merci avec beaucoup de grâce ; puis j’entendis l’aînée dire à la petite : S’il voyait cela, il nous gronderait ! — Sauvons-nous ! répondit l’enfant en recommençant son rire frais et clair comme une clochette d’argent. Elles se prirent par la main, et partirent en courant et en riant vers le château. Quand elles eurent disparu, je regagnai la modeste demeure de monsieur et madame Volabù, un peu préoccupé de ma petite aventure.

Je trouvai mon souper prêt. J’aurais été Grandgousier en personne, qu’on ne m’eut pas traité plus largement. Je crois que toute la petite basse-cour de madame Volabù y avait passé. Je n’aurais pas eu bonne grâce à me plaindre de cette prodigalité, en voyant l’air de triomphe naïf avec lequel ces braves gens me faisaient les honneurs de chez eux. J’exigeai qu’ils se missent à table avec moi, ainsi que la vieille mère de madame Volabù, qui était encore un robuste virago, nommée madame Peirecote, et qui paraissait prendre à cœur d’être bonne gardienne de l’honneur de son gendre.

Il me fallut soutenir un rude assaut pour me préserver d’une indigestion, car mon brave vetturino semblait décidé à me faire étouffer. Dès que je pus obtenir quelques instants de répit, j’en profitai pour faire des questions sur le château et ses habitants.

— C’est bien vieux, ce château, me dit Volabù d’un air capable ; c’est laid, n’est-ce pas ? Ça ressemble à une grande masure ? Mais c’est plus joli en dedans qu’on ne croirait ; c’est très-bien tenu, bien conservé, bien arrangé, quoique en vieux meubles qui ne sont plus de mode. Il y a des calorifères, ma foi ! C’est que le vieux marquis ne se refusait rien. Il n’était pas très-généreux pour les autres, mais il aimait bien ses aises, et il passait presque toute l’année ici. L’hiver, il n’allait qu’un peu à Paris, en Italie jamais, et pourtant c’était son pays.

— Et qui possède ce château à présent ?

— Son frère, la comte de Balma, qui vient de passer marquis par le décès de l’aîné de la famille. Dame, il n’est pas jeune non plus ! C’est le sort de notre village, on dirait, d’avoir sous les yeux vieille maison et vieilles gens.

— Bah ! la jeunesse ne manque pas encore dans le château, dit madame Volabù ; M. le nouveau marquis n’a-t-il pas cinq enfants, dont le plus âgé ne l’est guère plus que monsieur ? En parlant ainsi, madame Volabù me désignait à son mari, dont les yeux s’arrondirent tout à coup, en même temps que sa bouche s’allongeait en une moue assez risible.

— Oh ! s’écria-t-il, M. de Balma a des garçons à présent ! Quand je suis parti, il n’avait qu’une fille, et il n’y a qu’un mois de cela.

— C’est qu’il ne nous disait pas tout apparemment, dit à son tour la vieille madame Peirecote. Depuis un mois, il lui est arrivé une famille nombreuse, deux autres filles et deux garçons, tous beaux comme des amours ; mais qu’est-ce que ça vous fait, Volabù ?

— Ça ne me fait rien, la mère ; mais c’est égal, notre vieux marquis est diablement sournois, car je lui ai entendu dire à M. le curé qu’il n’avait qu’une fille, celle qui est arrivée avec lui le lendemain de la mort du dernier marquis.

— Eh bien, reprit la vieille, c’est qu’il n’y a que celle-là de légitime peut-être, et que les quatre autres enfants sont des bâtards. Ça ne prouve pas un mauvais homme d’avoir recueilli tout ça le jour où il s’est vu riche et seigneur. Sans doute il veut les établir pour effacer devant Dieu tous ses vieux péchés.

— Après ça, ils ne sont peut-être pas à lui, tous ces enfants ? observa madame Volabù.

— Il les appelle tous mes enfants, répondit la mère Peirecote, et ils l’appellent tous mon papa. Quand à savoir au juste ce qui en est, ce n’est pas facile. C’est une maison où il y a toujours eu de gros secrets, par rapport surtout à M. le marquis actuel. Du temps de l’autre, est-ce qu’on savait quelque chose de clair sur celui d’à présent. Que ne disait-on pas ? M. le marquis a eu un frère qui est mort aux Indes, disaient les uns. D’autres disaient au contraire : Le frère puiné* de M. le marquis n’est pas si mort ni si éloigné qu’on croit ; mais il a changé de nom, parce qu’il a fait des folies, des dettes qu’il ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que monsieur ne veut pas le voir. Les uns disaient encore : Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise conduite, mais il lui envoie de l’argent de temps en temps en cachette. Et les autres répondaient : Il ne lui envoie rien du tout. Il a le cœur trop dur pour cela. Le pire des deux n’est pas celui qu’on pense.

— Et ne peut-on éclaircir cette histoire ? demandai-je. Personne, dans le pays, n’est-il mieux renseigné que vous ? Il est étrange qu’un membre d’une grande famille sorte ainsi de dessous terre.

— Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de ces gens-là. Moi, voilà ce que je sais, ce que j’ai vu dans ma jeunesse. Il y avait deux frères du nom de Balma, famille piémontaise bien anciennement établie dans le pays. L’aîné était fort sage, mais pas de très-bon cœur, cela est certain. Le cadet était une diable de tête, mais il n’était pas fier. Il n’avait rien à lui, et je n’ai point vu d’enfant si aimable et si joli. Les Balma ont vécu longtemps hors du pays. Un beau jour, l’aîné vint prendre possession de son domaine et habiter son château, sans vouloir permettre qu’on lui fit une pauvre question, et mettant à la porte quiconque se montrait curieux du sort de son frère. Cet aîné a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans sans se marier, sans adopter personne, sans souffrir un seul parent près de lui. Il est mort sans faire de testament, comme un homme qui dit : Après moi, la fin du monde ! Mais voilà que l’on a vu arriver tout à coup le jeune homme qui a produit de bons litres, et qui a hérité naturellement du titre, du château et des grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois ou quatre millions de fortune. C’est quelque chose pour un homme qui était ; dit-on, dans la dernière misère. Pauvre enfant ! j’ai été le saluer ; il s’est souvenu de moi, et il a été encore galant en paroles, comme si je n’avais que quinze ans.

— Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, la mère, c’est donc le nouveau marquis ? dit M. Volabù. Diantre ! il n’a pas l’air d’un freluquet pourtant.

— Dame ! il peut bien avoir, à cette heure, soixante-douze ans, répondit naïvement madame Peirecote. Aussi il est bien changé ! Et l’on dit qu’il est devenu raisonnable, et que sa fille aînée est rangée, économe ; que c’est surprenant de la part de gens qu’on croyait disposés à tout avaler dans un jour.

— Peste ! c’est l’âge de s’amender, reprit Volabù. Soixante-douze ans ! excusez ! Le jeune homme a dû mettre de l’eau dans son vin.

Les époux Volabù, voyant que j’avais fini de manger, commencèrent à desservir, et je m’approchai du feu, où je retins la mère Peirecote pour la faire encore parler. Je n’aurais pourtant pas au dire pourquoi l’histoire des Balma excitait à ce point ma curiosité.