Le Château des désertes/Chapitre VI

Le Château des désertes
Calmann Lévy (p. 59-69).

VI. — LA DUCHESSE.Modifier

A l’heure convenue, j’attendais Célio, mais je ne reçus qu’un billet ainsi conçu :

« Mon cher ami, je vous envoie de l’argent et des papiers pour que vous ayez à terminer demain l’affaire de mademoiselle Boccaferri avec le théâtre. Rien n’est plus simple : il s’agit de verser la somme ci-jointe et de prendre un reçu que vous conserverez. Son engagement était à la veille d’expirer, et elle n’est passible que d’une amende ordinaire pour deux représentations auxquelles elle fait défaut. Elle trouve ailleurs un engagement plus avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de plus l’air du pays et les compliments de condoléance : je me fâcherais, je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus loin. En avant, en Avant !

« Vous aurez bientôt de mes nouvelles et d’autres qui vous intéressent davantage.

« A vous de cœur,

« CÉLIO FLORIANI. »


Je retournai cette épître pour voir si elle était bien à mon adresse : Adorno Salentini, place… n°… Rien n’y manquait.

Je retombai anéanti, dévoré d’une affreuse inquiétude, en proie à de noirs soupçons, consterné d’avoir perdu la trace de Cécilia et de celui qui pouvait me la disputer ou m’aider à la rejoindre. Je me crus joué. Des jours, des semaines se passèrent, je n’entendis parler ni de Célio ni des Boccaferri. Personne n’avait fait attention à leur brusque départ, puisqu’il s’était effectué presque avec la clôture de la saison musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de théâtre qui me tombaient sous la main. Nulle part il n’était question d’un engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais personne qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur de mademoiselle Boccaferri, qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai à quitter Vienne, où je commençais à prendre le spleen, et j’allai faire mes adieux à la duchesse, espérant qu’elle pourrait peut-être me dire quelque chose de Célio.

Toute cette aventure m’avait fait beaucoup de mal. Au moment de m’épanouir à l’amour par la confiance et l’estime, je me voyais rejeté dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnées du scepticisme et de l’ironie. Je ne pouvais plus travailler ; je cherchais l’ivresse, et ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon entretien avec la duchesse que Célio lui-même ne l’eût été à ma place. Ceci la passionna pour, je devrais dire contre moi : les coquettes sont ainsi faites.

L’inquiétude mal déguisée avec laquelle je l’interrogeais sur Célio lui fit croire que j’étais resté jaloux et amoureux d’elle. Elle me jura ne pas savoir ce qu’il était devenu depuis la malencontreuse soirée de son début ; mais, en me supposant épris d’elle et en voyant avec quelle assurance je le niais, elle se forma une grande idée de la force de mon caractère. Elle prit à cœur de le dompter, elle se piqua au jeu ; une lutte acharnée avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et qui l’abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de toute sa science.


Je quittai Vienne sans la revoir. J’arrivai à Turin ; au bout de deux jours, elle y était aussi ; elle se compromettait ouvertement, elle faisait pour moi ce qu’elle n’avait jamais fait pour personne. Cette femme qui m’avait tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans l’autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanité, cette sage coquette qui nous ménageait tous les deux pour éconduire celui de nous qui serait brisé par le public, cette grande dame, jusque-là fort prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se jetait à corps perdu dans un scandale, sans que j’eusse grandi d’une ligne dans l’opinion publique, et tout simplement par la seule raison que je lui résistais.

Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle ne s’en était pas émue d’une manière apparente. Il ne suffisait donc pas de lui résister pour qu’elle s’éprît de la sorte. Elle avait senti que Célio ne l’aimait pas, et qu’il n’était peut-être pas capable d’aimer sérieusement ; mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui offraient plus de garanties, elle m’avait vu sincèrement ému auprès d’elle, elle devinait que j’étais capable de concevoir une grande passion, et elle pensait me l’inspirer encore en dépit de mon courage et de ma fierté. Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva qu’elle fit pour moi, lorsque j’étais refroidi à son égard, ce qu’elle n’eût point songé à faire lorsque j’étais enflammé. Les femmes ne sont jamais si habiles qu’elles ne tombent dans le piège de leur propre vanité.

Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de ma vie où je ne l’aimais point, et où je souffrais à cause d’une autre femme. Il ne me fallut ni courage, ni vertu, ni orgueil pour la repousser d’abord, et pour tenter de la faire renoncer à sa propre perte. J’y mis une énergie qui l’excita d’autant plus à se perdre ; j’aurais été un scélérat, un roué, un ennemi acharné à son désastre, que je n’aurais pas agi autrement pour la pousser à bout et lui faire fouler aux pieds tout souci de sa réputation. Elle crut que je mettais son amour à l’épreuve, et le mien au prix de cette épreuve décisive, éclatante. Cette femme, funeste aux autres, le devint volontairement à elle-même tout d’un coup, au milieu d’une vie d’égoïsme et de calcul. Elle tendit tous les ressorts de sa volonté pour vaincre une aversion qu’elle prenait seulement pour de la méfiance. La crise de son orgueil blessé l’emporta sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse. Peut-être aussi s’ennuyait-elle, peut-être voulait-elle connaître les orages d’une passion véritable ou d’une lutte violente.

Ma résistance l’irrita à ce point qu’elle jura de me forcer par un éclat à tomber à ses pieds. Elle chercha à se faire insulter publiquement pour me contraindre à prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi dans sa voiture ; elle confia son prétendu secret à trois ou quatre amies, femmes du monde, qu’elle choisit les plus indiscrètes possible. Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment où elle s’emparait de mon bras ; enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre où elle se fût montrée à tous les regards, si je n’en fusse sorti précipitamment avec elle.

Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse était en proie à une activité dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne mangeait plus, elle était changée d’une manière effrayante. Elle savait aussi s’opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque instant qu’elle venait me dire adieu et qu’elle renonçait à moi. J’aurais voulu calmer la douleur que je lui causais, l’amener à de bonnes résolutions, la quitter noblement et avec des paroles d’amitié. Je ne faisais qu’irriter son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux, plus enlaçant au moment où je me flattais de l’avoir fait céder à l’empire de la raison.

Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible à confesser. L’amour d’une femme est peut-être irrésistible, quelle que soit cette femme, et celle-là était belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine de séductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa beauté un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination d’artiste. Je l’avais toujours crue lascive, elle passait pour l’être, elle l’avait peut-être toujours été ; mais, avec moi, elle paraissait dévorée d’un besoin de cœur qui faisait taire les sens et l’ornait du prestige nouveau de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente rapide dans un précipice sans fond, car il ne me fallait qu’aimer un instant cette femme pour être à jamais perdu. Cela, je n’en pouvais douter ; je savais bien quelle réaction de tyrannie j’aurais à subir une fois que j’aurais abandonné mon âme à cet attrait perfide. Je me connaissais, ou plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, j’étais trop naïf dans la défaite pour n’être pas enlacé à tout jamais par ma conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais d’aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon idéal : le dévouement, il est vrai, mais le dévouement dans la fièvre, l’énergie dans la faiblesse, l’enthousiasme dans l’oubli de soi-même, et point de force véritable, point de dignité, point de durée possible dans ce subit engouement. Elle me faisait horreur et pitié en même temps qu’elle allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité. Je voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré, toutes les femmes effrontées et galantes ayant déjà l’œil sur moi pour me disputer à une puissante rivale et jouer avec moi à coups de griffes comme des panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à bonnes fortunes, moi qui détestais ce plat métier, un charlatan pour les esprits sévères qui m’accuseraient de chercher la renommée dans le scandale des aventures, au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion montait à ma poitrine, la sueur froide de l’épouvante coulait de mon front. Que cette femme fût perdue par moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute volontaire, j’étais lié à elle par l’honneur ; je ne pouvais plus l’abandonner. J’aurais beau m’étourdir et m’exalter en me battant pour elle, il me faudrait toujours traîner à mon pied ce boulet dégradant d’un amour imposé par la faiblesse d’un instant à la dignité de toute la vie.

Déjà elle me menaçait de s’empoisonner, et, dans la situation extrême où elle s’était jetée, une heure de rage et de délire pouvait la porter au suicide. Le ciel m’inspira un mezzo termine. Je résolus de la tromper en laissant une porte ouverte à l’observation de ma promesse. J’exigeai qu’elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan ; j’en fis une condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiter, pour la posséder, de la crise où elle se jetait, que ma conscience ne serait plus troublée dès que je la verrais reprendre sa place dans le monde et son rang dans l’opinion, que je restais à Turin pour ne pas la compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais auprès d’elle pour l’aimer dans les douceurs du mystère.

J’eus un peu de peine à la persuader, mais j’étais assez ému, assez peu sûr de ma force pour qu’elle crût encore à la sienne. Elle partit, et je restai brisé de tant d’émotions, fatigué de ma victoire, incertain si j’allais me sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus la quitter.

Je fus plus faible après son départ que je ne l’avais été en sa présence. Elle m’écrivait des lettres délirantes. Il y avait en moi une sorte d’antipathie instinctive que son langage et ses manières réveillaient par instants, et qui s’effaçait quand son souvenir me revenait accompagné de tant de preuves d’abnégation et d’emportement. Et puis la solitude me devenait insupportable. D’autres folies me sollicitaient. La Boccaferri m’abandonnait, Célio m’avait trompé. Le monde était vide, sans un être à aimer exclusivement. Les huit jours expirés, je fis venir un voiturin pour me rendre à Milan.

On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma porte ; j’entrai dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d’œil.

J’étais venu à Turin avec l’intention d’y passer un certain temps. J’aimais cette ville, qui me rappelait toute mon enfance, et où j’avais conservé de bonnes relations. J’avais loué un des plus agréables logements d’artiste ; mon atelier était excellent, et, le jour où je m’y étais installé, j’avais travaillé avec délices, me flattant d’y oublier tous mes soucis et d’y faire des progrès rapides. L’arrivée de la duchesse avait brisé ces doux projets, et, en quittant cet asile, je tremblai que tout ne fût brisé dans ma vie. Il me prit un remords, une terreur, un regret, sous lesquels je me débattis en vain. Je me jetai sur un sofa ; on m’appelait dans la rue ; le conducteur du voiturin s’impatientait ; ses petits chevaux, qui étaient jeunes et fringants, grattaient le pavé. Je ne bougeais pas. Je n’avais pas la force de me dire que je ne partirais point ; je me disais avec une certaine satisfaction puérile que je n’étais pas encore parti.

Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma porte. Je vois encore sa casquette de loutre et sa casaque de molleton. Il avait une bonne figure à la fois mécontente et amicale. C’était un ancien militaire, irrité de mon inexactitude, mais soumis à l’idée de subordination. « Eh ! mon cher monsieur, les jours sont si courts dans cette saison ! la route est si mauvaise ! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous ? Il y a une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits chevaux ne demandent qu’à courir pour votre service. » Ce fut là toute sa plainte.— « C’est juste, ami, lui dis-je, monte sur ton siége, me voilà ! »

Il sortit ; je me disposai à en faire autant. Un papier qui voltigeait sur le plancher arrêta mes regards. Je le ramassai : c’était un feuillet détaché de mon album. Je reconnus la composition que j’avais esquissée dans la nuit où Célio m’avait ramené à ma demeure, à Vienne, après son fiasco. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de théâtre de Célio. Je me reportai à cette nuit d’insomnie où la duchesse m’était apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si grande.

LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.

Je ne sais quelle réaction se fit en moi. Je courus vers la porte ; j’ordonnai au vetturino de dételer et de s’en aller. Je rentrai ; je respirai ; je mis mon album sur une table comme pour reprendre possession de mon atelier, de mon travail et de ma liberté ; puis l’effroi de la solitude me saisit. Ces grandes murailles nues d’un atelier me serrèrent le cœur. Je retombai sur le sofa, et je me mis a pleurer, à sangloter, presque, comme un enfant qui subit une pénitence et se désole à l’aspect de la chambre qui va lui servir de prison.

Tout à coup une voix de femme qui chantait dans la rue me fit entendre les premières phrases de cet air du Don Juan de Mozart :

Vedrai, Carino

Se sei buonfuo,

Che bel rimedio

Ti voglio dar.

Était-ce un rêve ? J’entendais la voix de Cécilia Boccaterri. Je l’avais entendue deux fois dans le rôle de Zerline, où elle avait une naïveté charmante, mais où elle manquait de la nuance de coquetterie nécessaire. En cet instant, il me sembla qu’elle s’adressait à moi avec une tendresse caressante qu’elle n’avait jamais eue en public, et qu’elle m’appelait avec un accent irrésistible. Je bondis vers la porte ; je m’élançai dehors : je ne trouvai que le vetturino qui dételait. Je me livrai à mille recherches minutieuses. La rue et tous les alentour étaient déserts. Il faisait à peine jour, et une bise piquante soufflait des montagnes. « Reviens demain, dis-je à mon conducteur en lui donnant un pourboire ; je ne puis partir aujourd’hui. »

Je passai vingt-quatre heures à chercher et à m’informer. Je demandais la Boccaferri, son père et Célio, au ciel et à la terre. Personne ne savait ce que je voulais dire. L’un me disait que le vieil ivrogne de Boccaferri était mort depuis dix ans ; l’autre, que ce Boccaferri n’avait jamais eu de fille ; tous, que le fils de la Floriani devait être en Angleterre, parce qu’il avait traversé Turin deux mois auparavant en disant qu’il était engagé à Londres.

Je me dis que j’avais eu une hallucination, que ce n’était pas la voix de Cécilia qui m’avait chanté ces quatre vers beaucoup trop tendres pour elle ; mais pendant ces vingt-quatre heures, mon émotion avait changé d’objet ; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au point du jour, le brave vetturino était à ma porte comme la veille. Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je chargeai moi-même mes effets ; je m’installai dans son frêle legno (c’est comme on dirait à Paris un sapin), et je lui ordonnai de marcher vers l’ouest.

— Eh quoi ! Seigneurie, ce n’est pas la route de Milan !

— Je le sais bien ; je ne vais plus à Milan.

— Alors, mon maître, dites-moi où nous allons.

— Où tu voudras, mon ami ; allons le plus loin possible, du côté opposé à Milan.

— Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là ; mais encore voudrais-je savoir si c’est à Paris ou à Rome qu’il faut aller.

— Va vers la France, tout droit vers la France, lui dis-je, obéissant à un instinct spontané. Je t’arrêterai quand je serai fatigué, ou quand la belle nature m’invitera à la contempler.

— La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit en souriant le brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes ! Nous ne passerons pas aisément le Mont-Cenis !

— Nous verrons bien ; d’ailleurs nous ne le passerons peut-être pas. Allons, partons. J’ai besoin de voyager. Pourvu que ta voiture roule et m’éloigne de Mifan, comme de Turin, c’est tout ce qu’il me faut pour aujourd’hui.

— Allons, allons ! dit-il en fouettant ses chevaux, qui firent une longue glissade sur le pavé cristallisé par la gelée, tête d’artiste, tête de fou ! mais les gens raisonnables sont souvent bêtes et toujours avares. Vivent les artistes !