Le Château des désertes/Chapitre II

Le Château des désertes
Calmann Lévy (p. 14-25).

II. — LE VER LUISANT.Modifier

Il y avait alors au théâtre impérial une chanteuse qui eût fait quelque impression sur moi, si la duchesse de… ne se fût emparée plus victorieusement de mes pensées. Cette chanteuse n’était ni de la première beauté, ni de la première jeunesse, ni du premier ordre de talent. Elle se nommait Cécilia Boccaferri ; elle avait une trentaine d’années, les traits un peu fatigués, une jolie taille, de la distinction, une voix plutôt douce et sympathique que puissante ; elle remplissait sans fracas d’engouement, comme sans contestation de la part du public, l’emploi de seconda donna.

Sans m’éblouir, elle m’avait plu hors de la scène plutôt que sur les planches. Je la rencontrais quelquefois chez un professeur de chant qui était mon ami et qui avait été son maître, et dans quelques salons où elle allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on, fort sagement, et faisait vivre son père, vieux artiste paresseux et désordonné. C’était une personne modeste et calme que l’on accueillait avec égard, mais dont on s’occupait fort peu dans le monde.

Elle entra en même temps que Célio, et, bien qu’elle ne s’occupât jamais du public lorsqu’elle était à son rôle, elle tourna les yeux vers la loge d’avant-scène où j’étais avec la duchesse. Il y eut dans ce regard furtif et rapide quelque chose qui me frappa : j’étais disposé à tout remarquer et à tout commenter ce soir-là.

Célio Floriani était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, d’une beauté accomplie. On disait qu’il était tout le portrait de sa mère, qui avait été la plus belle femme de son temps. Il était grand sans l’être trop, svelte sans être grêle. Ses membres dégagés avaient de l’élégance, sa poitrine large et pleine annonçait la force. La tête était petite comme celle d’une belle statue antique, les traits d’une pureté délicate avec une expression vive et une couleur solide ; l’œil noir étincelant, les cheveux épais, ondés et plantés au front par la nature selon toutes les règles de l’art italien ; le nez était droit, la narine nette et mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, la bouche vermeille et bien découpée, la moustache fine et encadrant la lèvre supérieure par un mouvement de frisure naturelle d’une grâce coquette ; les plans de la joue sans défaut, l’oreille petite, le cou dégagé, rond, blanc et fort, la main bien faite, le pied de même, les dents éblouissantes, le sourire malin, le regard très-hardi… Je regardai la duchesse… Je la regardai d’autant mieux, qu’elle n’y fit point attention, tant elle était absorbée par l’entrée du débutant.

La voix de Célio était magnifique, et il savait chanter ; cela se jugeait dés les premières mesures. Sa beauté ne pouvait pas lui nuire : pourtant, lorsque je reportai mes regards de la duchesse à l’acteur, ce dernier me parut insupportable. Je crus d’abord que c’était prévention de jaloux ; je me moquai de moi-même ; je l’applaudis, je l’encourageai d’un de ces bravo à demi-voix que l’acteur entend fort bien sur la scène. Là je rencontrai encore le regard de mademoiselle Boccaferri attaché sur la duchesse et sur moi. Cette préoccupation n’était pas dans ses habitudes, car elle avait un maintien éminemment grave et un talent spécialement consciencieux.

Mais j’avais beau faire le dégagé : d’une part, je voyais la duchesse en proie à un trouble inconcevable, à une émotion qu’elle ne pouvait plus me cacher, on eût dit qu’elle ne l’essayait même pas ; d’autre part, je voyais le beau Célio, en dépit de son audace et de ses moyens, s’acheminer vers une de ces chutes dont on ne se relève guère, ou tout au moins vers un de ces fiasco qui laissent après eux des années de découragement et d’impuissance. En effet, ce jeune homme se présenta avec un aplomb qui frisait l’outrecuidance. On eût dit que le nom qu’il portait était écrit par lui sur son front pour être salué et adoré sans examen de son individualité ; on eût dit aussi que sa beauté devait faire baisser les yeux, même aux hommes. Il avait cependant du talent et une puissance incontestable : il ne jouait pas mal, et il chantait bien ; mais il était insolent dans l’âme, et cela perçait par tous ses pores. La manière dont il accueillit les premiers applaudissements déplut au public. Dans son salut et dans son regard, on lisait clairement cette modeste allocution intérieure : « Tas d’imbéciles que vous êtes, vous serez bientôt forcés de m’applaudir davantage. Je méprise le faible tribut de votre indulgence ; j’ai droit à des transports d’admiration. »

Pendant deux actes, il se maintint à cette hauteur dédaigneuse ; et le public incertain lui pardonna généreusement son orgueil, voulant voir s’il le justifierait, et si cet orgueil était un droit légitime ou une prétention impertinente. Je n’aurais su dire moi-même lequel c’était, car je l’écoutais avec un désintéressement amer. Je ne pouvais plus douter de l’engouement de ma compagne pour lui ; je le lui disais, même assez malhonnêtement, sans la fâcher, sans la distraire ; elle n’attendait qu’un moment d’éclatant triomphe de Célio pour me dire que j’étais un fat et qu’elle n’avait jamais pensé à moi.

Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, c’était un duo du troisième acte avec la signora Boccaferri. Cette sage créature semblait s’y prêter de bonne grâce et vouloir s’effacer derrière le succès du débutant. Célio s’était ménagé jusque-là ; il arrivait à un effet avec la certitude de le produire.

Mais que se passa-t-il tout d’un coup entre le public et lui ? Nul ne l’eût expliqué, chacun le sentit. Il était là, lui, comme un magnétiseur qui essaie de prendre possession de son sujet, et qui ne se rebute pas de la lenteur de son action. Le public était comme le patient, à la fois naïf et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer le charme pour se dire : « Celui-ci est un prophète ou un charlatan. » Célio ne chanta pourtant pas mal, la voix ne lui manqua pas ; mais il voulut peut-être aider son effet par un jeu trop accusé : eut-il un geste faux, une intonation douteuse, une attitude ridicule ? Je n’en sais rien. Je regardai la duchesse prête à s’évanouir, lorsqu’un froid sinistre plana sur toutes les têtes, un sourire sépulcral effleura tous les visages. L’air fini, quelques amis essayèrent d’applaudir ; deux on trois chut discrets, contre lesquels personne n’osa protester, firent tout rentrer dans le silence. Le fiasco était consommé.

La duchesse était pâle comme la mort ; mais ce fut l’affaire d’un instant. Reprenant l’empire d’elle-même avec une merveilleuse dextérité, elle se tourna vers moi, et me dit en souriant, en affrontant mon regard comme si rien n’était changé entre nous : — Allons, c’est trois ans d’étude qu’il faut encore à ce chanteur-là ! Le théâtre est un autre lieu d’épreuve que l’auditoire bienveillant de la vie privée. J’aurais pourtant cru qu’il s’en serait mieux tiré. Pauvre Floriani, comme elle eùt souffert si cela se fût passé de son vivant ! Mais qu’avez-vous donc, monsieur Salentini ? On dirait que vous avez pris tant d’intérêt à ce début, que vous vous sentez consterné de la chute ?

— Je n’y songeais pas, Madame, répondis-je ; je regardais et j’écoutais mademoiselle Boccaferri, qui vient de dire admirablement bien une toute petite phrase fort simple.

— Ah ! bah ! vous écoutez la Boccaferri, vous ? Je ne lui fais pas tant d’honneur. Je n’ai jamais su ce qu’elle disait mal ou bien.

— Je ne vous crois pas, Madame ; vous êtes trop bonne musicienne et trop artiste pour n’avoir pas mille fois remarqué qu’elle chante comme un ange.

— Rien que cela ! À qui en avez-vous, Salentini ? Est-ce vraiment de la Boccaferri que vous me parlez ? J’ai mal entendu, sans doute.

— Vous avez fort bien entendu, Madame ; Cecilia Boccaferri est une personne accomplie et une artiste du plus grand mérite. C’est votre doute à cet égard qui m’étonne.

— Oui-da ! vous êtes facétieux aujourd’hui, reprit la duchesse sans se déconcerter.

Elle était charmée de me supposer du dépit ; elle était loin de croire que je fusse parfaitement calme et détaché d’elle, ou au moment de l’être.

— Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J’ai toujours fait grand cas des talents qui se respectent et qui se tiennent, sans aigreur, sans dégoût et sans folle ambition, à la place que le jugement public leur assigne. La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes qui n’ont pas besoin de bruit et de couronnes pour se maintenir dans la bonne voie. Son organe manque d’éclat, mais son chant ne manque jamais d’ampleur. Ce timbre, un peu voilé, a un charme qui me pénètre. Beaucoup de prime donne fort en vogue n’ont pas plus de plénitude ou de fraîcheur dans le gosier ; il en est même qui n’en ont plus du tout. Elles appellent alors à leur aide l’artifice au lieu de l’art, c’est-à-dire le mensonge. Elles se créent une voix factice, une méthode personnelle, qui consiste à sauver toutes les parties défectueuses de leur registre pour ne faire valoir que certaines notes criées, chevrotées, sanglotées, étouffées, qu’elles ont à leur service. Cette méthode, prétendue dramatique et savante, n’est qu’un misérable tour de gibecière, un escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants sont seuls dupes ; mais, à coup sûr, ce n’est plus là du chant, ce n’est plus de la musique. Que deviennent l’intention du maître, le sens de la mélodie, le génie du rôle, lorsqu’au lieu d’une déclamation naturelle, et qui n’est vraisemblable et pathétique qu’à la condition d’avoir des nuances alternatives de calme et de passion, d’abattement et d’emportement, la cantatrice, incapable de rien dire et de rien chanter, crie, soupire et larmoie son rôle d’un bout à l’autre ? D’ailleurs, quelle couleur, quelle physionomie, quel sens peut avoir un chant écrit pour la voix, quand, à la place d’une voix humaine et vivante, le virtuose épuisé, met un cri, un grincement, une suffocation perpétuels ? Autant vaut chanter Mozart avec la pratique de Pulcinella sur la langue ; autant vaut assister aux hurlements de l’épilepsie. Ce n’est pas davantage de l’art, c’est de la réalité plus positive.

— Bravo, monsieur le peintre ! dit la duchesse avec un sourire malin et caressant ; je ne vous savais pas si docte et si subtil en fait de musique ! Pourquoi est-ce la première fois que vous en parlez si bien ? J’aurais toujours été de votre avis… en théorie, car vous faites une mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri a précisément une de ces voix usées et flétries qui ne peuvent plus chanter.

— Et pourtant, repris-je avec fermeté, elle chante toujours, elle ne fait que chanter ; elle ne crie et ne suffoque jamais, et c’est pour cela que le public frivole ne fait point d’attention à elle. Croyez-vous qu’elle soit si peu habile qu’elle ne pût viser à l’effet tout comme une autre, et remplacer l’art par l’artifice, si elle daignait abaisser son âme et sa science jusque-là ? Que demain elle se lasse de passer inaperçue et qu’elle veuille agir sur la fibre nerveuse de son auditoire par des cris, elle éclipsera ses rivales, je n’en doute pas. Son organe, voilé d’habitude, est précisément de ceux qui s’éclaircissent par un effort physique, et qui vibrent puissamment quand le chanteur veut sacrifier le charme à l’étonnement, la vérité à l’effet.

— Mais alors, convenez-en vous-même, que lui reste-t-il, si elle n’a ni le courage et la volonté de produire l’effet par un certain artifice, ni la santé de l’organe qui possède le charme naturel ? Elle n’agit ni sur l’imagination trompée, ni sur l’oreille satisfaite, cette pauvre fille ! Elle dit proprement ce qui est écrit dans son rôle ; elle ne choque jamais, elle ne dérange rien. Elle est musicienne, j’en conviens, et utile dans l’ensemble ; mais, seule, elle est nulle. Qu’elle entre, qu’elle sorte, le théâtre est toujours vide quand elle le traverse de ses bouts de rôle et de ses petites phrases perlées.

— Voilà ce que je nie, et, pour mon compte, je sens qu’elle remplit, non pas seulement le théâtre de sa présence, mais qu’elle pénètre et anime l’opéra de son intelligence. Je nie également que le défaut de plénitude de son organe en exclue le charme. D’abord ce n’est pas une voix malade, c’est une voix délicate, de même que la beauté de mademoiselle Boccaferri n’est pas une beauté flétrie, mais une beauté voilée. Cette beauté suave, cette voix douce, ne sont pas faites pour les sens toujours un peu grossiers du public ; mais l’artiste qui les comprend devine des trésors de vérité sous cette expression contenue, où l’âme tient plus encore qu’elle ne promet et ne s’épuise jamais, parce qu’elle ne se prodigue point.

— Oh ! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini ! s’écria la duchesse en riant et en me tendant la main d’un air enjoué et affectueux : je ne vous savais pas amoureux de la Boccaferri ; si je m’en étais doutée, je ne vous aurais pas contrarié en disant du mal d’elle. Vous ne m’en voulez pas ? vrai, je n’en savais rien !

Je regardai attentivement la duchesse. Qu’elle eût été sincère dans son désintéressement, je redevenais amoureux ; mais elle ne put soutenir mon regard, et l’étincelle diabolique jaillit du sien à la dérobée.

— Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai faiblement, vous n’aurez jamais à vous excuser d’une maladresse, et moi, je n’ai jamais été amoureux de mademoiselle Boccaferri avant cette représentation, où je viens de la comprendre pour la première fois.

— Et c’est moi qui vous ai aidé, sans doute, à faire cette découverte ?

— Non, Madame, c’est Célio Floriani.

La duchesse frémit, et je continuai fort tranquillement : — C’est en voyant combien ce jeune homme avait peu de conscience que j’ai senti le prix de la conscience dans l’art lyrique, aussi clairement que je le sens dans l’art de la peinture et dans tous les arts.

— Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de reprendre parti pour Célio. Je n’ai pas vu qu’il manquât de conscience, ce beau jeune homme ; il a manqué de bonheur, voilà tout.

— Il a manqué à ce qu’il y a de plus sacré, repris-je froidement ; il a manqué à l’amour et au respect de son art. Il a mérité que le public l’en punit, quoique le public ait rarement de ces instincts de justice et de fierté. Consolez-vous pourtant, Madame, son succès n’a tenu qu’à un fil, et, en procédant par l’audace et le contentement de soi-même, un artiste peut toujours être applaudi, faire des dupes, voire des victimes ; mais moi, qui vois très-clair et qui suis tout à fait impartial dans la question, j’ai compris que l’absence de charme et de puissance de ce jeune homme tenait à sa vanité, à son besoin d’être admiré, à son peu d’amour pour l’œuvre qu’il chantait, à son manque de respect pour l’esprit et les traditions de son rôle. Il s’est nourri toute sa vie, j’en suis sûr, de l’idée qu’il ne pouvait faillir et qu’il avait le don de s’imposer. Probablement c’est un enfant gâté. Il est joli, intelligent, gracieux ; sa mère a dû être son esclave, et toutes les dames qu’il fréquente doivent l’enivrer de voluptés. Celle de la louange est la plus mortelle de toutes. Aussi s’est-il présenté devant le public comme une coquette effrontée qui éclabousse le pauvre monde du haut de son équipage. Personne n’a pu nier qu’il fût jeune, beau et brillant ; mais on s’est mis à le haïr, parce qu’on a senti dans son maintien quelque chose de la coquette. Oui, coquette est le mot. Savez-vous ce que c’est qu’une coquette, madame la duchesse ?

— Je ne le sais pas, monsieur Salentini ; mais vous, vous le savez, sans doute ?

— Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par son air de dédain, c’est une femme qui fait par vanité ce que la courtisane fait par cupidité ; c’est un être qui fait le fort pour cacher sa faiblesse, qui fait semblant de tout mépriser pour secouer le poids du mépris public, qui essaie d’écraser la foule pour faire oublier qu’elle s’abaisse et rampe devant chacun en particulier ; c’est un mélange d’audace et de lâcheté, de bravade téméraire et de terreur secrète…. À Dieu ne plaise que j’applique ce portrait dans toute sa rigueur à aucune personne de votre connaissance ! À Célio même, je ne le ferais pas sans restriction. Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent le succès sans conscience et sans recueillement sont un peu dans la voie de la courtisane sans le savoir ; ils feignent de mépriser le jugement d’autrui, et ils n’ont travaillé toute leur vie qu’à l’obtenir favorable ; ils ne sont si irrités de manquer leur triomphe que parce que le triomphe a été leur unique mobile. S’ils aimaient leur art pour lui-même, ils seraient plus calmes et ne feraient pas dépendre leurs progrès d’un peu plus ou moins de blâme ou d’éloge. Les courtisanes affectent de mépriser la vertu qu’elles envient. Les artistes dont je parle affectent de se suffire à eux-mêmes, précisément parce qu’ils se sentent mal avec eux-mêmes. Célio Floriani est le fils d’une vraie, d’une grande artiste. Il n’a pas voulu suivre les traditions de sa mère, il en est trop cruellement puni ! Dieu veuille qu’il profite de la leçon, qu’il ne se laisse point abattre, et qu’il se remette à l’étude sans dégoût et sans colère ! Voulez-vous que j’aille le trouver de votre part, Madame, et que je l’invite à souper chez vous au sortir du spectacle ? Il doit avoir besoin de consolation, et ce serait généreux à vous de le traiter d’autant mieux qu’il est plus malheureux. Nous voici au finale. J’ai mes entrées sur le théâtre, j’y vais et je vous l’amène.

— Non, Salentini, répondit la duchesse. Je ne comptais point souper ce soir, et, si vous voulez prolonger la veillée, vous allez venir prendre du thé avec moi et le marquis… dont la somnolence opiniâtre nous laisse le champ libre pour causer. Il me semble que nous avons beaucoup de choses à nous dire… à propos de Célio Floriani précisément. Celui-ci serait de trop dans notre entretien, pour moi comme pour vous.

Elle accompagna ces paroles d’un regard plein de langueur et de passion, et se leva pour prendre mon bras ; mais j’esquivai cet honneur en me plaçant derrière son sigisbée. Cette femme, qui n’aimait les jeunes talents que dans la prévision du succès, et qui les abandonnait si lestement quand ils avaient échoué en public, me devenait odieuse tout d’un coup ; elle me faisait l’effet de ces enfants méchants et stupides qui poursuivent le ver luisant dans les herbes, qui le saisissent, le réchauffent et l’admirent tant que le phosphore l’illumine, puis l’écrasent quand le toucher de leur main indiscrète l’a privé de sa lumière. Parfois ils le torturent pour le ranimer, mais le pauvre insecte s’éteint de plus en plus. Alors on le tue : il ne jette plus d’éclat, il ne brille plus, il n’est plus bon à rien. « Pauvre Célio ! pensais-je, qu’as-tu fait de ton phosphore ? Rentre dans la terre, ou crains qu’on ne marche sur toi…. Mais à coup sûr ce n’est pas moi qui profiterai du tête-à-tête qu’on t’avait ménagé pour cette nuit en cas d’ovation. J’ai encore un peu de phosphore, et je veux le garder. »

— Eh bien, dit la duchesse d’un ton impérieux, vous ne venez pas ?

— Pardon, Madame, répondis-je, je veux aller saluer mademoiselle Boccaferri dans sa loge. Elle n’a pas eu plus de succès ce soir que les autres fois, et elle n’en chantera pas moins bien demain. J’aime beaucoup à porter le tribut de mon admiration aux talents ignorés ou méconnus qui restent eux-mêmes et se consolent de l’indifférence de la foule par la sympathie de leurs amis et la conscience de leur force. Si je rencontre Célio Floriani, je veux faire connaissance avec lui. Me permettez-vous de me recommander de Votre Seigneurie ? Nous sommes tous deux vos protégés.

La duchesse brisa son éventail et sortit sans me répondre. Je sentis que sa souffrance me faisait mal ; mais c’était le dernier tressaillement de mon cœur pour elle. Je m’élançai dans les couloirs qui menaient au théâtre, résolu, en effet, à porter mon hommage à Cécilia Boccaferri.