L'Action sociale (p. 11-14).

IV

ROI CONTRE PROPHÈTE


caïus oppius à tullius


Jean le Baptiste, tel est le nom du prophète dont je t’ai parlé dans ma première lettre, et qui vient d’être emprisonné par l’ordre du roi de Galilée. Son histoire mérite d’être contée.

Tu sais que la Galilée et la Pérée sont gouvernées sous le protectorat de Rome, dans une mesure plus ou moins restreinte, par le roi Hérode.

Il est un des fils d’Hérode le Grand ; mais il n’a hérité que des vices de son père.

Marié à la fille d’Arétas, roi d’Arabie, il a séduit et enlevé Hérodiade, femme de son frère Philippe, et en même temps sa nièce, et il l’a épousée.

La fille d’Arétas est retournée chez son père, qui a juré haine et vengeance à Hérode, et qui guette une occasion favorable pour lui faire la guerre.

Mais en attendant Hérodiade jouit de sa nouvelle royauté, et les deux amants se livrent à tous les plaisirs.

Il habite un palais remarquable d’élégance et de faste, dans la jolie ville de Tibériade, ainsi nommée en l’honneur de notre empereur. C’est une cité de date récente, et dont Hérode a fait un centre cosmopolite, en même temps qu’une ville romaine. Elle est admirablement située au bord du lac, non loin de Magdala ; et quand j’y fais une course, j’y retrouve en petit les thermes, les portiques, les théâtres, et les lieux d’amusements de Rome.

Les Galiléens sont fort scandalisés de la conduite de leur roi ; mais la terreur qu’il inspire leur a imposé silence, et ce couple incestueux et adultère bravait en paix la conscience publique, lorsqu’une voix puissante s’est fait entendre, et a dénoncé le scandale.

C’était la voix du prophète Jean, surnommé le Baptiste, parce qu’il baptisait ses disciples dans les eaux du Jourdain. Voilà mon cher ami un type extraordinaire et qui aurait fait sensation sur le forum romain.

C’est un homme qui incarne le désert, dans lequel il a vécu vingt ans. Vingt ans, il a gardé le silence, et tout à coup, il est devenu une voix, mais une voix comme on n’en avait jamais entendu. Non-seulement sa bouche parle ; mais sa physionomie, son attitude, son geste, sa vie, tout parle en lui, et tout est éloquent. Après avoir été le mutisme personnifié, il est devenu l’incarnation de la parole ; et quand on lui demande qui il est, il répond : ego sum vox !

Il parle comme parlait peut-être l’homme de la nature primitive ; ou plutôt, il parle le langage d’un monde mystérieux que nous ne connaissons pas, et qui a dû lui être révélé dans des visions de sa vie solitaire.

Voilà l’homme qui a osé se dresser en face d’Hérode Antipas. Dans les synagogues, aux bords du Jourdain, et sur les grèves mêmes de Tibériade, partout où sa prédication attirait la foule, Jean lançait les plus terribles anathèmes contre le roi et sa vie scandaleuse.

Les gardes du palais l’ont arrêté, et traduit devant Hérode. Mais, là, en présence des courtisans et d’Hérodiade, tout frémissant d’indignation il a continué d’accuser, au lieu de s’excuser, et il a dit au couple royal : « Votre conduite est criminelle. »

La reine indignée, a voulu que Jean fût immédiatement mis à mort ; mais le roi n’a pas voulu, et il a fait conduire le prisonnier au donjon de son château de Machérous, au fond des montagnes de Moab, dans la Pérée.

Je revenais hier de faire une course au sud de Tibériade, qui est à six milles de Magdala, et j’arrivais aux portes de la ville lorsque j’ai rencontré le malheureux prophète traîné par les soldats galiléens.

Il avait la tête et les pieds nus, et il portait un vêtement grossier en poil de chameau. Mais sa chevelure flottait au vent dans une espèce d’auréole lumineuse, et ses yeux levés vers le ciel lançaient des éclairs.

Les soldats le bafouaient et l’injuriaient, mais il paraissait ne pas les entendre. Sa bouche éloquente qui a soulevé tout un peuple était close à jamais peut-être.

Et voilà, mon cher Tullius, comment les maîtres de la terre savent étouffer le cri des consciences honnêtes, et les voix courageuses qui osent proclamer la vérité et défendre la morale ! Tu vois bien que le monde a besoin d’être régénéré, et qu’il est grand temps qu’il vienne ce Messie que les Juifs attendent.

Vale. 20 décembre, 780 — Magdala.