VI. Le pas de Soucy, la légende de Sainte-Énimie et les Vignes.


Je dis adieu à Justin Montginoux et je pars avec Fortuné Paradan. Un excellent petit chemin de chars, ouvert depuis 1880, circule à mi-côte au milieu d’un chaos grandiose aussi saisissant d’aspect que celui d’Héas dans les Pyrénées et plus étrange encore, grâce à la présence de l’Aiguille et de la Sourde, à la grande falaise de la Roche-Rouge.

En amont s’élèvent les grandes falaises du cirque des Baumes ; à côté de vous, sur la rive droite, l’énorme bloc de la Sourde ; sur la rive gauche, la belle muraille verticale de la Roche-Rouge, et plus loin, à mi-côte, le grand monolithe de l’Aiguille, haut de 80 mètres et qui, légèrement penché en avant, semble regarder de loin le Tarn, écrasé sous un chaos de blocs écroulés. Le Tarn s’engouffre sous ces blocs avec un bruit effroyable dans les grandes crues, puis remonte en gros bouillons à 400 mètres environ de distance et reprend son cours apparent, au milieu de brisants qui peu à peu disparaissent.

Deux fois on m’a raconté la légende du pas de Soucy, mais, la version donnée par M. de Malafosse étant beaucoup plus complète que les récits qui m’ont été faits, je la citerai textuellement.

« Sainte Énimie, en venant s’établir à Burle, avait profondément contrarié le diable jusque-là paisible, dans une région à moitié païenne où les abens (ou avèns) lui servaient pour sortir de l’enfer avec facilité. Voyant que ses tentatives n’avaient aucun effet sur la sainte, il s’en prit à ses nonnes, qu’il troublait profondément. Énimie, comprenant d’où venait le désordre, obtint de Dieu le pouvoir d’enchainer le démon s’il s’introduisait dans le couvent. Mais le difficile était d’atteindre le Malin. Surpris cependant un jour, il s’échappe et se mit à fuir le long du Tarn. La sainte se lança à sa poursuite à travers ces affreux rochers. La chasse fut longue, difficile, car Satan connaissait tous les détours, tous les passages. On arriva ainsi au cirque des Baumes. Saint Ilère était dans son ermitage ; il avait été averti et devait donner son aide à Énimie. Hélas ! le démon se fit si petit, ou bien le saint était plongé dans une telle oraison, qu’il ne vit rien. Haletante, épuisée, Énimie s’arrêta ; le démon allait plonger dans le gouffre du Tarn pour gagner de là les enfers, lorsque tout à coup la sainte se jette à genoux et s’écrie : « À mon secours, montagne, arrête-le ! » À sa voix, les rochers s’élancent du haut des falaises et se précipitent sur l’ennemi. Son pied touchait déjà le bord du gouffre, quand l’effroyable masse de la Sourde le saisit ; la Roche-Aiguille, gênée dans la descente par sa haute taille, était encore à mi-côte : « As-tu besoin de moi, ma sœur ? crie-t-elle à la Sourde. — C’est inutile, je le tiens bien », lui répond sa compagne.

La Roche-Aiguille. — Dessin de Vuillier, d’après nature.

« Le diable pris, Énimie fit un geste et tous les rocs s’immobilisèrent dans leur course. C’est pour cette raison que plusieurs d’entre eux et des plus gros sont encore aujourd’hui penchés en avant ; peut-être aussi écoutent-ils si l’on entend encore le rugissement du diable pris au piège. »

Une autre légende, moins connue et moins jolie, attribue à saint Ilère la gloire du combat et modifie le dénouement : sainte Énimie ayant prié le Seigneur de la débarrasser du démon, saint Ilère reçoit l’ordre de se mettre à la poursuite du diable ; aussitôt il poursuit l’espace de huit mille pas en aval du Tarn le démon, qui avait pris la forme d’un dragon, l’accule au gouffre du Tarn et, au nom de la Croix, lui ordonne de s’y précipiter. Le démon, obligé d’obéir, plonge dans le gouffre, espérant bien revenir… sur l’eau ; mais le saint, pour tromper l’attente du Trompeur, fait un signe : la montagne s’écroule sur le gouffre, et le démon est à jamais enseveli[1].


D’après M. de Malafosse, qui a étudié avec un soin extrême la géologie des gorges du Tarn, il y a au pas de Soucy deux chaos d’époques géologiques différentes : l’un, produit par la rupture de la digue qui retenait les eaux du Tarn dans le cirque des Baumes, serait de l’époque quaternaire ; l’autre, produit par l’écroulement d’une partie des falaises des Roches-Rouges, serait de date récente. Peut-être ce dernier chaos fut-il causé par le tremblement de terre de l’an 580 qui, au dire de Grégoire de Tours, fit tomber d’immenses pierres dans les monts Pyrénées et dont la commotion se fit sentir dans les pays voisins. Dans cette hypothèse assez vraisemblable, il y aurait eu presque concordance entre la date de la formation du chaos et l’époque à laquelle vivaient saint Ilère et sainte Énimie, et il n’y aurait dès lors rien d’étonnant à ce que la tradition eût rattaché à la légende des deux saints le souvenir d’un fait extraordinaire qui avait dû vivement frapper tous les esprits.

Pas de Soucy. — Dessin de Vuillier, d’après nature.


Sortons du chaos et continuons notre route. Voici la source de Fontmaure qui naît en gros bouillons au niveau de la rivière ; plus loin les sources de Soucy et de Bouldoire jaillissent au milieu des rochers. Sur la rive gauche sort la belle source du Maynial. Des noyers, des arbres fruitiers bordent le chemin, cachant à moitié le grand éperon du causse de Sauveterre, qui, très haut, sur l’une de ces plates-formes, porte le hameau et les ruines du château de Dolan, autrefois l’une des plus fortes et des plus célèbres forteresses du Gévaudan. Bientôt (20 minutes du Pas-de-Soucy) nous arrivons aux Vignes (414 mètres), étagées sur les pentes, dans un bassin de verdure entouré de roches ensoleillées.

  1. Officium Sanctæ-Enimiæ, manuscrit du quatorzième siècle. Bibliothèque nationale, fonds latin, no913. Ce manuscrit a été imprimé et publié en 1883 par M. l’abbé Pourcher à Saint-Martin-de-Boubal (Lozère) : petit in-16.