Le Cœur tendre et cruel/Partie 3

Ernest Flammarion (p. 167-247).


TROISIÈME PARTIE


I


« J’ai bien dormi ! » constate Georges comme un négociant constaterait des bénéfices.

Il a appris la valeur incalculable du sommeil et le dommage des insomnies. Comme tous ses compagnons, il s’exerce et s’exhorte à chasser l’amère prévoyance. Autant qu’il peut, il reprend la mentalité de l’animal vagabond, il se cramponne dans les contentements de la chair… La prévoyance ne reprend droit de cité qu’aux heures douloureuses, parce que, alors, elle devient bienfaisante.

Avec méthode et raffinement, il bâille, il s’étire, il respire l’air redevenu jeune comme la première feuille. Il vit, et cette vie est immense. Elle s’enfonce dans l’infini, elle s’élève jusqu’aux nuages ; elle s’épanouit comme les roses, coule comme les eaux pures dans la montagne ; elle est plus nombreuse que les némocères au crépuscule, plus bourdonnante que les abeilles et plus palpitante que les étoiles…

L’étendue est taciturne. À peine, à de longs intervalles, et très loin, un frisson d’artillerie se perd dans la voix de naïade d’une rivière. Elle mène sa course enchantée parmi les saules antiques, les glaives fins des roseaux, les sagittaires, les flouves et les joncières. Une mésange boit, les ailes étendues, avec un frémissement de jupe, deux geais s’interpellent d’une voix stridente et l’insecte répand ses armées maléfiques dans tous les défilés de l’herbe, tous les plis des feuilles et toutes les fentes de l’arbre : ses hordes emplissent l’air d’ailes, la terre de pattes fines, ou patinent sur l’eau des petits havres.

Georges connaît les grâces perfides du matin. Il l’aspire, il y recueille les consolations de mythes jamais accomplis ; il s’attarderait en cogitations vagues, si l’odeur du « jus » ne l’attirait vers une réalité presque égale à celle du sommeil.

Ce jus est une combinaison hypocrite dont l’arôme ment et dont le goût déçoit. Mais il est chaud, il est sucré ; pour les jeunes poitrines, il est vaille que vaille un réconfort. Georges l’incorpore avidement à son être : la joie animale se répand avec douceur dans les pertuis ténébreux et monte au crâne où elle réveille tous les paons et tous les rossignols du songe.

— On est mieux qu’en face ! ricane un gros garçon aux yeux de bison.

La souffrance d’hier est perdue au fond des âges. Tout est si paisible que le danger semble à jamais disparu. Les batteries sont bien camouflées, les hommes et les chevaux invisibles au sein des feuillages et des replis. Aucun Fritz sous la nue. Seul, un oiseau de France sille là-haut et garde l’espace. Une tiédeur charitable descend du firmament, circule dans la brise et pénètre la terre verdie…

L’immense tranquillité n’étonne pas Georges. Adapté à toutes les métamorphoses de la Tragédie, saturé de fatalisme, presque délivré de l’exécrable prévoyance, il accueille les parfums chauds et les parfums frais qui tourbillonnent, il subit la tyrannie suave des pollens. Son imagination le ramène au village de la relève, dans une ferme au grand auvent. Sur la plus haute marche du perron, une jeune femme est debout, qu’enveloppe un vol de pigeons bleus. La lumière, coulant sur elle à larges ondes, exagère la fraîcheur du cou et l’éclat cuivreux de la chevelure. Elle est bien équarrie, la gorge massive, les hanches fécondes ; il y a un charme voluptueux dans le partage du bras en deux zones — la zone brune, la zone blanche. La zone brune a la finesse des belles peaux ibériques, la zone blanche est fine, tendre, émouvante, éblouissante. Large ouverts, les yeux sont naïfs et paniques ; une ruse y filtre, quand ils clignent ; on ne sait s’ils sont turquins ou glauques, tellement ils oscillent d’une nuance à l’autre, selon l’éclairage.

Georges croit qu’elle est jolie, quoiqu’il en doute parfois : le visage aux lignes troubles tire sa valeur des circonstances. Le sourire lui sied ; la gravité le durcit ; rougissant, il est riche d’éclat ; la pâleur l’affine ; quelque émotion subite, dilatant les pupilles et entr’ouvrant la bouche d’aubépine rose, le baigne d’une volupté primitive.

Entré dans le tourbillon léger de cette existence, Georges y dépense ses énergies passionnées. Mais il reste dans les ténèbres. Entre elle et lui, aucune relation mentale. Leurs paroles sont incompatibles, autant que s’ils parlaient des langues différentes. Et Georges n’apprendra jamais. Des obstacles infranchissables le cernent. Il n’y a que la ressource animale : être le mâle devant la femelle, et que les gestes coïncident… À distance, il décide que ce sera possible ; à chaque pas qui le rapproche d’elle, il sent qu’il s’éloigne. L’infini les sépare…


L’artillerie ennemie gronde. L’horizon s’emplit de tonnerres. Des fumées noires et grises sinuent dans le vent ; la tempête de feu s’abat sur les tranchées et menace les batteries.

— La bataille ? se demande Georges.

— Arrive ! crie un artilleur qui passe sous le couvert.

Déjà, une des batteries commence la réplique. Les os tremblent, le crâne s’emplit de cloches, de marteaux et de secousses, une vapeur de nitre et de soufre envahit les narines.

Le capitaine clame :

— À trois mille trois cents… à trois mille sept cent cinquante…

Georges, ennuyé et triste, prend son poste de chef de pièce. Les pièces tressautent, les flammes fusent, vie sinistre, sournoise et fatale d’avant les organismes. Là-haut, les oiseaux de toile et de bois tournoient misérablement…

— La bataille ? se redemande Georges en regardant les pointeurs et les tireurs derrière leurs boucliers et les débris fumants des douilles.

Il a conscience que l’artillerie allemande attaque toute l’étendue. Une épouvantable énergie tourbillonne, les cratères mouvants crachent à tous les détours de la vallée et des collines : la bestiole humaine éparpille son sang, ses os et ses muscles. Georges, une fois de plus, a le sens profond de son néant. Il ne sait rien. Il est un coléoptère sous le bec du passereau, un chevreuil sous la dent du loup, un bouvreuil saisi par l’épervier ou une akène dans l’ouragan…

Logique, calcul et loi s’effondrent. Enveloppé dans les hasards, sans espérance qu’une chance obscure, pas même fétichique, il clame, après le capitaine, comme un écho :

— Trois mille quatre cents…

— Feu !

Des ordres mystérieux circulent ; des agents de liaison passent ; on ne sait rien, pas même de quel côté est l’offensive. Jusqu’alors, les batteries sont intactes. Fusants et percutants ont cherché en vain. Il y a des trous d’obus dans la plaine, il y en a dans la colline ; plusieurs fois, les eaux de la rivière ont rejailli ; les fumées blanches, jaunes, rousses et noires déferlent dans le beau jour.

— Trois mille…

— Deux mille huit cents !

— Deux mille trois cents !

Alors c’est eux qui mènent l’attaque ? Comme les Boches, l’inquiétude se rapproche. Elle flottait naguère, dans les horizons de la conscience ; elle croît, elle devient plus dense et plus précise. Autour des canons, chauds comme des fournaises, les douilles forment des monceaux fuligineux, excréments des organismes métalliques.

— Dix-huit cents !

« Ça y est ! » songe vaguement le jeune homme. « Ils nous défoncent ! »

Les mitrailleuses claquent intolérablement, les volcans pullulent, des larves humaines refluent, fuyards épandus en masse amorphe, organismes harassés, caducs, presque séniles, — que poursuivent les gémissements des blessés. Une explosion enveloppe l’artillerie, une fumée jaune et noire avec les serpents de la flamme : des membres s’éparpillent, une tête roule parmi les entrailles, le sang et les canons désarticulés : toute une batterie est anéantie, hors deux spectres sanglants qui rampent parmi les décombres… Et toujours les bêtes verticales affluent, troupeaux terreux, vagues incohérentes, tandis qu’on voit poindre, dans l’incendie, d’autres hordes, des êtres grisâtres qui s’avancent en chancelant, qui titubent, errent, parfois chantent misérablement. Les batteries les abattent par essaims ; ils croulent, ils roulent, ils sombrent dans la terre crevassée, mais d’autres surgissent jusqu’au fond de l’étendue… Ce sont les vainqueurs, aussi loqueteux, aussi piteux, aussi désemparés et vertigineux que les vaincus.

— Dans une minute ! songea Georges que l’épouvante emplit à pleins bords.

Le tir des 75 se débilite : les servants se raréfient ; les masses grises ne sont qu’à quatre cents mètres, dans un débordement de mitrailleuses, quand l’ordre de retraite arrive. Trop tard. À mesure que les chevaux surgissent, ils s’effondrent : deux gigantesques cadavres encadrent Georges.

— Foutus ! crie une voix.

Les canonniers dévalent avec les troupeaux. On perçoit une sorte d’hymne lamentable ; les 75 sont enveloppés puis dépassés par la masse teutonique, qui s’étale jusqu’à la rivière.

Et quand tout semble révolu, une pullulation de cratères emplit le ciel et la terre. Par centaines, les fantômes grisâtres flageolent et croulent. C’est la contre-attaque. Voici venir la vague des pauvres bougres efflanqués, que des officiers hagards dirigent vers l’inconnu. Alors, Georges s’arrête, saisi par cette multitude torpide, qui bientôt l’entraîne jusqu’aux batteries.

Du haut de la colline, on voit refluer la mélancolique vague allemande devant la triste vague française… Des canonniers sont revenus ; quelques 75 reprennent leur labeur monotone…

— On est vainqueur !

C’est vrai : cet humble remous d’insectes, c’est une victoire : on apprendra plus tard que « les Français ont enlevé toute la première ligne boche, avec un entrain admirable, capturé six mille prisonniers, dix canons, deux cents mitrailleuses. »

— Cessez le feu !

Georges est si las qu’il remarque à peine les poitrines trouées, les cervelles qui coulent les entrailles des chevaux en amas bleuâtres, et qu’il n’entend guère les lamentations sinistres auxquelles répondent tardivement des brancardiers exténués…

Tout de même, il est content, obscurément, presque stupidement, d’être une fois de plus parmi ceux qui vivent, dans la brume flottante de l’espérance.

Il a refait un pacte avec la chance.


II


Le village pue. Il distille dans le vent léger une odeur de cadavres et d’excréments. On a laissé pourrir des morts dans les ruines et les soldats répandent au hasard les résidus de la digestion. Il y a aussi, par intermittences, une fine traînée de pollens, avec l’haleine verte des bois et les baumes délicats de la prairie.

Dans le ferme, dont une moitié est calcinée, le fermier s’est fait mercanti. Il vend du pinard, de la bière, de la gnôle, du saucisson, du thé, du café, du lard, du fromage, du beurre de conserve… Cet homme plat comme une raie, aux yeux de verrat et à la bouche en croissant, émet par périodes un rire silencieux, mélancolique et avare. Pour lui aider, sa femme et sa bru. La vieille, une brute funèbre, un visage crevassé qui dessine minutieusement le squelette, des yeux qui, au fond des orbites, simulent la lueur des veilleuses, une gueule violette où la langue gîte comme un crabe.

Ces créatures exploitent immodérément la misère des soldats. Un implacable verjus coûte deux francs, un petit verre de gnôle vaut quinze à vingt sous, selon les vicissitudes… On ne sait si la bru est ou non leur complice. Sur un corsage feu, sa tête blonde répand une lueur de soierie et de meule. Aucun lac n’est aussi bleu que ses yeux, pas de coquelicot plus rouge que ses lèvres. Façonné au hasard, par un sculpteur rude et négligent, sans courbes harmonieuses, sans contours rythmiques, son visage se rattrape par une clarté de camélia ou de pivoine blanche. Tous les poilus l’ont dans la peau. Le désir sourd à travers l’étoffe pourrie des uniformes et le linge plus rance que du vieux beurre. Elle se garde. Elle use habilement du rire qui déconcerte ou de l’indignation froide qui crée la distance. Mais elle sait aussi amorcer le poisson.

C’est autour d’elle que Georges dispose ses rêves. Elle répand à petites poignées la graine d’espérance ; elle se rapproche puis s’éloigne. Sa tactique n’est pas complexe mais suffisante. Le jeune homme est déjà gorgé de souvenirs. Il souffre d’une jalousie rude comme les soldats, pénétrante comme une épine, formidable quand un officier entre en chasse.

Dans la salle qui sert d’estaminet et d’épicerie, rien à faire. Il faut assister à la poursuite des hommes, à leurs sales discours.

Georges la guette au fond du verger, où elle marche, furtive, vers la resserre aux provisions. Parfois, ils sont plusieurs à l’affût. Mais parce qu’elle a rabroué les plus hardis, il lui arrive d’être seule. Dans la pénombre, la chevelure jette une lueur luxueuse, le visage est un grand pétale de nelumbo, la bouche une bête rouge et fraîche. Cette fille semble aimer les paroles douces, presque mystérieuses, avec peu de gestes. Elle ne souffre aucun attouchement. Les entrevues sont courtes à cause des intrus, qui finissent toujours par survenir, les uns sournois, les autres joviaux.

Un matin, les soldats furent rares à la ferme. Il n’y avait qu’un vieux poilu délabré, au visage de fantôme, deux artilleurs absorbés par les cartes, un téléphoniste.

Parce que Stéphanie s’arrêta deux minutes auprès de sa table, l’absurde espérance enfla la poitrine de Georges. Dans le village blafard, troué par les obus, avec la mort naguère proche, avec tant de mâles autour d’elle, cette fille rustique et sommaire fut la fleur mystique de l’espèce, autour de laquelle bourdonnait la misérable ardeur de recommencements, l’instinct cruel qui conserve et renouvelle nos mélancoliques molécules…

Ils échangeaient des propos où éclatait leur inégalité. Mais sous ces propos, se refaisait une égalité souveraine. Il importait peu, puisque la chair des hommes était devenue aussi vile que la chair des hôtes, que Stéphanie eût l’âme grossière ou délicate. Ne suffisait-il pas qu’elle fût l’enveloppe florale, fraîche et claire, qui fait valoir le pistil. L’adolescent exilé dans la tuerie éprouvait un trouble égal à celui qu’il éprouvait auprès de Marie et de Rose.

— Vos yeux sont chaque jour plus brillants, Stéphanie, chuchotait-il, et votre cou est aussi blanc que du lait !

C’était au niveau de la fille. Elle sourit, elle goba le compliment comme elle en eût gobé un plus brutal. L’air ensemble secret et ardent de Georges ne lui déplaisait point.

— Pourquoi ne m’’aimez-vous pas un peu ? soupira-t-il.

Elle eut un petit rire bas, qui relevait la commissure des lèvres et abaissait les cils de la paupière supérieure. Une malice naturelle filtrait dans le regard à moitié dissimulé. Puis, elle eut un geste d’impuissance signifiant « qu’ils étaient trop ».

— Comment que je ferais, dit-elle… vous êtes tous après moi !

— Les autres ne vous aiment pas comme moi, Stéphanie.

Il prononçait avec dilection ce nom presque ridicule qui, peu à peu, était devenu charmant. Le rire reprit, plus bas, qui faisait trembloter la gorge brillante :

— C’est ce qu’ils disent aussi !

— Écoutez, Stéphanie, si je pouvais seulement vous parler cinq minutes.

Il avait un visage si suppliant, qu’un peu d’émoi passa sur la rustique.

— Cinq minutes ! répéta-t-elle, en chiffonnant son tablier rouge.

Elle hésitait.

— Vous me rendriez si heureux !

— Ben… v’nez dans un moment… sans avoir l’air !

Elle s’éloigna, énigmatique comme elles sont déjà au fond obscur des bourgades. Il attendit une minute, essaya de prendre un air indifférent et se glissa par le verger.

Elle était là, dans la pénombre de la resserre ; il assembla autour d’elle un flot intarissable de sensations qui la transfigurèrent, qui la firent égale, pour son cœur humilié par le servage de la mort, aux Esther, aux Phryné, aux Montespan, aux Joséphine…

— Stéphanie, murmura-t-il, comme c’est gentil de m’avoir laissé venir !

Elle sourit, vague, elle tourna son visage vers l’entrée. Une fois de plus, il chercha ces mots surhumains, à l’existence desquels croient les jeunes hommes exaltés, même auprès des Stéphanie. Comme il ne les trouvait pas, il parla au hasard :

— Même pendant là bataille, je pense à vous… Au milieu des blessés et des morts… Dès que je m’éveille, c’est vous que je vois. Ô Stéphanie, si vous saviez… vous êtes ma consolation et mon chagrin… Sans vous, tout est affreux !

Elle comprenait, mais elle était gênée par la tournure des phrases. Tout de même, elle y prenait plaisir, surtout à cause de la voix.

— Si vous m’aimiez, comme tout serait bien ! soupira-t-il.

Ceci, elle l’entendait bien ; elle fit un sourire plein d’indulgence. Mais les minutes passaient et, comme toujours, il allait sortir de la resserre avec son inquiétude… Alors, se rapprochant, et d’une voix ardente :

— Dites ?

— Quoi que je dirais ?

— Que vous m’aimez un peu.

— Un peu, fit-elle avec une pointe de malice. Pour sûr…

— Mieux que les autres ?

Elle haussa les épaules.

— J’sais pas… Je vous connais pas encore beaucoup… Tout de même !

Dans une soudaine audace, il saisit la main de Stéphanie, une main trapue, un peu râpeuse, brune et rouge. — Mais déjà le poignet était lisse, l’avant-bras rond et laiteux… Il embrassa d’abord la main, à petits coups. Elle le regardait faire, plus curieuse qu’émue. Sournoisement, la lèvre de Georges monta le long du poignet et de l’avant-bras, jusqu’à la saignée où courait un lacis de veinules bleues. Ivre alors, il saisit la fille à la taille, il gémit :

— Je vous aime… je t’aime !

C’était vrai. Il assemblait sur elle les désirs inassouvis, les idéals déçus et la volonté de vivre exaspérée par la tuerie.

Surprise, presque troublée, avec un frisson à fleur de sens, Stéphanie se laissa encore embrasser le cou, en riant d’un petit rire gras, énigmatique et sensuel… Mais quand il voulut baiser la bouche, elle retrouva sa volonté, et l’écartant des deux bras, elle exclamait :

— Non !… Non !

Une voix stridente s’éleva :

— Bas les pattes !…

Un sous-lieutenant avait pénétré dans la resserre, un homme maigre, aux yeux ronds et crapuleux, à la bouche fausse :

— J’ai vu ! ricana-t-il… Vous avez voulu violenter mademoiselle !

Déjà Stéphanie, dégagée, se sauvait le long de la muraille et disparaissait dans le verger.

— Je n’ai violenté personne ! cria Georges, saisi d’une fureur rouge

— J’ai vu… j’ai entendu… Conseil de guerre !

Quelque chose de sauvage et de terrible hurla dans la poitrine de Georges ; son visage devint si menaçant que le sous-lieutenant recula :

— Je vous répète que je n’ai violenté personne !…

Un moment, les deux hommes demeurèrent immobiles, les yeux dans les yeux.

La plus intolérable des mortifications humaines bouleversait le jeune homme, celle du mâle amoureux dominé par un autre mâle, un mâle abject, mais doué de la puissance démesurée du grade… Les forces du risque et de la destruction faillirent l’emporter, des gestes homicides s’ébauchèrent dans les muscles de Georges, mais qui demeurèrent latents.

Il baissa les yeux, fit le salut militaire, et se retira en silence. Tout le jour, il vécut dans une humiliation si affreuse qu’il avait envie de se suicider.


III


En congé de convalescence, Georges cherchait à « ressaisir » son étonnement parce que cet étonnement lui était agréable. Mais il se réadaptait malgré lui à sa chambre, à la rue, à Saint-Germain-des-Prés, à Saint-Sulpice. Son étonnement, avec tout ce qu’il comportait de volupté et de grâce, se détachait de lui ; la vie paisible lui semblait déjà toute naturelle ; il parcourait le boulevard Saint-Germain, les quais et même la rue des Canettes ou la rue Mazarine, comme il les parcourait jadis. Par éclairs, l’étonnement revenait, la joie violente de vivre après avoir cru mourir, et la nouveauté du monde devenait formidable. Puis il retombait dans l’habitude.

Une peur encore légère le tourmentait par saccades : la convalescence aurait une fin ; il faudrait retourner dans la misère brutale des combats, se remettre à haïr la méchanceté des chefs, subir la présence d’individus rances, sournois ou stupides… Cette peur se dissipait. La convalescence serait longue ; il avait quelque chance d’être réformé… Alors, remontait la préoccupation fondamentale, à laquelle la mode des jupes courtes donnait plus d’énergie.

Tant de jambes entrevues accroissaient l’empire des femmes, rendaient plus tolérables les visages des laides et rajeunissaient les vieilles !

Avec un acharnement craintif, Georges reprenait chaque jour un pourchas qu’il faisait tout pour rendre infructueux. Il suivait une silhouette à dix pas, s’arrêtant quand elle s’arrêtait et dardant vers elle son « fluide », ainsi que le lui avait conseillé un jeune homme qui pratiquait d’élémentaires occultismes. Il tendait toute sa volonté pour que la femme, par exemple, tournât la tête : lorsqu’elle la tournait, il était saisi d’une inexprimable angoisse. Souvent, il « exigeait » qu’elle vint à lui et lui parlât. Lorsqu’elle disparaissait, il recommençait avec une autre. Il ne se faisait guère d’illusion, mais ce jeu était nécessaire pour entretenir et faire patienter ses rêves.

Il lui arrivait de se mettre à la recherche de Marie ou de Rose. Il savait que Rose habitait maintenant dans le Var, mais il ignorait tout de l’existence de Marie. Il n’en poursuivait pas moins ses recherches. Elles consistaient à se promener dans la rue Gay-Lussac, ou à rôder autour des théâtres où l’on chante et des music-halls.

Un jour, pourtant, indigné de ses temporisations et de sa couardise, il s’exhorta à prendre une résolution inflexible. Dès son lever, il répéta :

— Je jure que j’en aborderai une.

Il répéta son serment avec une telle véhémence qu’il ne douta point qu’il le tiendrait et il consomma son café au lait avec stoïcisme. Tant que l’heure ne fut pas précisée, il sentit une sorte d’élargissement du destin, alléché par l’espoir d’un succès qui le sortirait de sa déchéance. À mesure que le jour avançait, il comprit qu’il fallait fixer le moment : il décida que ce serait vers six heures du soir.

Dès lors, il commença de sentir une crainte obscure, en quelque sorte viscérale, qui s’accrut continuellement. À cinq heures, il était plongé dans le marasme. Sa résolution n’était plus qu’un triste et lugubre devoir, qui le dégoûtait de l’amour et presque de la vie :

— Allons ! se dit-il, en effaçant les épaules et roidissant les muscles de son visage.

Il descendit misérablement dans la rue. Comme il n’était pas six heures encore, il se donna le loisir de faire un choix. Celles qui étaient jolies parurent inaccessibles et le remplirent d’épouvante. Il se rabattit sur des passantes ternes et à la mise modeste. Lorsque six heures sonnèrent à Saint-Germain-des-Prés, il choisit une créature vêtue de noir, un noir roussâtre et grisonnant.

— Je lui parlerai, se dit-il, quand elle atteindra la rue de Buci… Mais si elle me rabroue, dois-je en aborder une autre ?

Cette question dansa dans sa cervelle et lorsqu’il eut passé la rue de la Petite-Boucherie, elle n’était pas encore résolue. Un embarras de voitures arrêta la femme en noir au coin de la rue choisie. Alors, pâle, tremblant et pitoyable, Georges balbutia, d’une voix blanche :

— Ce coin est insupportable !

Il était tout près de la femme en noir et tournait le visage vers elle.

— Vous avez bien raison ! dit-elle.

Ses joues étaient cotonneuses, sa bouche violâtre, son nez gras, lourd et poreux ; elle fixait sur le jeune homme des yeux de souris, peu séduisants maïs rieurs.

Il chercha quelque repartie, mais ne put que dire, en montrant le marchand de vin, de l’autre côté du boulevard :

— C’est là qu’est tombé un obus…

— J’ai vu le trou ! répondit la femme. Vous aussi, sans doute !

— Non ! fit-il… J’étais sur le front.

La femme se mit à rire comme d’une facétie. C’était un rire de gorge dont il ne discerna pas la signification favorable et qui, toutefois, l’encouragea.

— Puis-je vous accompagner dit-il, abasourdi de sa propre audace.

— Comme vous voudrez. Justement, je n’ai rien à faire.

Cette réponse intimida Georges, qui redouta de ne pouvoir continuer la conversation, et parallèlement elle l’aiguillonna :

— Vous êtes seule ?

Elle se remit à rire :

— Pas en ce moment… puisque je suis avec vous !

Il devint rouge et balbutia :

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Je le sais bien ! fit-elle. Vous voulez savoir si je vis avec quelqu’un… ça dépend… Ce soir je suis libre !

C’était trop direct pour que même Georges ne le comprît pas. Il demanda :

— Voulez-vous que nous dînions ensemble ?

Elle ne feignit pas la moindre hésitation.

— Ça colle ! dit-elle.

Après quoi, il se trouva fort embarrassé.

Où la conduire ? Son costume fané et son allure exigeaient un restaurant modeste. L’incertitude bourdonnait dans la tête de Georges. Il eut pourtant la chance d’une inspiration :

— Voulez-vous choisir l’endroit ?

— Pas la peine de se la creuser… Tenez ! v’là un rôtisseur qui nous tend les bras. — Si ça ne vous fait pas peur ! On y mange très bien.

Évidemment, elle était bonne fille et la timidité de Georges tombait un peu à chaque pas.

— Allons-y ! répondit-il avec une esquisse de gaieté à laquelle répondit le rire automatique de sa compagne.

La rôtisserie s’emplissait d’une clientèle abondante, sans élégance mais non pas crapuleuse. Un garçon à tablier bleu les mena tout au fond de la salle, laquelle figurait un long couloir, et leur alloua une table minuscule, qui ne pouvait tenir plus de deux couverts.

— On vous dérangera pas ! remarqua-t-il en clignant de l’œil…

Et il prit la commande qui comportait des huîtres, du poulet, des tartelettes et un petit vin gris qui venait d’une propriété du rôtisseur.

— Maintenant qu’on mange ensemble, il faut tout de même qu’on sache nos noms, remarqua la femme. Moi, c’est Gabrielle… Et vous ?

— Georges.

— C’est un joli nom !

— Moins joli que le vôtre !

— C’est vrai que mon nom est mignon ! Je le donnerais pas volontiers pour un autre… Mais Georges aussi c’est gentil… Si vous voulez, on fera comme si on se connaissait, c’est mieux…

Dès lors, elle l’appela très naturellement Georges et il s’habitua vite à répondre Gabrielle, ce qui lui donnait un étrange sentiment de sécurité.

Elle avait dit vrai : le rôtisseur fournissait des huîtres fraîches, du poulet franc et bien cuit, des tartelettes savoureuses et un vin réjouissant.

Gabrielle rendait la causerie facile parce qu’elle la menait et proférait des propos copieux. Sa laideur n’avait aucune grâce ni aucun charme. La jeunesse avait fui, l’âge mûr commençait à griffer les coins de la bouche et les paupières épaisses ; la peau était grenue comme la peau d’une poule ; dans les pores du nez proliféraient des peuplades de tannes ; le poil de la lèvre supérieure menaçait de se développer en moustaches ; les traits étaient vagues, turgescents, mollassons ; les petits yeux n’avaient que leur vivacité ; le cou montrait des muscles en saillie ; les mains étaient rubescentes, noueuses, à grosses phalanges et à bouts carrés, avec des ongles de cordonnier.

Mais Georges ne la regardait pas comme une femme. Elle était simplement l’espèce — la femme ou même la femelle. Le désir qu’elle suscitait ne se rattachait guère à sa personne. C’était le désir anonyme, le désir de la brousse ou de la jungle, la poursuite émouvante et l’évocation simplifiée du sexe. En quelque manière, le visage de cette passante n’existait point, ni son cou, ni ses mains : Georges voyait plus bas, dans la nuit où la vie poursuit sa résurrection millénaire.

Pourtant, ce n’était pas l’instinct pur de la bête. Tout autour s’ajustaient les aspirations de l’homme, les multitudes impondérables de la fiction, ces symboles obscurs ou étincelants qui sont devenus des réalités irrésistibles…


— Du café ?… Marc ?… Fine ?..

— Du marc ! répondit Gabrielle qui convoitait avec un plaisir jovial la liqueur d’ambre.

Quand le marc, servi en contrebande, eut disparu, Georges subit un soudain reflux de timidité. Ce fut la minute du destin. Ce qu’il voulait de Gabrielle prit une ampleur démesurée, une valeur infinie, et parut impossible. La rue fut là, petit rameau des rues sans nombre, emblème des rôderies vaines. Il frissonna, une lâcheté de renoncement souffla sur sa nuque, et il balbutia d’une voix brumeuse :

— Où allons-nous ?

Le rire semblait venir de plus loin, un rire de gorge où passait le rythme d’un roucoulement et qui enhardit le jeune homme. Il dit, avec une hardiesse qu’un geste pouvait transformer en panique :

— Je voudrais être tout seul avec vous.

— Voyez-vous ça ! dit Gabrielle.

Mais elle le dit avec douceur et presque avec tendresse.

— Ben… je vais vous montrer ma petite chambre, reprit-elle. Vous pensez bien que c’est pas du luxe… Mais j’y suis pas mal… on voit par-dessus les toits. Seulement, vous serez sage !

Le mot le fit frémir, mais l’accent le rassura.

Dans la rue Saint-André-des-Arts, au fond d’une cour poreuse, un escalier en hélice les conduisit près des toits.

Gabrielle, tenant Georges par la main, l’introduisit dans une chambrette oblongue. Bientôt, la lueur flageolante d’une bougie montra le plafond surbaissé, une armoire à glace, trois chaises, une table, un lit en noyer et des gravures clouées à la muraille.

— N’est-ce pas ? fit Gabrielle.

Elle marquait ainsi un obscur orgueil, car elle se souvenait du temps où le lit était en fer, la table branlante et la glorieuse armoire à glace un mythe.

— C’est gentil ici ! répondit Georges.

— Ça ne doit rien à personne !… Et c’est pas venu tout seul.

Il devina le long effort, la forte patience de son hôtesse et il fit ce rêve de bonheur indigent qu’ont fait tous les imaginatifs, dans la chambre de Mimi Pinson. Grâce à la lumière indécise, les traits de la jeune femme se vaporisaient ; il ne discernait plus la misère du teint… Furtif, il prit la main de Gabrielle. Elle fit le geste de la retirer, mais il la retint, disant à voix basse :

— Est-ce que je vous déplais ?

— Pas du tout ! répondit-elle avec son rire de gorge.

Alors, il avança le bras, il l’embrassa dans le cou, lentement et doucement, et mordilla la nuque d’un geste instinctif, puis, la prenant contre lui, il chercha la bouche. Elle la défendit une minute, tournant ou abaissant la tête, et soudain la livra, à demi entr’ouverte et d’une mollesse agréable…

— Il faut être sage ! reprit-elle encore.

Elle était enveloppée par un orage qui, tout de suite, se répandit en elle. Et Georges remporta sur cette femme obscure la victoire que, ce soir encore, il craignait de ne jamais remporter.


IV


Il se fit une petite transfiguration de Gabrielle. Pour être venue à l’heure favorable, elle eut le bénéfice de ces prestiges par quoi l’homme refait une femme à l’image de son désir. Sur les traits vagues, sur la peau grenue, sur les petits yeux de rongeur et les mains épaisses, il juxtaposait des grâces indéfinissables ou découvrait des nuances captivantes. Tant que le désir persiste, il n’est pas difficile de soutenir la fiction par quelques réalités : ainsi, les yeux de souris jetaient parfois un regard oblique, qui n’était pas sans agrément, le rire de gorge avait un charme d’appel, certains gestes décelaient un rythme fugitif et voluptueux. Hypnotisé, il goûtait la simple douceur de posséder enfin une femme après tant d’entreprises chaotiques et tant de rêves avortés.

Cette douceur atteignit sa perfection après la première semaine et ne manifesta aucun déclin avant la quatrième. Puis, survinrent les premières fissures. Elles se fussent produites spontanément, mais il semble qu’elles furent accélérées par un rhume de cerveau, excessif par la fréquence des éternuements et des sécrétions. Gabrielle éternuait mal, par quintes tapageuses, sans égard pour le prochain, se mouchait avec rudesse et parfois s’essuyait les narines d’un revers de main. Son nez s’enfla et rougeoya, ses yeux minuscules se rapetissèrent encore et dardèrent un regard de taupe, lointain et saugrenu. Alors, la peau truffée de tannes innombrables, le poil de la lèvre et les traits mollassons laissèrent trop souvent transparaître leur disgrâce. Les propos de Gabrielle, plus familiers encore qu’à l’origine, montrèrent une âme naïve, cynique et sans nuances. Parfois ils devenaient brutaux, parfois obscènes. Le rire de gorge se chargeait de mucosités, si bien qu’il la supportait difficilement en dehors des minutes brusques où ils soudaient leurs structures.

L’impression de victoire s’effaçait. Il devint trop évident qu’un frôleur quelconque eût obtenu ce qu’il avait obtenu, surtout à la faveur d’un dîner. Et redevenu paria, il épiait d’un œil humilié les passantes douées de grâce, qui sillaient au long des voies d’amour. D’ailleurs, il savait que Gabrielle n’attachait pas une importance extrême à leur passade. Elle parlait librement de « son type » qui bientôt reviendrait en permission (« il faudra qu’on se voie en cachette ! ») et laissait transparaître une facilité de sexe qui ne résisterait guère à la première tentation.

Alors, il retrouva les heures fiévreuses et les cogitations chagrines. Le fantôme du bonheur l’excitait à l’Aventure et il était repris de détresse à l’idée qu’il mourrait sans avoir connu l’intimité d’une jolie humaine…

Ses rendez-vous avec Gabrielle s’espacèrent, par consentement mutuel ; il recommença la poursuite obscure, erratique et craintive, mais le temps des résignations était révolu : il ne suivait que des filles séduisantes, et constatait avec étonnement que la possession de Gabrielle n’avait pas fait décroître sa timidité.

C’était dans la rue Saint-Martin. Une silhouette mince, dont la forme et la démarche suscitaient des souvenirs incurables, se trouva devant Georges. En quelques pas, il pouvait la rejoindre. Il ne l’osa point, saisi d’épouvante à l’idée que ce ne serait pas Elle ! Mais pouvait-il se tromper à ces épaules un peu retombantes, au cou fragile et à la couleur des cheveux ! Aucune autre femme ne posait ainsi le pied en marchant, et l’oscillation légère du corps, que de fois il l’avait suivie d’un regard enivré, au sortir du théâtre !

Il se rapprochait pourtant. À mesure, la certitude et l’incertitude croissaient avec des vitesses égales. Quand il se trouva à un pas, il sembla impossible que ce ne fût pas elle et, parallèlement, il se persuadait qu’il subissait un mirage… Encore quelques pas, et le besoin passionné de savoir bannissant la crainte, il fut à côté de Marie.

Elle tourna à demi la tête et tressaillit :

— Georges !…

Une même pâleur cendra leurs joues, et leurs lèvres tremblèrent. Mais tandis qu’il se sentait aussi incapable de prononcer une parole que de soulever une montagne, elle gardait cette capacité verbale de la femme qu’aucune émotion ne surmonte :

— Comme il y a longtemps ! balbutia-t-elle. Et que j’ai été triste de… ne plus vous voir !

Une hallucination traversa le jeune homme, en lueur de fournaise. Elle céda à la force de la « présence réelle ». Marie était là, isolée de tout souvenir néfaste, bientôt enveloppée des impérissables images de la côte de Sèvres et des futaies de Bellevue :

— Ce qui s’est passé depuis !… murmurait la voix d’argent. Je reviens seulement… après quatre ans d’absence.

— Quatre ans ! répéta-t-il, retrouvant sa voix rien qu’à entendre ce « chiffre » qui laissait croire qu’elle avait quitté Paris avant la guerre.

L’impression de Georges se répercuta d’autant mieux en Marie, qu’elle l’avait provoquée :

— Je suis partie quelques jours après notre promenade dans la forêt…

Une joie fulgurante dilata Georges :

— Quelques jours !

— Oui… loin de Paris… loin !

Il serra les poings ; son cœur semblait s’évader de la poitrine :

— Seule ?

— Seule…

Il y eut un silence très doux, où toute chose prenait une forme nouvelle. Plus encore que tantôt, Marie était purifiée des souvenirs néfastes et isolée par les images heureuses.

— Et vous, dit-elle enfin, qu’êtes-vous devenu ?

— On m’a envoyé au front… Je ne reviens presque jamais… Cette fois, je resterai assez longtemps… j’ai été blessé.

Elle eut son regard de petite fille, étrangement mêlé au regard désabusé de la femme.

— Ce n’est pas dangereux ? soupira-t-elle.

— Pas du tout… Mais il faut du temps pour que le bras gauche guérisse complètement.

— Comme le monde est devenu affreux !

— Il l’a toujours été.

— Il faut venir me voir. Nous causerons… j’ai besoin de vous dire… des choses… Voulez-vous ?

— J’irai…

Moins encore pour goûter la présence, qui refoule tout ce dont il va souffrir bientôt, que par la peur de la voir se perdre dans le monde léger et effrayant des circonstances, ah ! qu’il voudrait ne pas la quitter ! Mais un théâtre est là, où Marie s’arrête :

— J’habite 6, rue Bailleul, dit-elle, au quatrième. Le matin, je suis toujours libre…

— Demain ? demanda-t-il avidement.

— Oh ! oui !… J’ai tant de choses à vous raconter… À onze heures.

Elle est partie, elle est perdue !… Il la voit par des couloirs obscurs, poursuivie de désirs brutaux parmi tous les hasards, les chocs, les forces latentes, les rencontres.

Cette vision s’efface. Il remonte le cours du temps… Qu’a-t-elle fait pendant quatre années ? Les possibles s’esquissent, lugubres et baroques, des chambres inconnues, des lits hideux, des soulèvements de jupes dans l’ombre, la défaite, la conquête… Puis voici l’heure où sombra son amour… Le temps n’est plus, ce temps perdu dans l’avant-guerre : c’est hier… c’est maintenant !

Dans sa misère, il lui semble que demain n’arrivera jamais ou plutôt, lorsqu’il montera là-bas, rue Bailleul, il y aura un homme. L’espoir même est dur, un espoir à soubresauts, avec des élans d’impatience qui le brisent, qui tendent désespérément ses nerfs et endolorissent son cœur.

Jusqu’à la nuit, c’est le flux et le reflux de la mer intérieure, les ressacs, les raz de marée, une effrayante répétition qui le remet devant les mêmes états d’âme, les mêmes désespoirs, les mêmes crises de jalousie, avec de brusques et courts répits, où il parvient à croire qu’il la reverra et qu’elle sera seule.


Il dormit cependant et, lorsqu’il se leva, son émotion s’était unifiée. Il n’y avait plus de jalousie. Le passé s’enfonçait dans une brume. Même l’appréhension de rencontrer un importun chez Marie avait disparu. C’est maintenant la peur de ne pas la trouver qui menait le troupeau des sensations. Cette peur, à la vérité, prenait toute espèce de formes. Tantôt violente et immédiate, elle secouait le cœur comme une cloche, tantôt insidieuse, elle ressemblait à un immense ennui, tantôt accablante, elle le plongeait dans une torpeur noire. Elle procédait par ondes longues et profondes, ou courtes et rapides, elle était douloureuse ou agaçante, et parfois, il semblait qu’il ne se souvînt plus, encore qu’un malaise sournois persistât dans toutes ses fibres.

Il ne resta qu’un moment auprès des siens ; il s’enferma avec sa montre. Il en entendait la palpitation métallique et la regardait avec une sorte de tendresse. Elle était fidèle. Jamais elle ne l’avait trahi par un de ces arrêts mystérieux qui font manquer les rendez-vous et les trains, ni par la rupture du ressort. À la longue, elle lui inspirait une confiance providentielle. Aujourd’hui, elle allait marquer l’heure de Marie. Quoi qu’il arrivât, ce serait une grande heure : elle sonnerait la plus haute victoire, ou d’indicibles espérances, ou la pire déception..

Il passa beaucoup de minutes aussi devant ses cravates ; il les aimait ; il n’y en avait aucune qu’il n’eût choisie avec soin ; elles formaient une gamme de nuances fines, depuis le vieil argent jusqu’au mauve sombre. Presque toutes dataient d’avant la guerres, et il finit par rire, un peu mélancoliquement, car l’uniforme les rendait inutiles…

En somme, le temps, qui semblait devoir durer à l’infini, se trouva révolu. Il descendit dans les cavernes du métropolitain et remonta au Châtelet.

La rue Bailleul est petite et assez étroite. Parce qu’il s’en fallait de dix minutes que onze heures ne sonnassent à Saint-Germain l’Auxerrois, un accès d’épouvante hérissa ses poils. Il y eut un instant où il revit si clairement Charles, hilare et débraillé, auprès de Marie, qu’il tomba dans le désespoir, et ses jarrets eurent peine à le hisser jusqu’au quatrième étage…

Il sonna. La vie fut soudain d’une simplicité inexprimable : Elle était là et elle était seule. Il fut pris d’un tel attendrissement qu’il en eût pleuré. La Présence, qui rendait plus palpable, et un peu miraculeux, leur isolement dans la petite chambre, lui donna une minute de sécurité incomparable, comme si, brusquement, il eût été délivré de toutes les menaces du sort.

C’était un pauvre gîte et d’une nudité affligeante. Il n’y avait qu’un lit, drapé d’une couverture lie de vin, deux chaises de paille, un lavabo minuscule, une table chancelante. On entrevoyait un cabinet obscur et une cuisine semblable à un tout petit couloir.

— J’ai laissé mes meubles à Lyon, dit Marie.

Il ne voyait pas les meubles, il n’apercevait que la jeune femme. Elle était vêtue d’une jupe violet évêque et d’un corsage feuille morte, échancré sur la poitrine, en sorte qu’on apercevait un flot de peau blanche. Le cou maintenait sa fraîcheur, mais les ans commençaient à fatiguer et à griffer le visage. Toutefois, l’absence d’empâtement, la finesse des contours, la naïveté et la transparence des yeux, gardaient à ce visage une jeunesse ambiguë. Marie exhalait un parfum délicat comme l’odeur des herbes humides encore de la nuit. Georges ne se souvenait plus que des soirs où il allait l’attendre et de la grande aventure de leur premier baiser…

Les cinq années révolues se concentrant en un amas vague, c’était véritablement hier qu’était arrivée la rencontre de leurs lèvres, pour la première fois amantes…

Une seconde, l’hallucination fut si profonde qu’il avança les bras pour étreindre Marie, mais alors le temps reprit sa dimension et arrêta le geste.

— J’avais peur que vous ne veniez pas ! disait la voix argentée.

Marie parlait au hasard, aussi bouleversée que Georges, et dans ce moment, elle n’eût sans doute fait aucune résistance. C’est ce qu’il était incapable de deviner :

— Est-ce que j’aurais pu ne pas venir ?

— C’est gentil ce que vous dites là.

— C’est l’humble vérité… Comment aurais-je résisté au plus beau et au plus douloureux souvenir de ma vie ?

Elle baissa la tête et, avec un petit frisson :

— Oh ! le plus beau souvenir !

— Et le plus douloureux, oui.

— Mon Dieu ! soupira la jeune femme… Mon Dieu ! vous pensez que j’ai été lâche… Songez, pourtant… Non… vous ne pouvez pas comprendre… Je n’avais pas rompu avec lui et je ne savais pas encore… le matin du dimanche, si vous m’aimiez vraiment. Et il avait fallu que vous parliez pour que je voie tout à fait clair en moi-même !… S’il n’était pas revenu à l’improviste, plein de confiance en moi et plus encore en vous !

Elle parlait, humble, même suppliante, et pour la première fois il consentit à comprendre… Pourtant, une rancune persistait, aggravée par l’apparition hallucinante de Charles :

— Comme j’ai souffert ! dit-il.

— Moins que moi, peut-être !… Car je savais que vous me méprisiez.

Cette idée fut douce au jeune homme et le remplit d’indulgence.

— Pourquoi ne m’avoir pas écrit !

— Je n’osais pas…

Ils se regardaient en-dessous, comme deux lutteurs sans courage. Lui ne rêvait que de reprendre hâtivement l’aventure, au point où elle avait été suspendue, mais il craignait de tout détruire par un geste maladroit, et sentait croître sa pusillanimité.

Elle, avec une force croissante, concevait que la défaite brusque lui enlèverait tout prestige et toute valeur : seule la temporisation pouvait, étape par étape, ramener la douceur disparue.

— Mon Dieu ! soupira-t-il… quelques mots auraient épargné de longues souffrances !

Elle aussi soupira, mais par sympathie, car elle sentait soudain tous ses regrets s’évanouir devant une réalité enivrante : si Charles n’était pas revenu, depuis combien d’années l’aventure ne serait-elle pas finie ? À jamais, ils seraient étrangers l’un à l’autre ! Maintenant, menacée par l’âge, elle retrouvait un des épisodes éblouissants de sa jeunesse. Tout ressuscitait — ou du moins pouvait ressusciter… Et Marie épiait avec délectation ce jeune homme troublé, source possible de joies qui commençaient naguère à paraître improbables.

— C’est bien vrai ! dit-elle avec duplicité… mais enfin, j’avais peur…

Encore craintif, il osa toutefois lever sur elle des regards ardents, et le désir, entravé dans l’émotion, grandissait à mesure ;

— Peut-être ne m’aimiez-vous pas… ou guère ?

— Oh ! fit-elle avec véhémence… dites tout, mais pas cela… on ne peut pas aimer plus que je ne vous aimais |

— Est-ce vrai… est-ce bien vrai ? cria-t-il, saisi d’un orgueil enivrant.

— Comme mon existence… Si vous saviez ce que vous étiez alors pour moi… comme tout le reste m’était indifférent…

— Même lui ?

— Lui !… Il n’existait plus !

Il poussa un cri bas, profond, un cri de délivrance, et il avança vers elle pour la saisir. Elle se sentit vaciller, mais se déroba, ce qui suffit à intimider le jeune homme. Il gémit :

— Et maintenant ! Maintenant… vous m’avez oublié !

— Oublié !… Est-ce qu’on peut oublier de telles choses !

— Enfin, vous ne m’aimez plus !

S’il avait eu plus d’expérience ou plus de flair, les prunelles éblouies de la femme et sa bouche tremblante d’amour lui eussent livré sa proie.

— Il ne faut pas encore me le demander… je ne le sais pas moi-même ! fit-elle d’une voix brisée.

Elle vit la peur, l’angoisse, le désespoir se répandre sur la face de l’homme, et cela lui causait ensemble une allégresse ravissante, une ardente pitié amoureuse et une crainte obscure.

— Laissez-moi le temps de me reconnaître ! reprit-elle… C’est si doux, le souvenir… si doux que j’ai peur de me tromper… J’espère vous aimer… si vous m’aimez aussi !…

— Moi ! Mais je vous aime… mais je n’ai jamais cessé de vous aimer… je n’ai même réellement aimé que vous… Les AUTRES (il appuya sur le mot pour suggérer de nombreuses aventures), les autres n’ont pas compté !

Emporté par son élan, il avait saisi la main de Marie, il y posait des baisers impétueux en remontant vers l’avant-bras. Elle le laissait faire, éperdue, mais quand il voulut la saisir à la taille :

— Pas maintenant ! dit-elle, tendre et plaintive… Je veux d’abord que nous soyons sûrs de nous aimer… sinon, ce serait une profanation.

Il se laissa repousser et douze coups sonnèrent à l’église prochaine :

— Oh ! je me souviens… l’heure sonnait ainsi quand vous avez commencé de me lire l’acrostiche… Comme c’était joli ! Comme c’était charmant…

Elle répéta d’une voix de rêve :

Mettez-vous là, que je me mire
À la clarté de vos beaux yeux,
Riez pendant que je soupire…

Il éprouvait un plaisir mystique à entendre jaillir de la mémoire de Marie ces vers insipides qui étaient de lui et qu’il avait presque complètement oubliés.


V


Une seconde fois, Georges crut perdre Marie. Les bureaux militaires l’avaient envoyé près de Nancy, où on le stupéfiait par des tâches ineptes, coûteuses et nuisibles… Pendant qu’il croupissait, un directeur emmena Marie en tournée.

La tournée fit banqueroute et Marie, sans ressources, s’employa dans un théâtre de Bordeaux.

Il reçut la nouvelle au moment où il venait de quitter un de ces indicibles idiots qui rendent presque inconcevable la réalité de notre victoire. Cet anthropoïde l’entretenait, depuis une demi-heure, du dosage des encres dans les travaux administratifs. Il avait inventé une méthode d’écriture où intervenaient l’encre rouge, l’encre verte, l’encre bleue, l’encre jaune et l’encre noire. Et il criait :

— D’un coup d’œil, on verrait les différentes catégories… l’ordre naîtrait de l’usage des couleurs… l’ordre sauterait aux yeux, c’est le cas de le dire !

Fourrageant d’inanes paperasses, il multipliait les exemples et se grisait d’incidentes. Georges écoutait avec patience ce malfaisant imbécile. Il avait acquis un sens parfait de la stupidité militaire et bureaucratique ; l’incohérence, l’impéritie, la futilité, lui semblaient si naturelles aux groupes sociaux, qu’il ne s’étonnait que lorsqu’un homme montrait des aptitudes solitaires ou une intelligence avertie.

— C’est une réforme immense, vociférait le chef… il faudrait peut-être créer un ministère pour la réaliser, ou pour le moins un sous-secrétariat… Si encore j’avais des orateurs pour la défendre au Parlement… mais les idées neuves sont honnies ou incomprises !

Il se délecta un instant de rapports types en cinq encres ; puis, il hocha la tête avec la mélancolie d’un génie incompris :

— Tâchez de me finir ça pour ce soir ! dit-il enfin, en tendant quelques feuillets au jeune homme.


— Non ! se disait Georges en retournant vers la case minuscule qui était son bureau… je ne concevrai jamais comment tant d’infâmes créatures ou de monstrueux fumistes n’ont pas su rendre vains les efforts des combattants !… C’est un miracle !…

Il y avait une lettre sur sa table, une petite lettre violette dont l’écriture, aussi naïve qu’une écriture d’enfant, fit tressauter son cœur :

— Marie |

Et, fort dévotement, il posa ses lèvres sur l’enveloppe qui, malgré tant de détours dans des milieux moisis ou fumeux, n’avait pas perdu son odeur d’iris…

Marie écrivait :

— Je suis désespérée, J’ai dû accepter un emploi au Théâtre Girondin ; je pleure en pensant que je ne vous verrai pas avant longtemps… Je ne pense qu’à vous… à vous seul… Je vous admire et je vous aime… Je suis votre petite chose, si vous voulez toujours de moi… Je vous jure que je n’écouterai personne. Mon Dieu ! j’ai peut-être eu tort. On ne sait jamais : la vie est si difficile. Ne m’oubliez pas… Soyez sûr qu’il y a ici quelqu’un qui vous aime pour toujours. Si vous pouviez venir, comme je serais heureuse… »

Il baisa la lettre avec une tendresse orgueilleuse, puis quelque amertume abaissa les coins de ses lèvres, comme lorsque, enfant, il était sur le point de pleurer. Pourquoi n’avait-elle pas voulu ?

Pourquoi lui refusait-elle si longtemps ce que d’autres avaient obtenu. Ces autres dressèrent des figures larveuses. Georges suivait, comme on suit en rêve, les fantômes qui se détachent de l’imagination pour simuler des formes réelles. Bientôt, la figure de Charles chassa les images confuses, Georges connut une fois encore le vain supplice de la jalousie rétrospective… mais un regard sur la lettre changea tous les clichés : « Je ne pense qu’à vous… à vous seul… je vous admire et je vous aime… je suis votre petite chose, si vous voulez toujours de moi ! »

Comme le souffle du matin, à la campagne, ces mots lui rafraîchissaient toute l’âme et le guérissaient merveilleusement. Il comprit presque le cœur de Marie, ce pauvre petit cœur perdu dans le vaste monde, ce petit cœur faible qui avait cherché éperdument l’amour et ne l’avait point trouvé. Mais il ne comprit pas pourquoi elle lui avait résisté, quelle mélancolique expérience la persuadait d’attendre et de faire attendre !

Le miracle qu’il souhaitait le matin en s’éveillant et le soir avant de s’endormir, vint précisément de cette Incohérence qui l’avait séparé de Marie. Une providence saugrenue l’arracha de la Lorraine et le transporta dans la Gironde. À Bordeaux, sorti de la gare Saint-Jean, un matin, il se trouva dans une rue presque aussi fuligineuse qu’une rue londonienne. Elle le mena, par la rue Sainte-Catherine, vers les allées de Tourny et d’Orléans. Vastes, ouvertes aux cieux et aux vents, elles évoquent l’ancienne France énorme et populeuse, la grande Nation, apte à envahir l’Europe et à la foudroyer. Nous n’en sommes plus que l’ombre.

Alors, s’il l’avait voulu, le Français eût peuplé des continents. Notre langue fût devenue la langue universelle — elle commençait à l’être. La prévoyance de l’individu rongea celle de la race. D’autres pullulèrent : la petite Angleterre, l’Italie plus petite encore, l’Allemagne…

Nous ne sommes plus qu’une île d’hommes, après avoir été un continent…

Georges songeait à sa race, en songeant à soi-même et à Marie. Il rôda longtemps sous les arbres de l’allée d’Orléans et sur les quais ensemble excités et mélancoliques. Au bout de la Gironde, il imaginait l’immense Atlantique où nos flottes devraient siller aussi nombreuses que les flottes anglo-saxonnes ; elles s’y perdent, indigentes et lamentables…

Il n’était que neuf heures ; Georges craignait d’arriver trop tôt chez Marie. Elle habitait un endroit perdu, le boulevard de Talence, à l’extrémité de la ville. Il dépassa l’église sombre et trapue de Saint-Michel, passa sous une vieille porte de pierre fumeuse, traversa l’âpre cours d’Espagne et se trouva dans le cours de Toulouse. Il est vieillot, besogneux et décoloré. De petites maisons entrecoupées de petites boutiques, un air honnête, indigent et presque mystérieux.

Après le pont du chemin de fer, le boulevard de Talence apparut, planté d’arbres hivernaux, sans grâce, poudreux et souverainement mélancolique. Pourtant, de-ci de-là, une des petites maisons évoquait d’intimes conforts et de tendres haltes familiales…

— Comme c’est loin ! songeait-il… Et qu’il est étrange de la retrouver ici…

Une petite peur lui passa sur les vertèbres :

Si je la retrouve.

Il s’arrêta, effaré, près d’une boucherie patibulaire où pendaient la moitié d’un mouton noirâtre et de lugubres quartiers de bœuf. C’est à côté que demeurait Marie. Une femme aux yeux de sansonnet, dont les cheveux collaient en plaques de poix sur les pariétaux, vint ouvrir la porte, après avoir considéré le visiteur au travers d’un judas.

— C’est ici qu’habite Mlle Marie Naulné ? demanda-t-il.

— Au premier, fit sévèrement la femme… la porte devant l’escalier…

Il se sentit les jambes faibles en montant à l’étage. Devant la porte, peinte en rouge, il hésita une longue minute avant d’oser tirer le cordon de sonnette ; il avait très peur. Enfin, il se décida et la Réalité fut…

Dans la baie lumineuse, Marie montra ses yeux innocents et son visage sincère. Elle était vêtue d’un vieux corsage orange et d’une jupe bleu de nuit, Une lueur blonde se mêlait à ses cheveux bronze, et son joli cou, mince mais rond, mais blanc, d’une pulpe de pétale, enchanta les yeux de Georges :

— Grands dieux ! exclama-t-elle… C’est vous |

Elle chavirait d’étonnement, de confusion et de joie.

Pendant quelques minutes, ils ne réalisèrent pas la réalité. La distance était encore dans leurs fibres. Ils s’ébahissaient d’être réunis dans cette ville où tous deux aboutissaient pour la première fois, dans ce boulevard lointain, dans cette chambre où la Petite Gironde traînait sur la table de nuit.

— Comment êtes-vous venu ? chuchota-t-elle, car il n’avait averti Marie que d’une arrivée probable… Ah ! c’est étrange de se revoir ici

Il referma la porte, il retrouva ce baiser dont il rêvait la nuit et le jour. Puis, parce qu’il y avait songé constamment durant le long voyage et parce que la peur de la perdre se juxtaposait au désir de la posséder, il l’entraîna pour le sacrifice. Elle le désirait autant que lui, ivre d’être sa proie.

Mais quand ils vinrent près de l’autel, un humble lit de sapin, avec une couverture de laine rousse, elle eut un petit frisson de misère. Elle eût voulu un suprême répit, un jour encore où elle tiendrait l’avenir et surtout que ce ne fût pas dans cette chambre mélancolique et ce pauvre faubourg… Un site dansa devant elle, de grands platanes, une fontaine, une vieille auberge :

— Grâce ! gémit-elle. Que ce ne soit pas ici… pas maintenant |

Il la tenait avec violence ; un instinct de guerre pénétrait l’amour ; le rude besoin de vaincre dominait la douceur de l’étreinte.

— J’ai trop peur de vous perdre ! dit-il, les mâchoires serrées.

— Je vous en supplie, Georges… je vous jure que vous ne me perdrez pas… mais pas ici… pas ce matin !

Elle s’accrochait à lui, dans un mouvement qui participait de la défense et de la soumission ; elle répétait d’une voix tendre, humble et touchante :

— Pas ce matin encore !

Mais la sentant faible et douce dans ses bras, et n’écoutant plus que son désir exaspéré par l’orgueil, il la souleva, la posa sur la couverture roussâtre et l’immola…

Et la victoire remplit sa poitrine ; un hymne chantait en lui, tandis qu’elle pleurait, envahie d’un regret obscur, heureuse toutefois, parce qu’il n’avait guère d’expérience et qu’avec un peu de ruse, elle saurait le retenir.