Le Bohême (Guillemot)/03

A. Le Chevalier (p. 20-29).


LA GRANDE BOHÊME.



Le respect bien connu du Français pour la hiérarchie en toute chose, nous indique tout naturellement le plan que nous devons suivre.

« À tout seigneur tout honneur ! »
Nous commencerons par l’état-major, par les gros bonnets de la bande.

Il y a des princes-bohêmes ; il y en eut ; il y en aura longtemps encore. Princes errants, en quête d’une couronne vacante, ou des moyens de reconquérir celle qu’ils ont perdue.

Sans remonter aux sept rois que Candide rencontra à Venise dans le piteux équipage que vous savez, le XIXe siècle nous en offre des exemples sans nombre..

Par exemple, combien de pseudo-Louis XVII Paris n’a-t-il pas vus se produire ? J’en ai connu un pour ma part, tête blanche, osseuse, nez bourbonien, — naturellement.

Il était manchot, il vivait d’aumônes qu’au faubourg Saint-Germain des âmes charitables lui faisaient. Il habitait rue du Val-de-Grâce, et se promenait chaque soir, après dîner, au Luxembourg.

Nous le faisions jaser. Il débitait fort bien son petit boniment, et sans jamais se couper, invectivant le cordonnier Simon qui l’avait roué de coups, et son oncle Louis XVIII qui n’avait pas voulu le reconnaître.

Quelques vieilles douairières le prenaient au sérieux, sans toutefois afficher ouvertement son culte.

« Il est probable, se disaient-elles, que cela n’est pas… Mais pourtant, si cela était !… »

On le recevait à l’antichambre, à l’office.

« Comprenez-vous cela ? nous disait-il, à la cuisine ! leur roi légitime ! »

Puis, changeant de ton :

« Il est vrai qu’elles me donnent de temps à autre une pièce de vingt francs !… »

Aujourd’hui nous avons Orélie ier, Majesté déchue qui voudrait bien recommencer sa petite affaire.

En général, tous ces pauvres découronnés font la plus triste mine du monde. Les hautes prétentions qu’ils affichent font paraître leurs bottes encore plus éculées. Quelques-uns, talonnés par la misère, fatigués de mendier, finissent par accepter un emploi quelque part en attendant…

Londres, mieux que Paris, pourrait nous renseigner à ce sujet.

Au-dessous du prince-bohême, il y a, il y eut, et il y aura longtemps encore, le marquis-bohême, le duc-bohême, le comte-bohême, etc., etc. Toute l’échelle nobiliaire y a passé.

Celui-ci, sans fortune au début de la vie, ne prit conseil que de l’audace. L’argent, — ce levier, — lui manquait, il fit des affaires avec l’argent des autres, selon la formule du Gymnase. Il se jeta dans la grande industrie.

Bien doué physiquement, spirituel, aimable, il entraînait sur ses pas la confiance. Il disait aux capitaux, de sa voix douce :

« Nous travaillerons dans les sucres ! »

Les sucres !… pouvait-on se défier ?

On ne se défia pas.

Schaunard et ses amis chassaient à la pièce de cent sous ; il chassa, lui, aux millions !…

Et les millions se laissèrent prendre.

Le premier, ou l’un des premiers, il mit en pratique ce procédé — vous savez ? — qui consiste à quitter ostensiblement l’affaire ; les actions baissent ; on rachète en sous-main… et le tour est fait.

Pas filou, non certes !… sa conduite défie le code pénal ; mais bohême au premier chef !… car toute sa vie il vécut d’expédients.

De ces millions qu’il tripote depuis si longtemps, il n’a pas gagné quatre sous, si l’on prend comme type de chose bien gagnée la semaine du travailleur…

Cet autre, d’une grande famille, — très-authentique, mais peu fortunée eu égard à ses appétits formidables, — risqua son patrimoine dans plusieurs entreprises douteuses.

Il jouait à quitte ou centuple. Il perdit ; et toute sa vie fut une longue lutte contre les protêts, saisies conservatoires, assignations, jugements, poursuites, saisies exécutoires, etc., etc.

Puis, un jour que les expédients allaient empiéter sur les cas prévus par le code, au moment juste où allait s’effondrer cette mince cloison qui sépare l’indélicatesse de l’escroquerie, une main puissante le tira du pétrin…

Il engagea son nom au Mont-de-Piété, et ne sut pas le dégager.

Un homme à la boue !

Il faut les voir en public, gros, importants, rayonnants, insolents !… Vous ne vous douteriez jamais !…

Souvent, rien de ce qu’ils ont sur eux ne leur appartient en propre !

Ils ont des chevaux dans leur écurie, des tableaux dans leurs galeries, et ils doivent au boulanger le pain de la quinzaine ! Ils doivent à tous… Ils doivent à leur marchand de vin, à leur carrossier, à leur ébéniste, à leur maquignon, la plupart du temps à leurs maîtresses !…

Du reste, ces derniers temps nous ont montré qu’il n’est point de degré si bas dans l’abjection où ne puisse descendre ce monde de l’aristocratie vaniteuse, hautaine, dédaigneuse, insolente…

Si bas, que la stupéfaction laisse à peine place pour le dégoût !..

Ce vieux gentilhomme ruiné, célèbre autrefois parmi les défenseurs du trône et de l’autel, et qui pour redorer sa couronne de marquis ne trouve rien de mieux que de la déposer sur la tête d’une… (Si je dis cocotte, les cocottes vont se fâcher ; mettez le mot vous-même.)

Peuples, qu’en pensez-vous ?…

Il y a quelques années, un mariage de même acabit avait déjà défrayé et amusé la chronique parisienne ; mais le héros était jeune, tête exaltée, tête folle ; d’ailleurs il s’expatria, il s’en alla mourir loin des siens…

À la grande rigueur nous lui trouverions des excuses.

Mais ici, simple spéculation de vieillard, calcul immonde ! La faim même ne serait pas une circonstance atténuante à tant d’impudeur ; et cet homme avait encore largement de quoi vivre !…

Ah ! quittons, quittons vite ces régions fangeuses et malsaines. On étouffe dans ce monde interlope et malhonnête, qui n’offre vraiment aucun coin, si petit qu’il soit, où l’indulgence puisse se nicher. Nous plaiderons, quand il le faudra, les circonstances atténuantes ; mais ici pas d’excuse, pas de pitié !… La flétrissure… sans phrases !