Le Bhâgavata Purâna/Livre IV/Chapitre 11

◄  X.
XII.  ►

CHAPITRE XI.

DISCOURS DU MANU.


1. Mâitrêya dit : Après avoir écouté les Rĭchis parler ainsi, Dhruva, portant de l’eau à ses lèvres, ajusta sur son arc une flèche qui avait, été faite par Nârâyaṇa.

2. Au moment où la flèche se posait sur l’arc, les apparitions magiques produites par les Guhyakas s’évanouirent rapidement, ô Vidura, comme les passions à la vue de la science.

3. Pendant qu’il ajustait l’arme du Rĭchi, des flèches aux plumes d’or, munies d’ailes comme celles du Kalahamsa, se répandant de toutes parts, pénétrèrent dans l’armée ennemie, semblables à des paons qui entrent dans une forêt, en poussant des cris d’effroi.

4. Assaillis de tous côtés sur le champ de bataille par les pointes aiguës de ces flèches, les Yakchas furieux, brandissant leurs armes, se précipitèrent contre le roi, comme des serpents qui, le cou gonflé, s’élancent contre Suparna.

5. Mais le roi, les frappant de ses flèches au moment où ils accouraient au combat, leur coupa les bras, les cuisses, le cou et le ventre, et les envoya dans le monde où se rendent, après avoir traversé le disque du soleil, les pénitents qui ont été chastes.

6. À la vue de cette multitude de Guhyakas que tuait le roi au beau char, quoiqu’ils ne l’eussent pas insulté les premiers, le Manu son grand-père, touché de compassion, vint trouva avec les Rĭchis le fils d’Uttânapâda, et lui paria ainsi.

7. Le Manu dit : Tu as assez cédé, ô mon fils, à l’excès de la colère, colère coupable et faite pour plonger dans les ténèbres, qui t’a poussé à mettre à mort ces Yakchas innocents.

8. Non, elle n’est pas convenable à notre famille cette violence, blâmée des gens de bien, qui te fait massacrer des Dieux inférieurs qui n’ont commis aucune faute.

9. Sans doute c’est parce que le meurtre d’un frère chéri a enflammé ta colère, que tu en as immolé un aussi grand nombre pour punir le crime d’un seul.

10. Ce n’est pas là cependant une action digne des gens de bien dévoués à Hrĭchîkêça, que ce massacre d’êtres vivants par d’autres êtres qui, comme les animaux, prennent le corps pour l’âme.

11. Plein d’affection pour Hari, âme de toutes les créatures, tu as honoré le Dieu en qui résident tous les êtres, et tu as obtenu le séjour suprême de Vichṇu, qu’il est si difficile même d’adorer.

12. Toi à qui Vichṇu pense en son cœur, toi que ses serviteurs mêmes approuvent, comment peux-tu commettre une action aussi coupable, quand tu connais la conduite des gens de bien ?

13. Par la patience, par la compassion, par la bienveillance et par l’égalité d’âme à l’égard de tous les êtres, on obtient la faveur de Bhagavat, qui est l’âme de toutes les créatures.

13. L’homme qui a une fois obtenu sa bienveillance, affranchi dès lors des qualités de la Nature et débarrassé des conditions de la vie, parvient à être absorbé au sein de Brahma.

14. C’est à l’action des cinq éléments réunis que l’homme et la femme doivent leur existence ; puis, c’est l’union des deux sexes qui donne en ce monde la vie à de nouveaux couples.

15. Ainsi se déroulent la création, la conservation et la destruction de l’univers, par l’effet du changement successif des qualités que produit la Mâyâ dont dispose l’Esprit suprême.

16. Le souverain Seigneur, qui n’a pas lui-même de qualités, n’a agi dans ces phénomènes que comme cause première ; sous l’action de cette cause, l’univers visible et invisible tout entier, fait sa révolution, comme le fer [attiré par l’aimant].

17. C’est Bhagavat qui, dirigeant son énergie vers des fins diverses selon le développement des qualités qu’amène l’action du temps, crée cet univers, quoiqu’il soit inactif, et le détruit, quoiqu’il ne soit pas destructeur ; mais l’énergie de celui dont la puissance est si grande est incompréhensible.

19. Il est le Temps infini et qui met à tout un terme, qui est sans commencement et qui donne le commencement à tout, qui est inaltérable, qui engendre le fils par le père, et qui détruit par la mort le Dieu qui détruit toutes choses.

20. Il n a pas plus d’amis que d’ennemis cet Être supérieur, qui [sous la forme de] la mort, s’empare également de toutes les créatures ; il court, et à sa suite se précipite, entraînée malgré elle, la foule des êtres, de même que la poussière suit le souffle du vent.

21. Le Seigneur souverainement parfait envoie à l’homme misérable soit une fin prématurée, soit une longue existence, conditions dont il est lui-même également affranchi.

22. Quelques-uns l’appellent l’action ; quelques autres la disposition naturelle ; ceux-ci, le Temps ; ceux-là, le Destin ; d’autres enfin, le désir de l’Esprit suprême.

23. Personne ne connaît, ami, ni l’origine ni les desseins de cet Être qui est insaisissable aux sens, qui est incommensurable, qui est la source d’énergies variées.

24. Ce ne sont pas, ô mon fils, les serviteurs du Dieu des richesses qui sont les meurtriers de ton frère ; c’est le Destin, cette énergie de l’Esprit suprême, qui cause la naissance et la mort.

25. Le Seigneur est celui qui crée l’univers, c’est lui qui le soutient et qui le détruit ; et cependant, affranchi du sentiment de la personnalité, il n’est affecté ni par les qualités ni par les œuvres.

26. Créateur, souverain et âme de tous les êtres, il s’unit à Mâyâ son énergie, pour créer, conserver et détruire les créatures.

27. Réfugie-toi donc de toute ton âme auprès de celui dont dépend le monde, de celui qui est la Destinée, qui est à la fois l’immortalité et la mort, de celui auquel les Créateurs de l’univers apportent leur offrande, attachés [à lui], comme les vaches qui sont enchaînées par les naseaux.

28. Ô toi qui, blessé au cœur par les paroles de ta belle-mère, quittas à l’âge de cinq ans celle qui t’avait mis au jour, pour te retirer dans la forêt, et qui, ayant honoré par tes austérités celui dont les facultés sont tout intérieures, as obtenu la place la plus élevée au sommet des trois mondes,

29. Porte au dedans de toi ton regard, et cherche en ton âme affranchie de sa propre forme, l’Être qui y réside, cet Être exempt de qualités, unique, impérissable, qui est l’Esprit, qui est complètement libre, et au sein duquel on voit l’univers qui parait distinct [de lui], mais qui n’existe réellement pas.

30. Vouant alors une dévotion exclusive à Bhagavat, qui est l’esprit ramené sur lui-même, qui est infini, qui est la béatitude même, et qui produit toutes les énergies, tu trancheras peu à peu le lien de l’ignorance, qui naît du sentiment du moi et du mien.

31. Dompte, et puisse le bonheur être avec toi, cette colère qui est le plus grand obstacle à ton salut ; dompte-la au moyen de mes conseils, comme on guérit une maladie avec un médicament.

32. Le sage qui désire pour lui la sécurité suprême ne doit pas se rendre esclave d’une colère qui fait de l’homme qu’elle domine, un objet d’épouvante pour le monde.

33. Tu as manqué de respect envers le Dieu des richesses, frère de Giriça, en tuant les Yakchas que tu as regardés, dans ta fureur, comme les meurtriers de ton frère.

34. Hâte-toi, ô mon fils, de le calmer avec des paroles respectueuses inspirées par la soumission, de peur que la splendeur de ces êtres puissants ne triomphe de notre race.

35. Après avoir donné ces conseils à son petit-fils Dhruva, le Manu Svâyam̃bhuva, salué par lui avec respect, se retira dans sa propre ville, accompagné des Rĭchis.


FIN DU ONZIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DISCOURS DU MANU,
DANS LE QUATRIÈME LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.