Le Bhâgavata Purâna/Livre III/Chapitre 19

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 249-253).
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CHAPITRE XIX.

MORT DE HIRAṆYÂKCHA.


1. Mâitrêya dit : Ayant compris les paroles immortelles et irréprochables de Viriñtcha, le Dieu souriant lui exprima son assentiment par un regard plein d’affection.

2. Ensuite le Dieu qui était sorti de Brahmâ [sous la forme d’un sanglier], s’élançant sur son adversaire qui s’avançait contre lui, libre de toute crainte, l’atteignit à la joue d’un coup de sa massue.

3. Mais l’arme du Dieu frappée par celle du Dâitya, fut arrachée de la main de Bhagavat, et après avoir tournoyé en l’air, elle resplendit et tomba ; ce fut là une grande merveille.

4. Cependant le Dâitya, quoique maître de l’occasion de vaincre, ne frappa pas son ennemi désarmé, parce qu’il respectait les lois du combat : il se contenta de provoquer Vichvaksêna.

5. Aux clameurs que poussèrent les Suras quand la massue fut enlevée des mains du Dieu, Bhagavat répondit, en leur criant : N’ayez pas peur ; et il se rappela son Tchakra.

6. À la vue du Dieu violemment pressé par le jeune fils de Diti, jadis l’un des chefs de ses serviteurs, et qui agitait son Tchakra, des cris divers furent proférés par les Dieux qui ne connaissaient pas la puissance de Vichṇu : Bonheur à toi ! tue-le.

7. Reconnaissant que le Dieu, dont les yeux ressemblent à la feuille du lotus, avait pris son Tchakra, et le voyant debout devant lui, le Dâitya transporté de fureur mordit ses lèvres en soufflant de colère.

8. Montrant ses dents terribles, contemplant Hari comme s’il eût voulu le consumer de ses regards, il se précipita sur lui, et s’écriant : Tu es mort, il le frappa de sa massue.

9. Mais Bhagavat, le sanglier du sacrifice, repoussa du pied gauche, comme en se jouant, la massue qui, lancée par son adversaire, arrivait contre lui avec la rapidité du vent.

10. Et il lui cria : Reprends ton arme, redouble d’efforts, puisque tu veux vaincre. Ainsi excité, le Dâitya recommença de frapper le Dieu de sa massue, en criant violemment.

11. Voyant l’arme qui tombait sur lui, Bhagavat, sans reculer, la prit en se jouant quand elle arriva, comme Garuda prend Pannagî.

12. À la vue de sa vigueur déçue, le grand Asura sentant son orgueil rabaissé et sa gloire détruite, ne voulut plus de la massue que lui présentait Hari.

13. Semblable à celui qui veut lancer une imprécation contre un Brâhmane, il saisit son javelot armé de trois pointes, resplendissant, insatiable comme le feu, pour le diriger contre Yadjña qui avait pris une forme visible.

14. Cette arme lancée avec vigueur par le grand héros des Dâityas, et brillant au milieu du ciel d’une splendeur immense, le Dieu la coupa du tranchant aigu de son Tchakra, comme Hari [Indra] coupa la plume qui s’était détachée du corps de Târkchya.

15. Quand il vit son javelot brisé en mille pièces par le Tchakra de Hari, l’Asura s’avançant avec une colère toujours croissante, et poussant un cri, frappa de son poing vigoureux la poitrine large et puissante du Dieu, et disparut aussitôt.

16. Frappé ainsi, ô guerrier, Bhagavat, le sanglier primitif, ne fut pas même légèrement ébranlé, semblable à un éléphant que l’on frapperait d’une guirlande de fleurs.

17. Alors l’Asura développa de mille manières sa puissance magique, en présence de Hari qui dispose en maître de la mystérieuse Mâyâ, et les créatures effrayées à cette vue crurent que le moment de la destruction de l’univers était arrivé.

18. Il souffla des vents impétueux qui répandaient l’obscurité en soulevant la poussière ; des pierres tombèrent des divers points de l’horizon, comme si elles eussent été lancées par des frondes.

19. Le ciel était couvert de nuages amoncelés qui avaient éteint la lumière des étoiles, doit partaient des éclairs et des foudres, et d’où tombait incessamment une pluie de pus, de cheveux, de sang, d’excréments, d’urine et d’os.

20. Les montagnes paraissaient lancer des armes de différentes espèces ; on voyait des femmes de Démons, le corps nu, armées de javelots, la tête dépouillée de cheveux.

21. De nombreuses troupes de Yakchas et de Rakchas coupables de meurtre, qui se composaient de fantassins, de cavaliers, de chars et d’éléphants, poussaient des cris de carnage et de mort.

22. Pour détruire les apparitions produites par la puissance magique de l’Asura, Bhagavat, dont les trois sacrifices, forment le corps, employa le Sudarçana, son arme chérie.

25. Alors Diti sentit tout à coup son cœur battre, en se rappelant le discours de son mari, et il coula du sang de ses seins.

24. Quand ces apparitions magiques furent dissipées, le Dâitya revenant de nouveau sur Kêçava, l’étreignit dans ses bras avec fureur ; mais il le vit en même temps debout hors de son atteinte.

25. Pendant que le Dâitya frappait Adhôkchadja de ses poings durs comme le diamant, le Dieu l’atteignit à l’oreille d’un coup de sa main, comme le chef des Maruts frappa Tvâchṭra (Vrǐtra).

26. À peine eut-il été touché avec mépris par le Créateur de toutes choses, que perdant connaissance, tournant sur lui-même, les yeux hors de la tête, dépouillé de ses bras, de ses pieds et de ses cheveux, le Dâitya tomba comme le Roi des arbres qui croule déraciné par le vent.

27. En voyant couché par terre ce Dâitya d’une énergie si active, qui montrait ses dents terribles et se mordait les lèvres, Brahmâ et les autres Dieux, accourus pour le contempler, se dirent : Ah ! Qui pourra lui donner la mort ?

28. Mais le héros des Dâityas, blessé par la patte [du sanglier], abandonna son corps en contemplant la face de celui sur lequel les Yôgins, désirant se délivrer du corps subtil qui n’a pas de réalité véritable, méditent en secret à l’aide de la contemplation du Yoga.

29. Or les deux serviteurs de Vichṇu que la malédiction du Dieu a condamnés à descendre dans la voie des méchants, recouvreront certainement, au bout de plusieurs naissances, le rang qu’ils occupaient [dans le ciel].

30. Les Dêvas dirent : Adoration, adoration à toi, qui es le développement de tous les sacrifices, à toi qui, pour conserver le monde, as revêtu la forme pure de la qualité de la Bonté ! Il est donc mort, pour notre bonheur, ce tyran des mondes ; et nous, grâce au culte de tes pieds. Seigneur, nous sommes délivrés.

31. Mâitrêya dit : Après avoir ainsi mis à mort Hiraṇyâkcha dont la force était indomptable, Hari, le sanglier primitif, se rendit dans sa demeure où les fêtes ne sont jamais interrompues, célébré parle Dieu dont le siège est un lotus, et par les autres Dêvas.

32. Je viens de te raconter, cher ami, comme je l’ai entendu moi-même, le récit de ce que fit Hari dans cette incarnation, et comment il tua, en se jouant, dans ce grand combat, Hiraṇyâkcha dont la force était immense.

SÛTA dit :

33. Le guerrier profondément dévoué à Bhagavat ayant ainsi entendu de la bouche de Kâuçârava l’histoire du Dieu, en ressentit, ô Brâhmane, une joie extrême.

34. Quel plaisir éprouverait-on à écouter l’histoire d’autres personnages éminents, doués d’une grande gloire et d’une pure renommée, quand on a entendu celle du Dieu que pare le Çrîvatsa ?

35. Celui qui, au milieu des cris des éléphants femelles, se hâta de délivrer du danger leur Roi, au moment où saisi par un crocodile, l’éléphant pensait au lotus de ses pieds [divins] ;

36. Cet Être, qu’adorent sans peine les hommes vertueux qui n’ont pas d’autre asile, mais qui se dérobe aux adorations des méchants, quel est l’homme sensé qui ne lui rendrait pas un culte ?

37. Celui qui écoute, ou qui chante, ou qui accueille avec plaisir la mort si merveilleuse de Hiraṇyâkcha, laquelle ne fut qu’un jeu pour celui qui s’était fait sanglier afin de sauver la terre, est aussitôt délivré du péché même d’avoir tué un Brâhmane.

38. Nârâyaṇa est, à la fin de leur vie, le salut de ceux qui écoutent cette histoire si sainte et si pure, qui donne la richesse et la gloire, qui est le siège de la longévité, des bénédictions, de la vie et des sens, et qui augmente l’héroïsme dans le combat.


FIN DU DIX-NEUVIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
MORT DE HIRAṆYÂKCHA,
DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.