Le Bhâgavata Purâna/Livre III/Chapitre 18

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 245-248).
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CHAPITRE XVIII.

MORT DE HIRAṆYÂKCHA.


1. Mâitrêya dit : Après ce discours du Roi des eaux, le géant orgueilleux, méprisant ses avis, entra impétueusement dans l’Abîme, après avoir appris de Nârada la route qu’avait suivie Hari.

2. Là il vit l’Être victorieux, le soutien du monde, qui soulevait la terre avec l’extrémité de sa défense, dont l’œil rouge et brillant effaçait son propre éclat, et il s’écria en riant : Quelle merveille ! Un sanglier aquatique !

3. Et il lui dit : Viens ici, animal stupide ! Lâche la terre ; c’est à nous, habitants de l’Abîme, que l’a confiée le Créateur du monde ; tu, ne t’en iras pas heureusement avec la terre, sous mes yeux, ô le plus vil des Suras, toi qui as pris la forme d’un sanglier.

4. N’as-tu pas été nourri par nos adversaires pour nous détruire, toi qui, vainqueur invisible, tues les Asuras par ta magie ? Je t’anéantirai, toi qui n’as de force que sous cette apparence mystérieuse, toi dont la vigueur n’est rien, et je dissiperai le chagrin de mes amis.

5. Quand tu seras tué, quand ta tête aura été brisée sous la massue dont mon bras va te frapper, ces Rǐchis et ces Dêvas qui te présentent l’offrande ne diront plus que le sol leur manque.

6. Ainsi attaqué par les injures semblables à des javelots dont le blessait son ennemi, le Dieu remarquant que la terre placée sur l’extrémité de sa défense était effrayée, s’élança du milieu de l’eau, supportant cet outrage, comme [sort d’un fleuve] un éléphant accompagné de sa femelle, lorsqu’il est blessé par un crocodile.

7. Au moment où il sortait de l’eau, le géant aux cheveux d’or le poursuivant comme le crocodile suit l’éléphant, lui cria, en montrant ses dents redoutables, et avec une voix semblable au tonnerre : Qu’y a-t-il de vil pour les lâches qui ont perdu toute honte ?

8. Alors plaçant la terre à la surface de l’océan dans l’espace qu’elle devait occuper, Bhagavat déposa en elle sa vertu, sous les yeux de son ennemi, pendant que, loué par le Créateur de l’univers, il était plein des Dieux engendrés [dans son sein].

9. Puis emporté par la colère, il s’adressa ainsi avec ironie au géant qui, la massue en main, et couvert d’ornements d’or et d’une belle cuirasse du même métal, s’était attaché à ses pas, et attaquait incessamment son cœur par des paroles injurieuses.

10. Bhagavat dit : Oui, cela est vrai, nous sommes un sanglier aquatique ; nous chassons les chiens de ton espèce. Quand tu seras enchaîné dans les liens de la mort, les braves, méchant, ne chanteront pas tes louanges.

11. Oui, ravisseurs du dépôt des habitants de l’Abîme, insensibles à la honte, mis en fuite par ta massue, nous nous arrêtons cependant un instant ; il nous faut rester pour combattre ; où pourrions-nous aller après avoir excité le courroux d’un être si puissant ?

12. Apprête-toi donc bien vite, sans plus réfléchir, à nous donner la mort, ô toi qui commandes à tant d’armées de fantassins ; et après nous avoir tués, essuie les larmes^des tiens : celui qui ne remplit pas sa promesse n’est pas digne de s’asseoir dans l’assemblée.

13. Mâitrêya dit : Ainsi injurié par Bhagavat, et provoqué par cette colère ironique, le géant fut rempli d’un immense courroux, comme le Roi des serpents que l’on veut forcer à jouer.

14. Poussant, dans son impatience, de profonds soupirs, les sens agités par la fureur, le Dâitya se précipitant avec impétuosité sur son ennemi, l’attaqua de sa massue.

15. Mais Bhagavat trompa, en se détournant, l’effort de la massue que son ennemi dirigeait contre sa poitrine, comme un sage parvenu au comble du Yoga évite le Dieu de la mort.

16. Transporté de colère, Hari courut contre son ennemi, qui ayant repris sa massue, la faisait tourner sans relâche, en se mordant les lèvres de fureur.

17. Il atteignit de sa massue le sourcil droit de son ennemi ; mais le géant, habile dans le combat, repoussa l’arme du Dieu avec sa propre massue.

18. C’est ainsi que Haryakcha et Hari, transportés tous deux par le désir de vaincre, s’attaquaient avec leurs massues pesantes.

19. Ardents, blessés par la massue tranchante, excités par l’odeur de leur sang qui coulait, ces deux rivaux qui, dans le désir de vaincre, cherchaient des chemins divers pour se frapper, ressemblaient à deux taureaux qui luttent pour la possession d’une génisse.

20. Cependant Svarâdj (Brahmâ), entouré des Rĭchis, vint pour contempler la lutte que soutenaient à cause de la terre le Dâitya et le Dieu magnanime dont les membres sont les sacrifices, et qui avait pris la forme d’un sanglier à l’aide de sa Mâyâ.

21. À la vue du Dâitya exalté par l’orgueil, libre de crainte, qui rendait coup pour coup, et dont la valeur était irrésistible, le chef des mille Rĭchis chanta Nârâyaṇa, le sanglier primitif.

22 et 23. Brahmâ dit : Ce coupable Asura outrageant, effrayant et traitant avec violence les Dêvas qui se réfugient, ô Dieu, sous la plante de tes pieds, avec les Brâhmanes, les vaches et les créatures innocentes, parcourt les mondes, fier de notre faveur, cherchant un adversaire sans pouvoir en rencontrer un.

24. Ne l’excite pas, ô Dieu, ce magicien habile, cet arrogant, ce méchant qui ne connaît pas de frein ; ne fais pas comme l’enfant qui veut faire jouer un serpent en colère.

25. Quand ce géant terrible, touchant à son heure [dernière], ne pourra plus multiplier ses ruses, alors développant ta divine Mâyâ, tu mettras à mort le pécheur, ô Atchyuta.

26. La voilà qui s’approche. Seigneur, cette heure terrible où périssent les mortels ; ô toi qui es l’âme de toutes choses, daigne assurer la victoire aux Suras.

27. Maintenant est arrivé le moment favorable, celui de la huitième heure, nommée Abhidjit ; hâte-toi de tuer cet ennemi si redoutable, pour notre bonheur à nous qui sommes tes amis.

28. C’est pour son bonheur qu’il vient lui-même s’offrir à la mort à laquelle tu l’as autrefois destiné. Triomphe de ton ennemi, et après l’avoir tué dans le combat, rends le monde au repos.


FIN DU DIX-HUITIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
MORT DE HIRAṆYÂKCHA,
DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.