Le Bhâgavata Purâna/Livre III/Chapitre 16

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 236-240).
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CHAPITRE XVI.

CHUTE DE DJAYA ET DE VIDJAYA.


1. Brahmâ dit : Quand ces solitaires, qui connaissaient les devoirs du Yoga, eurent achevé, le Seigneur de l’univers qui habite le Vâikuṇṭha, répondant à leur hommage, leur parla ainsi :

2. Bhagavat dit : Ce Djaya et ce Vidjaya, tous deux mes serviteurs, parce qu’ils ont tenu peu de compte de moi, ont commis à votre égard une grande faute.

3. Quant au châtiment que vous, qui m’êtes dévoués, leur avez infligé pour avoir méprisé des Dêvas, il est approuvé par nous.

4. Je vous demande maintenant une faveur, car un Brâhmane est ma Divinité suprême, et je regarde comme faite par moi-même l’injure que vous avez reçue de mes serviteurs.

5. Un maître dont le monde célèbre le nom, voit, quand un de ses serviteurs a commis une faute, sa réputation détruite par des discours défavorables, comme la peau est détruite par la lèpre.

6. Moi dont la gloire, pure comme l’ambroisie, n’a qu’à être écoutée avec attention pour sanctifier à l’instant même l’univers et jusqu’à l’homme le plus vil, moi le Dieu Vikuṇṭha, auquel vous avez fait un renom semblable à un bel étang sacré, je me couperais moi-même le bras, si mon bras s’était opposé à vous.

7. Car c’est en vous honorant que j’acquiers les mérites qui font que Çrî ne m’abandonne pas malgré mon indifférence pour elle, moi dont les pieds sont comme des lotus pleins d’une pure poussière, moi qui efface en un instant les souillures de ’univers ; et cependant, pour obtenir un seul regard de la Déesse, à combien d’obligations d’autres [Dieux] ne se soumettent-ils pas !

8. Non, je ne mange pas autant lorsque, pendant la cérémonie, je dévoue par la bouche du feu l’offrande de celui qui célèbre le sacrifice, couverte du beurre clarifié qui en découle, que quand, par la bouche d’un Brahmane satisfait d’avoir déposé en moi le fruit de ses œuvres, je mange une seule, bouchée de sa portion.

9. Qui donc n’endurerait pas les Brâhmanes, quand je porte sur mes aigrettes la poussière pure de leurs pieds, moi qui dispose, pour me produire, de la mystérieuse Mâyâ, cette force qui agit incessamment sans se reposer jamais, moi qui, avec l’eau qui m’a été offerte, purifie les mondes et le Dieu qui se pare de la lune ?

10. Les hommes qui voient quelque différence entre les Brâhmanes au sein desquels j’habite, les vaches que j’aime et les créatures privées de protection, ces hommes à qui le péché a fait perdre la vue, seront déchirés par les vautours cruels et irrités comme des serpents, qu’envoie le Dieu qui punit par mon ordre.

11. Ceux qui, avec un cœur satisfait et un visage semblable à un lotus aspergé de l’ambroisie du sourire, supportent, en songeant à moi, les injures des Brahmanes, et qui, d’une voix adoucie par l’affection, leur parlent comme à leurs enfants, ainsi que [je vous parle] moi-même, ceux-là sont sûrs de me posséder.

12. Que ces deux serviteurs qui, pour n’avoir pas deviné la pensée de leur maître, n’ont pas hésité à tenir une conduite qui vous a blessés, paraissent donc en ma présence ; la faveur que je vous demande, c’est qu’ils soient promptement envoyés en exil.

13. Brahmâ dit : Cette voix ravissante, divine, semblable à un fleuve de Mantras et dont les solitaires sentaient la douceur, ne satisfit pas cependant le cœur des sages que la colère avait touché.

14. Entendant ce langage excellent et précis, mais que sa gravité rendait obscur, les sages ne purent, quoiqu’ils en méditassent le sens impénétrable et profond, connaître l’intention du Dieu.

15. Ces Brâhmanes sentant sur tout leur corps le frissonnement du plaisir, s’adressèrent, les mains jointes, à celui qui avait revêtu la majesté de la grandeur suprême à l’aide de sa mystérieuse Mâyâ.

16. Les Rĭchis dirent : Ô divin Bhagavat, nous ne connaissons pas ton dessein, quand tu nous parles, toi qui es le modérateur suprême, de la faute par toi commise et de la faveur que tu nous demandes.

17. Sans doute, Seigneur, les Brâhmanes auxquels tu es dévoué sont ta Divinité suprême ; mais toi qui es l’Esprit, tu es l’âme et la Divinité des Brâhmanes, qui sont des Dieux pour les Dêvas.

18. De toi vient la loi éternelle que tes formes protègent ; tu es la récompense suprême, mystérieuse et immuable du devoir.

19. Comment donc un Être comme toi, par la faveur duquel les Yogins, détachés du monde, traversent rapidement la mort, comment cet Être aurait-il besoin de la faveur des autres ?

20. Ô toi qui es l’objet du culte constant de Vibhûti que d’autres abordent en suppliants pour placer sur leur tête la poussière de ses pieds, Vibhûti qui est comme passionnée pour le monde du Roi des abeilles dont la demeure est la guirlande nouvelle de Tulasî que les hommes vertueux ont déposée à tes pieds ;

21. Toi qui n’as aucun égard pour celle qui te rend le culte le plus pur, toi qui es si attaché aux êtres qui te sont exclusivement dévoués, toi l’asile des perfections, comment la sainte poussière que déposent les pieds des Brâhmanes et l’ornement du Çrîvatsa pourraient-ils te rendre pur, et qu’as-tu besoin de t’en parer ?

22. Ô toi qui parais dans les trois Yugas, c’est certainement sur les trois pieds qui t’appartiennent en propre, à toi qui es Dharma lui-même, que repose, pour l’avantage des Brahmanes et des Dieux, cet univers mobile et immobile, lorsqu’avec la qualité de la Bonté, qui est ton corps si bienfaisant pour nous, tu as dissipé la Passion et les Ténèbres qui attaquent la justice.

23. Si toi qui es excellent, tu ne protèges pas, avec des égards et un langage agréable, la race des Brâhmanes que tu dois défendre, la voie fortunée des Vêdas qui est la tienne, sera détruite, car le monde ne peut que suivre l’exemple d’un être aussi élevé.

24. Sans doute cela est loin de tes désirs, ô toi qui es un trésor de Bonté, toi qui veux donner le bonheur au monde et qui détruis ses ennemis à l’aide des énergies qui t’appartiennent ; aussi bien la déférence que tu témoignes [aux Brâhmanes] ne fait rien perdre de sa majesté au Maître des trois qualités, au soutien de l’univers, car cette déférence n’est pour toi qu’un jeu.

25. Quel que soit le châtiment ou le genre de vie que tu imposes à tes deux serviteurs, nous l’approuvons comme convenable, ou bien inflige-nous la punition que nous méritons nous-mêmes, nous qui avons maudit deux innocents.

26. Bhagavat dit : Ces deux serviteurs en qui l’application à leur devoir a été fortifiée par une attention qu’augmentait l’orgueil, tomberont immédiatement dans la voie opposée à celle des Suras, et reviendront bientôt après en ma présence ; l’imprécation que vous avez prononcée, c’est moi qui en suis l’auteur, sachez cela, ô Brâhmanes.

27. Brahmâ dit : Après avoir vu Vikuṇṭha, ce trésor du plaisir des yeux, et le Vâikuṇṭha, sa demeure, qui brille de son propre éclat ;

28. Après avoir marché autour de Bhagavat en signe de respect, après l’avoir salué et avoir pris congé de lui, les solitaires partirent, la joie dans le cœur, célébrant la beauté de Vichṇu.

29. Bhagavat dit à ses deux serviteurs : Allez, ne craignez rien ; que le salut soit avec vous ; je pourrais bien détruire la malédiction des Brâhmanes, mais je ne veux pas revenir sur ce qui est ma décision.

30. Après avoir expié l’injure que vous avez faite à des Brâhmanes par l’excès d’un emportement dont j’étais l’objet, vous reviendrez de nouveau en ma présence au bout de peu de temps.

31. Bhagavat, après avoir donné cet ordre à ses gardiens, rentra dans son séjour qui est orné de files de chars, et embelli d’une splendeur sans égale.

32. Mais les deux chefs des Dieux, dépouillés de leur éclat, déchus de leur orgueil, furent exclus du ciel de Hari par la malédiction irrésistible des Brâhmanes.

33. Au moment où ils tombaient tous deux du séjour de Vikuṇṭha, un grand bruit d’exclamations partit des principaux chars.

34. Maintenant ces deux chefs des serviteurs de Hari sont unis à l’énergie puissante de Kaçyapa qui est déposée dans le sein de Diti.

35. C’est par la splendeur de ces deux jumeaux qui sont aujourd’hui des Asuras, que votre propre splendeur est effacée : telle est en ce moment la volonté de Bhagavat

36. Celui qui est la cause première de la naissance, de la conservation et de la destruction de l’univers, celui dont la mystérieuse Mâyâ ne peut être comprise même des maîtres du Yoga, Bhagavat, le Maître des trois qualités, veillera sur notre salut ; à quoi donc pourraient servir nos réflexions sûr ce sujet ?


FIN DU SEIZIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
CHUTE DE DJAYA ET DE VIDJATA,
DANS LE DIALOGUE DE VIDURA ET DE MÂITREYA , AU TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.