Le Bhâgavata Purâna/Livre III/Chapitre 1

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 153-158).
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CHAPITRE PREMIER.

DIALOGUE ENTRE VIDURA ET UDDHAVA.


1. Çuka dit : Telle fut la question qu’adressa jadis, au bienheureux Mâitrêya, le guerrier qui était entré dans la forêt, après avoir abandonné sa demeure florissante,

2. Cette demeure que Bhagavat, le maître de L’univers, devenu votre ambassadeur, adopta pour la sienne, lorsqu’il délaissait celle du roi des enfants de Puru.

3. Le roi dit : Seigneur, fais-nous connaître où eut lieu la rencontre du bienheureux guerrier avec Mâitrêya, et quand se passa leur entretien.

4. Car elle ne produit pas des avantages médiocres la question que Vidura, dont l’âme était pure, adressait sur cet Être supérieur au vertueux Mâitrêya, et qui lui attirait les éloges de celui-ci.

SÛTA dit :

5. Ainsi interrogé par le roi Parîkchit, le meilleur des Rǐchis qui sait tant de choses, lui répondit, la joie dans le cœur : Écoute !

6. Çuka dit : Lorsque le roi [Dhrǐtarâchṭra] qui avait perdu la vue, soutenant par l’injustice ses propres fils, dont la conduite était coupable, fit entrer dans la maison de laque les enfants orphelins de son jeune frère, et y fit mettre le feu ;

7. Lorsque dans l’assemblée il n’arrêta pas son fils qui osait commettre l’action blâmable de porter la main sur la chevelure de la reine, femme du roi des Kurus, sa belle-fille, dont les larmes enlevèrent le safran qui couvrait ses seins ;

8. Lorsque favorisant l’erreur, il refusa, malgré sa promesse, de donner au vertueux Adjâtaçatru qui la demandait, sa part de l’héritage, après que ce prince, asile de la vérité, qui avait été injustement vaincu au jeu, fut revenu de la forêt ;

9. Lorsque le roi, privé du peu de vertu qu’il possédait, ne sut pas respecter profondément les paroles qui sont pour les hommes le canal de l’ambroisie, ces paroles que Krĭchṇa, le précepteur du monde, favorable à Pârtha, prononçait dans l’assemblée ;

10. Lorsque appelé par le roi son frère aîné qui voulait lui demander son avis, Vidura, le plus habile des conseillers, étant entré dans le palais, exposa devant lui cette opinion que les ministres appellent « le conseil de Vidura : »

11. Rends, [lui dit-il,] sa part de l’héritage au roi Adjâtaçatru, à celui qui sait souffrir ton injustice si difficile à supporter, cette injustice qui irrite et ses jeunes frères et ce serpent de Vrĭkôdara, dont le sifflement t’inspire tant de frayeur.

12. Car c’est un Dieu, c’est le bienheureux Mukunda qui, ayant adopté ces princes, demeure avec les Dêvas et les Dieux de la terre, dans sa capitale, où il est le Dieu des Dieux des Yadus, après avoir vaincu tous ceux qui sont des Dieux parmi les Dieux des hommes.

13. Oui, c’est le péché lui-même qui s’est introduit dans ta maison, que cet ennemi de Purucha, que tu nourris dans la croyance qu’il est ton fils, toi qui, pour t’être détourné de Krĭchṇa, as perdu le bonheur ; abandonne donc bien vite, afin de sauver ta race, cette cause d’infortune.

16. Ainsi parlait le guerrier dont la vertu est pour les gens de bien un objet d’envie ; mais il n’obtint que les mépris de Suyôdhana (Duryôdhana), dont la lèvre était agitée par la violence de la colère, et ceux de Karṇa, de son jeune frère et du fils de Subala.

15. Qui a donc appelé ici ce fils d’une esclave, ce traître qui ose s’opposer à la volonté de celui qui l’a nourri, et défendre les intérêts de mes adversaires ? Qu’il soit promptement chassé de la ville, en ne conservant que la vie !

16. Quoique vivement blessé par les paroles hautaines de son frère, qui pénétraient dans ses oreilles comme des flèches, Vidura qui n’en était pas plus ému, parce qu’il voyait là l’œuvre de Mâyâ qu’il respectait profondément, sortit de lui-même sans plus tarder, laissant son arc à la porte.

17. Une fois qu’il eut quitté Hâstinapura, et emporté ainsi la vertu des enfants de Kuru, il commença, dans le désir de se purifier, à parcourir successivement les lieux qui sont consacrés à celui dont les pieds sont un étang sacré, ces lieux où réside réellement, sur la terre, l’Être aux mille formes.

18. Il visita seul les étangs et les temples ornés par les attributs de l’Être infini, les villes embellies de bois, de montagnes et de bosquets sacrés, les rivières et les lacs aux eaux limpides.

19. Dans sa course à travers le monde, menant une existence solitaire et pure, se baignant dans chaque fleuve, dormant sur la terre, n’ayant aucun soin de son corps, ayant rejeté tout vêtement, inconnu des siens, il accomplit des austérités agréables à Hari.

20. Pendant le temps qu’il mit à parcourir ainsi le Bhâratavarcha, jusqu’au moment où il parvint à Prabhâsa, Pârtha, avec l’appui d’Adjita, gouverna la terre défendue par une seule armée, et reposant à l’ombre d’une puissance unique.

21. Là Vidura apprit la ruine de ses parents, et pleurant sa famille détruite par une rivalité funeste, comme un bois consumé par le feu que lui ont communiqué des bambous embrasés, il revint sur ses pas et se dirigea en silence vers la Sarasvatî.

22. Il visita, sur les bords de ce fleuve, les étangs de Trita, d’Uçanas, de Manu, de Prĭthu, d’Agni, d’Asita, de Vâyu, celui de Sudâsa, de Guha, de Çrâddhadêva et celui des Vaches ;

25. Ainsi que beaucoup d’autres temples de Vichņu, fondés par des Dêvas et par de divins Brahmanes, où se trouvent des places marquées de l’empreinte de la première des armes (le Tchakra), et dont la vue rappelle aux hommes le souvenir de Krĭchṇa.

24. Laissant ensuite derrière lui le pays fortuné de Surâchṭra, les Sâuvîras, les Matsyas, ainsi que les Kurudjâg̃galas, il s’avança jusqu’à ce qu’il parvînt sur les bords de la Yamunâ, où il vit Uddhava dévoué à Bhagavat.

25. Vidura, dans l’excès de son affection, pressa fortement entre ses bras le célèbre serviteur du fils de Vasudêva, ce sage plein de calme qui avait été autrefois disciple de Vrǐhaspati, et il s’informa du sort de ses parents, les sujets de Bhagavat :

26. Ces deux manifestations de l’antique Purucha, descendues en ce monde pour satisfaire au désir de Pâdma, né de son nombril, vivent-elles heureuses dans la maison de Çûra, profitant de leur séjour ici-bas pour établir le bonheur sur la terre ?

27. Vit-il heureux, le fils vénérable de Çûra, le premier des Kurus, notre ami, lui qui, libéral comme un père, fait à ses sœurs des dons précieux pour satisfaire les héros leurs époux ?

28. Est-il heureux Pradyumna, ce héros qui commande les chars des Yadus, Pradyumna qui, dans une existence antérieure, fut Smara (l’Amour) lui-même, et que Rukmiṇî conçut comme fils de Bhagavat, après qu’elle eut vénéré les Brâhmanes ?

29. Vit-il heureux, le chef des Sâtvatas, des Vrǐchṇis, des Bhôdjas et des Daçârhas, qui, après avoir renoncé à l’espoir d’occuper le siège des rois placé trop loin de lui, fut sacré sur le trône par le Dieu aux yeux de lotus ?

30. Vit-il heureux, le fils de Hari, Sâmba, semblable à son père, ce chef des guerriers qui combattent sur des chars, lui que mit au jour la vertueuse Djâmbuvatî, et que, dans une vie antérieure, Ambikâ porta dans son sein sous le nom du divin Guha (Kârtikêya) ?

31. Vit-il heureux Yuyudhâna, qui, après avoir appris de Phâlguna les mystères de la science de l’arc, dut bientôt au culte qu’il rendit à Adhôkchadja le salut que donne ce Dieu, et que les ascètes ont tant de peine à obtenir ?

32. Vit-il heureux, le sage et vertueux fils de Çvaphalka, qui s’est réfugié auprès de Bhagavat, lui qui, perdant courage par l’excès de l’affection, se roulait dans la poussière du chemin où Krǐchņa avait laissé l’empreinte de ses pas ?

33. Est-elle heureuse, la fille du Bhôdja nommé Dévala, elle qui, comme la mère des Dêvas, eut pour fils Vichṇu, et qui porta un Dieu dans son sein, de même que le triple Vêda renferme en lui-même son but qui est la célébration du sacrifice ?

34. Vit-il heureux, l’illustre Aniruddha, qui satisfait les désirs des Sâtvats, lui que l’on regarde comme l’origine de la parole, le principe du cœur, l’essence de la quatrième des portions de l’organe interne ?

35. Ami, vivent-ils heureux aussi, ceux qui, avec une adoration exclusive, se sont dévoués à la divinité de l’Esprit lui-même, comme Hrĭdîka, le fils de Satyâ, les héros dont Gada et Tchârudêchṇa sont les chefs, et tant d’autres ?

36. Dharma, avec Vidjaya et Atchyuta qui sont comme ses deux bras, défend-il toujours justement la digue de la loi, lui qui, dans l’assemblée, humiliait Duryôdhana, lorsque, grâce à l’appui de Vidjaya, la fortune l’élevait au rang de monarque souverain ?

37. Bhîma, enflammé de colère comme un serpent, a-t-il pardonné aux coupables enfants de Kuru l’insulte longtemps méditée par eux, lui dont le champ de bataille ne put supporter la marche lorsqu’il s’élançait dans les nombreux chemins de la massue ?

38. Vit-il toujours, le guerrier célèbre parmi les braves montés sur des chars, qui avec son arc Gândîva détruisait ses ennemis, lui dont fut satisfait Giriça, lorsque, se dérobant à ses yeux sous le déguisement d’un Kirâta, le Dieu se vit couvert par la masse des flèches du héros ?

39. Et les deux fils jumeaux [de Mâdrî] entourés par les princes, fils de Prĭthâ, comme les deux yeux le sont par les cils, jouissent-ils du bonheur, eux qui ont, dans le combat, repris leur bien à leur adversaire, semblables à deux Suparnas (Garudas) enlevant l’ambroisie de la bouche du Dieu qui porte la foudre ?

40. Hélas ! privée de Pâṇḑu, Prǐthâ elle-même n’a pu survivre qu’à cause de ses enfants au premier des Râdjarchis, à ce héros qui, du haut de son char, seul et n’ayant d’autre compagnon que son arc, triompha jusqu’aux limites de l’horizon.

41. Ami, je pleure sur ce prince tombé si bas pour avoir outragé son frère mort, sur ce prince qui, dans sa partialité pour ses propres fils, me chassa, moi son parent, de ma propre ville.

42. Pour moi, grâce à la bienveillance de Hari, le créateur, qui, sous son déguisement humain, trouble la vue des mortels, j’erre en ce monde caché à tous les regards, connaissant la voie de l’Être suprême, et sans que rien puisse désormais m’étonner.

43. Sans doute celui qui put, dans le désir de dissiper le chagrin de ceux qui se réfugiaient auprès de lui, mettre à mort les rois que les trois causes d’orgueil poussaient hors de leur devoir, et dont les armées ébranlèrent plus d’une fois la terre, sans doute Bhagavat a dédaigné l’insulte des Kurus !

44. Si le Dieu incréé naît pour détruire les méchants, si le Dieu inactif agit pour protéger les hommes, si ses naissances et ses actions n’ont pas d’autre but, quel autre être que lui peut, supérieur aux qualités, s’unir à un corps et se livrer à l’action ?

45. Raconte-moi donc, ami, l’histoire de celui dont la gloire est comme un pur étang, et qui, incréé, naquit au milieu des Yadus pour le bien de tous les princes qui, fidèle observateurs de ses commandements, s’étaient réfugiés auprès de lui.


FIN DU PREMIER CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DIALOGUE ENTRE YIDURA ET UDDHAVA,
DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA