Le Bhâgavata Purâna/Livre II/Chapitre 7

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 129-136).
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CHAPITRE VII.

DIALOGUE ENTRE BRAHMÂ ET NÂRADA.


1. Brahmâ dit : Lorsque l’Être infini, toujours actif, revêtit, pour relever la terre de l’Abîme, le corps d’un sanglier, dont la réunion des sacrifices formait la substance, poursuivant le chef des Dâityas jusque dans les profondeurs de la vaste mer, il le mit en pièces avec ses défenses, comme le Dieu de la foudre brise les montagnes.

2. Né de Rutchi et d’Âkûti sa femme, sous le nom de Suyadjṇa, il eut lui-même de sa femme Dakchiṇâ les Dieux immortels qui savent rester purs ; puis lorsqu’il eut enlevé des trois mondes le malheur qui les accablait, il fut appelé Hari par le Manu Svâyam̃bhuva.

3. Il naquit ensuite de Dêvahûti dans la maison de Kardama, et il instruisit sa mère avec les neuf femmes [qu’elle avait mises au jour] dans la voie de l’Esprit ; et cet entretien purifiant, dans cette vie même, Dêvahûti de la fange du contact des qualités qui souillent l’âme, lui fit obtenir le bonheur dont jouissait Kapila.

4. Atri désirait avoir de la postérité ; Bhagavat satisfait lui dit : « Je me donne moi-même à toi ; » de là vient qu’il naquit sous le nom de Datta, lui dont les sujets fidèles, les Yadus et les Hâihayas, purifiés par la poussière du lotus de ses pieds, obtinrent, en ce monde et dans l’autre, les facultés surnaturelles du Yoga.

5. Jadis, pour créer les divers mondes, je m’imposai une rude pénitence ; mes austérités non interrompues firent naître Bhagavat sous la forme des quatre sages dans le nom desquels entre le mot Sana ; et comme la connaissance de l’esprit avait disparu à la fin du Kalpa antérieur, il l’exposa dans l’âge actuel d’une manière si complète, que les solitaires la reconnurent en eux-mêmes.

6. Fils de Dharma et de Mûrti, fille de Dakcha, il naquit sous la double forme de Nârâyaṇa et de Nara, sages qui possédaient en propre la puissance des austérités, lorsque les Déesses qui formaient l’armée de l’Amour, se voyant des rivales créées par Bhagavat, ne purent interrompre le cours de leurs mortifications.

7. Sans doute les sages consument l’amour par le regard de la colère ; mais ils ne peuvent éteindre le feu terrible de la colère qui les consume. Si voulant entrer dans le cœur de Bhagavat, la colère tremble de crainte, comment l’amour pourrait-il y trouver un asile ?

8. Blessé par les paroles, semblables à des flèches, que sa mère prononça en présence du roi [Uttânapâda], Dhruva, malgré sa jeunesse, s’était retiré dans la forêt pour s’y livrer à la pénitence ; Bhagavat satisfait accorda aux prières du sage un siège inébranlable [au haut des cieux], vers lequel les divins solitaires, placés au-dessous de lui, font monter leurs louanges.

9. Lorsque l’impie Vêṇa, dont la malédiction des Brâhmanes, semblable à la foudre, avait consumé la force et la puissance, fut tombé dans l’enfer, Bhagavat, à la prière [des sages], le sauva en prenant dans le monde le nom de son fils ; et grâces à lui, la terre, [comme une vache que l’on trait,] livra tous ses trésors.

10. Fils de Nâbhi et de Sudêvî, il parut sous le nom du sage Rĭchabha, qui, indifférent et plongé dans l’apathie profonde du Yoga, se livrait aux pratiques religieuses que les Rĭchis regardent comme l’état de la contemplation la plus haute, maître de lui, ayant calmé ses sens, et affranchi de tout contact.

11. Dans mon sacrifice, Bhagavat lui-même fut Hayaçîrcha, le mâle du sacrifice, dont la couleur est celle de l’or, dont les Vêdas et les sacrifices sont la substance, et les divinités l’âme ; quand il respira, de ses narines sortirent de ravissantes paroles.

12. Recueilli par le Manu, au temps de la fin du Yuga, il parcourut l’océan sous la forme d’un poisson, refuge de la terre et demeure de tous les êtres en qui réside la vie, et il retrouva la trace des Vêdas qui étaient tombés de ma bouche dans l’onde redoutable.

13. Lorsque les armées des Immortels et des Dânavas agitaient la mer de lait pour en faire sortir l’ambroisie, le premier des Dêvas prenant la forme d’une tortue, soutint sur son dos la montagne dont le mouvement, en lui faisant éprouver l’impression d’un frottement agréable, l’invitait au sommeil.

14. Revêtant, pour détruire les ennemis redoutables des Dieux, la forme d’un homme-lion dont les sourcils contractés et les dents qui s’entre-choquaient, rendaient la face effrayante, il saisit le roi des Dâityas, au moment où il s’élançait contre lui avec sa massue, et le renversant sur sa cuisse, il le déchira de ses ongles.

15. Le chef de la troupe des éléphants se baignant dans un lac, avait été saisi au pied par un crocodile d’une force immense ; effrayé, il fit entendre ces paroles, tenant dans sa trompe un lotus : toi Âdipurucha, seigneur de tous les mondes ! toi dont la gloire est pure comme un étang sacré ! toi dont c’est un bonheur que d’entendre seulement prononcer le nom !

16. Le bienheureux Hari n’eut pas plutôt entendu cette voix qui implorait son secours, qu’aussitôt armé du Tchakra, immense, soutenu sur les bras du Roi des oiseaux, il vint briser la gueule du crocodile avec son Tchakra, et, plein de compassion, il en retira l’éléphant, en le prenant par sa trompe.

17. Quoique né le dernier des enfants d’Aditi, leur aîné cependant par ses vertus qui lui donnèrent le pouvoir de franchir les mondes, le Dieu, directeur du sacrifice, revêtit la forme d’un nain, et feignant de ne vouloir que l’étendue de trois pas, il se saisit de la terre, marchant sans rien demander dans une route d’où les rois ne pouvaient le détourner.

18. Non, l’empire qu’il avait ravi aux Dieux n’était plus rien pour Bali, dont le diadème était arrosé par l’eau dans laquelle le Dieu aux grands pas s’était lavé les pieds, lorsque refusant de faire autre chose que ce qu’il avait juré, ce roi promit, en inclinant la tête, sa personne même à Vichṇu.

19. C’est Bhagavat lui-même, ô Nârada, qui satisfait de la dévotion toujours croissante qui t’animait, t’enseigna complètement la doctrine du Yoga, et te donna cette connaissance du Bhâgavata, qui éclaire comme un flambera la nature de l’esprit, et qu’obtiennent bien vite ceux qui cherchent un asile près du fils de Vasudêva.

20. Perpétuant, dans chaque Manvantara, la race des Manus, il porte sa puissance irrésistible comme son Tchakra jusqu’aux limites des dix points, de l’espace : il frappe d’un juste châtiment les mauvais rois, et ses hauts faits répandent sa gloire ravissante jusque dans le Satyalôka, par delà les trois mondes.

21. Sous la forme de Dhanvantari, Bhagavat, qui est la gloire même, guérit immédiatement avec son nom seul les douleurs des hommes accablés de maux ; c’est lui, le dispensateur de l’immortalité, l’instituteur de l’Ayurvêda, qui étant descendu en ce monde, recouvra jadis, pendant le sacrifice, la portion d’ambroisie dont s’étaient emparés [les ennemis des Dieux].

22. La race des Kchattriyas que le Destin avait multipliée pour le malheur du monde, cette race qui opprimait les Brâhmanes et qui avait abandonné la vraie voie, devait sentir les douleurs de l’enfer ; le héros magnanime aux forces terribles déracina vingt et une fois, avec sa hache au large tranchant, cette épine de la terre.

23. Le Dieu dont le beau visage exprime la bienveillance à notre égard, celui qui dispose des portions de sa substance, étant descendu avec une autre partie de lui-même dans la famille d’Ikchvâku, se retira dans la forêt, docile aux ordres de son père, avec son jeune frère et sa femme, et punit ensuite d’une manière terrible le tyran aux dix têtes qui l’y avait outragé.

24. Quand il se présenta, brûlant, comme Hara, de réduire en cendres la ville de son ennemi, l’Océan lui livra aussitôt passage, tremblant de crainte à la vue du danger qui le menaçait, lorsque l’armée des monstres marins, des serpents et des crocodiles était consumée par le, regard, rouge comme le sang, du héros que l’absence de sa bien-aimée transportait de colère.

25. Atteignant de ses flèches retentissantes Râvaṇa, maître des points de l’horizon qu’avaient colorés les dents de la monture de Mahêndra, brisées dans leur choc contre la poitrine du tyran, le Dieu frappant le ravisseur de sa femme au moment où il s’avançait sur le front de son armée, mit un terme à sa vie et à ses rires insultants.

26. Pour faire cesser les maux de la terre écrasée par les armées des ennemis des Suras, celui dont les hommes ne peuvent découvrir la voie, le Dieu à la chevelure blanche et noire, descendant sur la terre en même temps qu'une autre portion de sa substance, accomplira des actions qui manifesteront sa grandeur.

27. Qu'un enfant nouveau-né ait donné la mort à la femme d'un démon ; qu'à trois mois il ait repoussé d'un coup de pied un chariot ; que se traînant sur ses genoux, il ait déraciné les deux arbres élevés jusqu'aux cieux entre lesquels il était placé : certes, ces prodiges ne peuvent avoir été accomplis que par une puissance surnaturelle,

28. Les bergers et les troupeaux du parc de Vradja avaient bu l'onde empoisonnée ; il les rend à la vie en faisant tomber sur eux l'ambroisie de ses regards bienveillants ; puis se jouant au milieu du fleuve, il en chasse, pour purifier ses eaux, le serpent dont la langue s'agitait par l'excès du venin dont elle était chargée.

29. C'est encore une action surhumaine du frère de Bala, dont la force est invincible, que, la nuit, au milieu du vaste incendie de la forêt desséchée, ordonnant aux bergers de fermer les yeux, il ait sauvé d'une destruction certaine le parc plongé dans le sommeil.

30. Sa mère avait beau prendre à chaque instant des liens nouveaux pour enchaîner son fils, aucune corde ne pouvait retenir Krǐchṇa, qui ouvrant sa bouche, fit voir à la bergère étonnée et instruite par ce spectacle tous les mondes qui y étaient contenus.

31. Il sauvera Nanda du danger dont le menaceront les chaînes de Varuṇa, et les pâtres de la captivité où ils seront retenus dans la caverne ; grâces à lui, les habitants de Gôkula, le jour enveloppés par le fils de Maya, et la nuit livrés au sommeil, parviendront, avec quelque fatigue, jusqu'au séjour du Vâikuṇṭha.

32. Lorsque Indra, privé de l'offrande que lui refuseront les bergers, versera des torrents de pluie pour inonder le parc, Krǐchṇa, âgé de sept ans, voulant dans sa tendresse sauver les troupeaux, soutiendra une montagne comme une ombrelle étendue, pendant sept jours, sur un seul doigt, sans se fatiguer et en se jouant.

33. Livré, dans la forêt, au plaisir de la danse au milieu de la nuit éclairée par les pâles rayons de la lune, il tranchera la tête au serviteur du Dieu des richesses, au ravisseur des femmes de Vradja, en qui le doux et long murmure des chants de Krĭchṇa, pleins d’harmonieuses paroles, aura allumé la passion de l’amour.

34. Enfin Pralamba, l’âne [Dhênuka], Dardura, Kêçin, Arichṭa, les lutteurs, l’éléphant [Kuvalayâpâda], Kamsa et les Yavanas, Kudja (Bhâuma), Pâuṇḍraka, Çâlva, le singe [Dvivida], Kalkala, Dantavaktra, les sept taureaux, Çamhara, Vidûratha, Hukmio et leur suite,

35. Et tant d’autres qui, dans le combat, armés de leur arc, brilleront par leur valeur, les Kâmbôdjas, les Matsyas, les Kurus, les Kâikayas, les Srǐñdjayas, tous mis à mort par Hari déguisé sous les noms trompeurs de Bala, de Pârtha et de Bhima, iront certainement dans la demeure invisible de ce Dieu.

36. Réfléchissant que le temps qui confond l’intelligence des hommes et abrège leur existence, fait de la collection du Vêda, dont il est lui-même l’auteur, [un fleuve dont] la rive est trop éloignée, il paraîtra dans l’âge convenable en ce monde, comme fils de Satyavatî, et divisera en branches distinctes l’arbre du Vêda.

37. Quand les ennemis des Dêvas, se tenant dans la voie des Védas, porteront la mort dans les mondes du haut de leurs villes [aériennes], construites par Maya et douées d’une incalculable vélocité, alors prenant, pour tromper et agiter leur intelligence, un faux déguisement, il exposera d’une manière étendue la mauvaise loi.

38. Quand dans les demeures des gens de bien mêmes, on n’entendra plus les histoires de Hari ; quand les trois premières classes seront livrées à l’hérésie, et que les Çûdras seront rois ; quand on ne prononcera plus, dans ce monde, les exclamations de Svâhâ, Svadhâ, Vachaṭ, [qui accompagnent l’offrande,] alors Bhagavat, à la fin du Yuga, paraîtra comme vainqueur de Kali.

39. Dans la création, la pénitence, moi, les Rĭchis et les neuf chefs des créatures : dans la conservation, la justice, le sacrifice, les Manus, les Immortels, les maîtres de la terre : dans la destruction, l’injustice, Hara, les créatures esclaves de la colère, les Asuras et les autres êtres de cette espèce : telles sont les manifestations de la Mâyâ dont s’enveloppe l’Être qui possède des énergies variées.

40. Quel chantre divin, eût-il même compté tous les grains de sable de la terre, pourrait ici-bas énumérer les actions héroïques de Vichṇu qui arrêta le balancement du ciel placé au delà des trois mondes, lorsque ébranlé par la marche irrésistible du Dieu, son mouvement s’étendait jusqu’au lieu où reposent les trois qualités dans une juste proportion ?

41. Ni moi, ni ces solitaires tes frères aînés, ni à bien plus forte raison les autres êtres, ne connaissons de borne à la puissance de la Mâyâ de Purucha ; le premier des Dêvas, Çêcha aux mille têtes, voudrait aujourd’hui chanter ses qualités, qu’il ne pourrait en atteindre la limite.

42. Ceux pour qui Bhagavat, l’Être infini, éprouve de la compassion, et qui se réfugient de toute leur âme et sans arrière-pensée auprès de lui, comprennent sa divine Mâyâ, si difficile à traverser ; mais elle reste impénétrable à l’intelligence qui, dans un corps fait pour être la proie des chiens et des chacals, dit : « Moi et le mien. »

43. Moi aussi, j’ai connu la mystérieuse Mâyâ de l’Être suprême ; vous l’avez connue, ô vous [mes fils], ainsi que Bhava et le bienheureux chef des Dâityas, la femme du Manu, le Manu lui-même et ses fils, Prâtchînavarhis (Indra), Rǐbhu, Ag̃ga et Dhruva,

44. Ikchvâku, Âila, Mutchukunda, Vidêha, Gâdhi, Raghu, Ambarîcha, Sagara, Gaya, Nâhucha, Mam̃dhâtrî, Alarka, Çatadhanus, Anu, Rantidêva, Dêvavrata, Bali, Amûrti, Aya, Dilîpa,

45. Sâubhari, Utag̃ka, Çivi, Dévala, Pippalâda, Sârasvata, Uddhava, Parâçara, Bhûrichêna, Vibhîchaṇa, Hanûmat, Upêndradatta (Çuka), Pârtha, Archṭichêṇa, Vidura, Çrutadêva et d’autres sages.

46. Si les femmes, les Çûdras, les Hûṇas, les Çabaras livrés à une vie coupable, pourvu qu’ils manifestent des sentiments de docilité pour les hommes dévoués à celui dont les pas sont merveilleux, connaissent et pénètrent la divine Mâyâ ; si les animaux eux-mêmes la pénètrent aussi, que sera-ce donc de ceux qui fixent leur intelligence sur l’Être dont ils ont entendu décrire la forme ?

47. Cette essence perpétuellement tranquille, à l’abri de toute crainte, qui est toute intelligence, qui est pure, uniforme, supérieure à ce qui est comme à ce qui n’est pas [pour nos organes], qui est l’Esprit même ; cette essence où n’existe ni le son, ni le fruit des œuvres, résultat de nombreuses pratiques, et devant laquelle s’évanouit Mâyâ honteuse de se montrer ;

48. Cette essence éternellement heureuse, exempte de chagrin, qu’on appelle Brahma, c’est l’essence même de Bhagavat, l’Esprit suprême, sur lequel les ascètes n’ont qu’à fixer leur cœur pour atteindre, sans avoir besoin de faire aucun effort, à l’absence de toute distinction, comme Indra (le Dieu de la pluie), qui resplendissant par lui-même, ne prend pas la houe pour creuser un puits.

49. Bhagavat est le dispensateur des plus belles récompenses : c’est de lui que vient le succès des bonnes actions produites par les dispositions naturelles des créatures : car de même que l’air contenu dans le corps ne périt pas avec lui, quand, à l’instant de la séparation des éléments qui le composent, le corps vient à se dissoudre, ainsi l’Esprit qui n’est pas né avec le corps, ne périt pas davantage avec lui.

50. Je viens de t’exposer, ô mon fils, d’une manière abrégée ce que c’est que Bhagavat, l’auteur de l’univers ; ce qui est comme ce qui n’est pas [pour nos organes] n’est pas différent de Hari, qui reste cependant distinct de tout cela.

51. C’est là l’exposition du Bhâgavata qui m’a été révélée par Bhagavat lui-même, et qui contient l’abrégé de ses manifestations surnaturelles ; c’est à toi de la développer.

52. Songe à la raconter de manière que les hommes se sentent animés de dévotion pour le bienheureux Hari, âme de toutes choses, en qui l’univers est contenu.

53. Car celui qui décrit la Mâyâ dont s’enveloppe le souverain Seigneur, de même que celui qui écoute son récit avec assentiment et avec foi, affranchit son âme des illusions de Mâyâ.


FIN DU SEPTIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DIALOGUE ENTRE BRAHMÂ ET NÂRADA,
DANS LE SECOND LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.