Le Bhâgavata Purâna/Livre II/Chapitre 6

Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 124-128).
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CHAPITRE VI.

MANIFESTATIONS DE PURUCHA.


1. Brahmâ dit : Sa bouche est le lieu où a pris naissance le feu avec la parole ; des éléments [dont se compose son corps] dérivent les sept Tchhandas ; de sa langue, la nourriture des Dieux, celle des Pitrĭs et celle des hommes, ainsi que toutes les saveurs.

2. Ses narines sont les voies suprêmes du vent et des souffles de tous les êtres ; de son odorat sont nés les Açvins avec les plantes annuelles et les différentes odeurs agréables ou enivrantes.

3. De sa vue sont nées les lumières avec les formes ; de ses yeux, le ciel avec le soleil ; de ses oreilles, les points cardinaux avec les lieux consacrés ; de son ouïe, l’éther et le son.

4. Son corps est le réceptacle de toutes les essences des choses et de la beauté ; sa peau est l’origine de l’attribut tangible et du vent, ainsi que de tout sacrifice ; ses poils, des végétaux qui naissent d’un germe et qui nournissent les matériaux de l’offrande.

5. Ses cheveux, les poils de sa barbe et ses ongles ont produit les nuages, les éclairs, les pierres et les métaux ; ses bras, les Gardiens du monde, qui protègent les créatures.

6. Ses pas sont la terre, l’atmosphère et le ciel ; le pied de Hari, cet Être, le premier de tous les objets désirables, est l’asile du bonheur et de la protection.

7. L’organe sexuel du mâle a produit l’eau, la semence, ta création, Pardjanya (Indra) et Pradjâpati ; et le sens de cet organe, le plaisir qui naît de la jouissance de la reproduction.

8. Le sens qui réside dans ses organes excrétoires a produit Yama, Mitra et la pureté ; ces organes eux-mêmes ont donné naissance au meurtre, à Nirrĭti, à la mort et à l’enfer.

9. Son dos est la violence, l’injustice, l’ignorance ; ses veines, les fleuves et les rivières ; la charpente de ses os, les montagnes.

10. Son ventre est reconnu comme le lieu où viennent se rendre le principe invisible [la Nature], les saveurs, les mers et les éléments ; son cœur est le siège du sentiment.

11. Son esprit est la voie excellente de la justice ; c’est la mienne, la tienne, celle de tes autres frères et de Bhava, celle de la science parfaite, de la Bonté, de la béatitude.

12. Moi, toi, Bhava, ces solitaires les premiers-nés des êtres, les Suras, les Asuras, les hommes, les Nâgas, les volatiles, les quadrupèdes et les animaux qui rampent,

13. Les Gandharvas, les Apsaras, les Yakchas, les Rakchas, les Bhûtas, les Gaṇas, les serpents, les animaux domestiques, les Pitrĭs, les Siddhas, les Vidyâdharas, les Tchâranas, les arbres,

14. Et les autres espèces d’êtres animés qui habitent l’air, la terre et les eaux ; les constellations, les planètes, Kêtu, les étoiles, les éclairs et les foudres,

15. Tout cela enfin, avec ce qui a été, ce qui sera et ce qui est, c’est Purucha lui-même ; cet univers tout entier est plein de Purucha, qui ne se renferme pas dans les limites de sa demeure [corporelle], laquelle n’a que la hauteur du plus petit empan.

16. Le flambeau animé [du soleil] échauffant sa sphère, répand aussi sa chaleur hors de lui ; de même Purucha, échauffant Virâdj, répand sa chaleur au dedans et au dehors [de l’œuf de Brahmâ].

17. Maître de l’immortalité et du salut, il est, à plus forte raison, le souverain dispensateur de toute nourriture mortelle ; aussi la grandeur de Purucha ne peut-elle être surpassée.

18. Les sages savent que tous les êtres sont contenus dans les portions de Purucha, dont les mondes créés sont une partie ; l’immortalité, le bonheur et le salut sont contenus dans les sphères supérieures à celle qui couronne les trois mondes.

19. Trois portions de sa substance, conditions des ascètes qui ne se reproduisent pas, furent placées en dehors des trois mondes : la quatrième resta au sein de ces trois mondes ; c’est la condition de maître de maison, qui est dispensée de la continence perpétuelle.

20. Cet être qui pénètre toutes choses entra dans la double voie de la nourriture et de l’abstinence, d’où vienne l’ignorance et la science ; car Purucha est également l’asile de l’une et de l’autre.

21. De lui naquit un œuf [au sein duquel était] Virâdj, qui est formé par les qualités, les sens et les éléments ; pénétrant cette masse de matière qui est le monde, Purucha rayonna au dehors comme le soleil qui répand sa lumière hors de lui.

22. Lorsque je fils né dans le lotus sorti du nombril de cet Être dont l’âme est immense, je ne trouvai pas d’autres matériaux pour célébrer le sacrifice, que les membres de Purucha.

23. C’en étaient là les matériaux ; les victimes du sacrifice, les herbes consacrées avec les arbres des forêts, le terrain même destiné à la célébration, et les saisons aux nombreuses couleurs,

24. Les ustensiles, les plantes annuelles, les substances onctueuses, les liqueurs, les métaux et l’argile, l’eau, les prières du Rĭtch, dû Yadjus et du Sâman, les fonctions des quatre prêtres officiants,

25. Les noms [des diverses cérémonies], les Mantras, les présents, les austérités, l’énumération dès divinités, le rituel, la détermination [du mode à suivre], l’exécution elle-même,

26. Les voies [du salut], les méditations, l’acte de repentir, la direction d’intention vers la Divinité, toutes ces choses enfin qui servent au sacrifice, je les tirai des membres de Purucha.

27. Après avoir ainsi rassemblé les matériaux formés de ses propres membres, je célébrai le sacrifice en l’honneur de Purucha, le souverain Seigneur, devenu le sacrifice lui-même, me servant de son corps comme d’un instrument de sacrifice.

28. Ensuite tes neuf frères, les Pradjâpatis, célébrèrent, dans un profond recueillement, le sacrifice à Purucha, considéré sous sa forme visible et sous sa forme invisible.

29. Puis les Manus, les Rĭchis, les autres êtres, comme les Pitrĭs, les Dieux, les Dâityas et les hommes, adressèrent, chacun en son temps, des sacrifices à celui qui pénètre l’univers.

30. Tout cet univers repose au sein du bienheureux Nârâyaṇa, qui, de sa nature sans attributs, revêtit, au commencement de la création, les nombreux attributs de Mâyâ, à laquelle il s’était uni.

31. C’est par son ordre que moi je crée l’univers ; c’est pour lui obéir que Hara (Çiva) le détruit ; revêtu lui-même de la triple énergie [des qualités], Nârâyaṇa le conserve sous la forme de Purucha.

32. Je viens de te donner, ô mon fils, la réponse aux questions que tu m’as adressées ; non, il ne peut être créé aucune chose, que cette chose existe ou n’existe pas [pour nos organes], qui soit distincte de Bhagavat.

33. Si mon éloquence, ô mon fils, ne se montre pas en vain ; si ma pensée ne s’est jamais en vain dirigée sur un objet ; si mes sens ne manquent pas leur but comme feraient d’inutiles instruments, c’est que, plein de dévouement pour Hari, je le retiens dans mon cœur.

34. Quant à moi dont les Vêdas réunis, dont les austérités forment la substance, moi le chef révéré des chefs des créatures, après m’être appliqué dans un profond recueillement à la pratique accomplie du Yoga, je reconnus l’impossibilité de comprendre la cause à laquelle je dois l’existence.

35. Je me prosterne devant les pieds de cet Être, séjour du bonheur et de la félicité suprême, où s’arrête la loi de la renaissance pour ceux qui s’y sont réfugiés ; si, semblable au ciel qui ne connaît pas ses limites, il n’a pu encore atteindre le terme de la puissance de sa Mâyâ, comment d’autres pourraient-ils y parvenir ?

36. Celui dont ni moi, ni vous ni Vâmadêva (Çiva), ni à plus forte raison les autres Suras, n’avons pu découvrir la voie véritable, mais dont nous ne connaissons que cette forme extérieure qu’il s’est créée à l’aide de sa Mâyâ, autant toutefois que peut la saisir notre intelligence troublée ;

37. Celui dont moi et les autres sages nous chantons les incarnations fécondes en hauts faits, sans connaître à fond son essence, Bhagavat enfin, adoration à lui !

38. C’est lui, c’est le premier des êtres qui, sous la forme de Purucha, tout à la fois agent, contenant, cause et effet, se crée, incréé lui-même, dans chaque Kalpa, puis qui subsiste et se détruit tour à tour.

39. La science pure, absolue, uniforme, indubitable, solide, vraie, parfaite, sans commencement ni fin, sans qualités, éternelle, unique, [c’est là son essence,]

40. C’est elle que connaissent, ô Rĭchi, les solitaires qui ont porté le calme dans leur corps, leurs sens et leur âme, tandis quelle échappe aux pécheurs, obscurcie par leurs [faux] raisonnements.

41. La première incarnation de l’Être suprême qui est si multiple, fut Purucha, qui comprit le temps, la disposition naturelle, ce qui existe et ce qui n’existe pas [pour nos organes], le cœur, la matière, le principe auteur de créations variées, les qualités, les sens, Virâdj, Svarâdj, ce qui est immobile et ce qui se meut.

42. Moi, Bhava, Yadjña, ces chefs des créatures, Dakcha, toi et les autres, les Gardiens des divers mondes, ceux du monde du ciel, ceux du monde de l’atmosphère, ceux du monde des hommes, ceux du monde des Enfers ;

43. Les chefs des Gandharvas, des Vidyâdharas, des Tchâraṇas ; les princes des Yakchas, des Rakchas, des Uragas et des Nâgas ; les maîtres des Rǐchis et des Pitrǐs ; les rois des Dâityas, des Siddhas et des Dânavas ; les autres êtres, comme les chefs des Prêtas, des Piçâtchas, des Bhûtas, des Kûchmâṇḍas, des poissons, des quadrupèdes et des oiseaux ;

44. En un mot, tout ce qu’il y a dans le monde de fortuné, de brillant, de vigoureux, d’énergique, de fort, de patient ; tout ce qui est doué de beauté, de modestie, de pouvoir, d’intelligence ; ce qui a une couleur admirable, ce qui a une forme, comme ce qui n’en a pas : tout cela, c’est la suprême essence elle-même.

45. Maintenant, écoute : je vais te résumer, dans leur ordre, les jeux de Purucha, l’Être multiple, merveilleux récits que les hommes révèrent par-dessus tout, et qui purifient leurs oreilles des souillures [que d’autres histoires ont laissées dans leur esprit].


FIN DU SIXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DESCRIPTION DES MANIFESTATIONS DE PURUCHA,
DANS LE DIALOGUE DE BRAHMÂ ET DE NÂRADA, AU SECOND LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRA PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR YTÂSA.