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Librairie Payot & Cie (p. 42-43).

LA SUPÉRIORITÉ DU FOOTBALL

À propos de l’introduction de certains jeux dans le programme d’instruction militaire d’une armée voisine, je lisais, ces temps-ci ce jugement péremptoire promulgué par un chroniqueur anonyme : « On a banni avec raison le football du programme, ce jeu ayant une valeur physiologique très discutable. » Cela m’a rappelé le vœu d’un brave écrivain qui, en 1894, après m’avoir félicité d’avoir osé rétablir les Jeux olympiques, me prédisait la gratitude des archéologues parce que, disait-il en terminant son article, « cette belle initiative pourrait bien avoir pour résultat de faire retrouver l’antique Olympie sur l’emplacement de laquelle on n’est point d’accord ». Il ignorait tout simplement qu’on eût exhumé les ruines d’Olympie et même l’Hermès de Praxitèle par-dessus le marché… Il retardait. Ceux qui discutent « la valeur physiologique du football » retardent, eux aussi. Il y a bel âge que la valeur en est acquise et non seulement au point de vue physiologique mais encore au point de vue moral et au point de vue intellectuel.

Physiologiquement parlant, le football combine un certain nombre d’excellents sports dont les principaux sont : la course, le saut, la lutte et le lancer. Le joueur qui n’est pas endurant pour courir, prompt à bondir, habile à viser, ingénieux à saisir ne fait pas un partenaire désirable. Et voilà déjà, vous le reconnaitrez, un certain nombre de groupements, de coordinations musculaires qui se trouvent intéressés dans l’action d’ensemble provoquée par le jeu. Comment cette action ne se répercuterait-elle pas sur l’organisme de façon favorable ? Aussi bien le total des efforts fournis peut être excessif mais ce ne sera pas en tous les cas cet excès dans le spécialisme contre lequel les théoriciens s’élèvent avec tant de véhémence. Le fait même qu’au cours de la partie, la course se mue en lutte et que le lancement succède aux bonds implique une alternance de mouvements, une diversité d’efforts qui ne permettent pas au surmenage localisé de s’établir.

On dira peut-être que cela est le propre des jeux en général, notamment des jeux de ballon. Or la généralisation n’est pas exacte. Prenez le tennis, par exemple, ou la paume ou même ce jeu de ballon au poing si en faveur dans plus d’une région : ils offrent tout l’inverse des particularités que nous venons d’inscrire au crédit physiologique du football ; les mouvements s’y reproduisent indéfiniment les mêmes et le caractère d’ensemble est aussi one-sided que possible.

Mais ce n’est là qu’un des aspects de la supériorité du football. Ce qui le distingue nettement de tout autre jeu, ce sont les qualités intellectuelles et morales qu’il met en réquisition. Pour former une bonne équipe bien homogène, il ne faut pas seulement un capitaine doué de sang-froid, d’observation, de décision, il faut encore des équipiers pleins d’abnégation ; c’est là le point central. Par là, le football s’annonce comme l’école primaire de la vertu civique. Faciliter à son camarade l’action d’éclat qu’on aurait pu accomplir soi-même mais dans laquelle il se trouve mieux placé pour réussir, tel est le secret du succès de l’équipe : et c’est aussi le secret premier de toute grandeur nationale. Savoir tour à tour agir et s’abstenir, obéir et se dévouer, se taire et réparer la faute d’autrui… comment le jeu qui fournit l’occasion d’un pareil entraînement ne serait-il pas proclamé supérieur ?

La stratégie qu’il comporte n’est pas née tout d’un coup. Depuis la lointaine soule qui jadis, au temps du roi Charles v, mettait aux prises de village à village les mariés et les célibataires, jusqu’au présent rugby, l’évolution n’a sans doute pas cessé. Qui a trouvé cette règle du « off side » d’une ingéniosité si curieuse et d’où dépend, en somme, presque toute la savante complication du football ? « Il y a dans un bon chef de football, me disait jadis un Anglais éminent, l’étoffe d’un futur chef d’armée. » Le mot est intéressant à citer à l’heure où les hommes de France et d’Angleterre jouent au football, aux instants de répit, tout le long des tranchées historiques de la grande guerre.

Parce que, jusqu’ici, au cours de ces études, je me suis appesanti sur des exercices directement utilitaires, sur les sports individuels concourant au sauvetage, à la défense, à la locomotion, on pourrait conclure à une modification dans mes jugements antérieurs. Or le rapport que, vers 1890 si je ne m’abuse, je présentai à une réunion universitaire à la Sorbonne et qui fut ensuite publié dans la Revue pédagogique, je le signerais à nouveau sans y rien changer. Il faisait du football la pierre angulaire de la récréation virile. Tous les éducateurs français qui, depuis lors, ont eu recours à sa féconde influence s’en sont félicités.