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Librairie Payot & Cie (p. 36-38).

L’AIR ET L’EAU

Pour s’excuser de ne savoir point utiliser l’air et l’eau quand il s’agit de son perfectionnement physique, le petit Français a trouvé ce premier argument que cela prend du temps de se déshabiller.

Oui, cela en prend à madame sa mère dont la toilette est compliquée. Cela en prend aussi à mes camarades de cercle qui discutent avec les cabines voisines le scandale du jour ou la mode du lendemain en détachant leurs bretelles ou en défaisant leur cravate. Mais voyez-vous le lycéen qui ferait du tort aux maths ou à la géographie en remplaçant, pour se livrer à la gymnastique, son vêtement de ville par un petit jersey léger — à moins qu’il ne le remplace par rien du tout, ce qui vaudrait encore mieux ! Cette opération peut se faire en cinquante secondes. Si occupé que soit notre jeune homme, il a bien cinquante secondes à y consacrer, sans pour cela compromettre ses examens prochains.

Oui mais c’est qu’il n’y a pas de vestiaire. Second argument. Un vestiaire ? et pourquoi faire ? On ne peut pas se déshabiller en plein air ?… Vous le faites bien pour prendre un bain de mer ou un bain de rivière. Il est vrai que ce sont là des rites admis. Se déshabiller dehors pour faire de l’exercice n’est pas un rite admis. Quels drôles d’animaux nous sommes, tout de même, pour nous plier à ces contradictions irraisonnées et déraisonnables ! Les vestiaires, croyez-moi, sont de médiocres endroits. Si soignés soient-ils, l’odorat ne s’y croit pas en paradis. Au contraire, le vestiaire du bon Dieu, toujours lavé et ventilé, constitue le plus confortable des cabinets de toilette.

C’est même un cabinet de toilette avec douches. Malheureusement, nous ne savons pas les faire marcher à notre gré. La pluie est une douche très agréable à recevoir sur la peau nue. Je parie que vous n’avez jamais essayé. Vraiment, vous n’êtes pas curieux, et la méthode expérimentale n’est pas dans vos usages. Il faut tâter de toutes ces petites aventures-là quand on ne veut pas rester un empoté sans initiative et sans savoir-faire.

Mais, ceci dit en passant, je m’empresserai d’ajouter que les douches ne sont nullement nécessaires à la propreté. Pour être propre, il faut que l’eau coule en abondance sur votre corps, voilà tout. Je m’excuse de devoir donner une définition aussi simple mais on néglige si souvent de s’y arrêter ! Or, d’une part, vous ne pouvez vous considérer comme propre si, au sortir d’un exercice violent, vous ne vous arrosez pas copieusement et, d’autre part, vous ne pouvez pas vous livrer à de telles ablutions dans votre chambre à coucher sans risquer un procès avec le propriétaire. Alors, prenez tout bonnement un seau d’eau sur l’herbe, derrière le premier abri venu (la moindre pièce d’étoffe tendue sur des piquets vous isolera), plongez-y une grosse éponge d’écurie et, après vous être inondé, une simple serviette pelucheuse suffira à vous sécher.

Ce n’est pas plus malin que cela. Il ne faut, pour toute cette sauvagerie de civilisé, ni temps, ni vestiaire, ni robinet. De votre triple argument, rien ne subsiste… que la honte de n’avoir pas encore découvert ces procédés et d’avoir poussé la crainte de prendre froid jusqu’à vous abstenir si longtemps de vous déshabiller et de vous laver en plein air.

Voilà de bonnes accoutumances pour le temps de guerre, de salutaires rudesses auxquelles s’entraîner.

J’entends bien que vos parents, vos mamans surtout, assez portées à délicatiser vos quatorze et quinze ans, vont s’alarmer de mes conseils mais ce ne sera pas pour me faire reculer. J’aurais en réserve d’autres reproches à leur adresser. Ainsi donc, émancipez-vous du régime du cache-nez et du coton dans les oreilles et sachez bien qu’un homme n’en est pas un si l’air n’est pas son meilleur ami et l’eau sa fidèle confidente.