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Librairie Payot & Cie (p. 23-25).

LA MARCHE

« Mon sport, à moi, c’est la marche. » J’ai encore dans l’oreille le son mi-pédant, mi-moqueur de ces paroles tant de fois entendues… tant de fois entendues et jamais simplement prononcées. C’est qu’elles constituaient dans la bouche des hommes qui les proféraient un bluff plus ou moins conscient. Car la marche dont ils parlaient n’était qu’une promenade et ne relevait à aucun degré du sport.

La marche en elle-même n’a jamais été un sport. On a tenté cette métamorphose. L’essai fut comique, ridicule. Les concours de marche sur piste qu’on annexa parfois au programme des réunions athlétiques en déshonoraient la beauté. À voir les jeunes hommes aux jambes robustes qui s’employaient à « tricoter » le plus vite possible au lieu de prendre le trot, il était patent que cette allure artificielle, contraire à la structure du corps, ne se recommande ni au point de vue de l’hygiène ni au point de vue d’une application utilitaire quelconque.

Pour que la marche se transforme en sport, il faut qu’interviennent l’obstacle ou la durée, ou les deux réunis. La vitesse n’est pas un élément acceptable. L’homme qui veut aller vite, court, et si sa course est coupée par des intermèdes de marche, c’est simplement pour lui permettre par des demi-repos opportuns de ménager utilement ses forces. Tout homme doit pouvoir et savoir courir ainsi que nous l’avons exposé plus haut. Donc l’élément vitesse n’entre pas ici en ligne de compte.

L’obstacle et la durée, par contre, peuvent faire du marcheur un sportif. Mais comme nous voilà loin du monsieur dont s’évoquait tout à l’heure la silhouette et qui se prétend sportif parce qu’il marche une heure ou deux — ou même trois chaque jour. Ce monsieur se promène, « prend de l’exercice ». À aucun moment, à aucun degré il ne fait du sport. Le sport commence aux environs du trentième kilomètre, à l’entrée de la forêt embroussaillée et ravinée qu’on va traverser ou au pied de la montagne qu’on va escalader. Il s’épanouit autour de la tente qu’on dresse à l’étape.

Et — je sais qu’on va me honnir et me traiter d’hérétique, mais j’ai de ce péril une si grande habitude qu’il m’est devenu indifférent — même ainsi, ce n’est pas un sport absolument complet. Le véritable alpinisme, ah ! oui, celui-là est complet et combien magnifique ! J’ai exposé jadis pourquoi il convenait de le classer parmi les sports de combat et quelle était la bataille puissante, réfléchie, tenace que l’alpiniste livrait à la montagne — par quelles ruses merveilleuses, par quels décevants mirages, par quels imprévus terribles celle-ci se défendait — comment enfin à lutter de la sorte se formait un riche trésor de connaissances et d’expérience permettant à qui le possède de goûter fortement la maîtrise de la nature… Seulement, ici encore, prenons garde au bluff. Pour un alpiniste, il y a neuf Tartarins. On ne peut guère se prétendre bon nageur, bon coureur, bon escrimeur, bon cavalier sans l’être ou bien sans que le mal-fondé de la prétention n’apparaisse bientôt. Il est plus aisé de se parer de la qualité d’amant de la montagne ; un grand nombre n’y manquent point.

L’alpinisme — le vrai — et la traversée de terrains difficiles ainsi mise à part, il reste la marche ordinaire, dont je viens de dire qu’elle ne devenait sportive qu’aux environs du trentième kilomètre et que, même ainsi, ce n’était pas un sport absolument complet. C’est que ce sport-là est de pure endurance. Non seulement il proscrit l’élan, l’ardeur excessive, la recherche du risque qui sont des caractéristiques psychologiques si essentielles en matière de sport mais ces caractéristiques, en y intervenant, l’annihileraient car la durée ne s’y obtient que par la prudence, la mesure, la sagesse… qualités austères dont il faut admettre comme naturel qu’elles ne suffisent pas à contenter la jeunesse.

Il va de soi que ce que je dis là ne s’applique pas à la « marche militaire ». Celle-là, collective, disciplinée, armée, voit intervenir des éléments qui en modifient complètement le caractère : but, moyens, satisfactions… tout diffère. Je ne parlais que du pauvre pékin, de celui auquel il arrive en vieillissant de dire pompeusement : « Mon sport, à moi, c’est la marche… » et d’avance, je cherchais à le mettre en garde contre son illusion de simple promeneur.