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Librairie Payot & Cie (p. 22-23).

LE TIR

À de rares exceptions près, le tireur ne s’improvise pas ; et c’est pourquoi il est si nécessaire à un homme de trouver à sa portée ce qu’il lui faut pour devenir bon tireur. Cela est plus nécessaire encore à la nation. À l’heure où j’écris, quel pays n’en est pas convaincu et quel pays hésitera désormais devant les sacrifices qui prépareront ses citoyens à leur rôle de soldats éventuels ? En ce qui nous concerne, en France, nous avons commis une lourde faute en ne sachant pas, en temps voulu, choisir entre deux solutions : ou bien instituer un enseignement du tir, obligatoire, dépendant directement des pouvoirs publics et organisé par leurs soins, ou bien encourager — mais alors puissamment et sans regarder à la dépense — les sociétés privées qui s’offraient à distribuer le dit enseignement. Une société de tir a besoin d’un stand, d’armes, de munitions, de personnel. Tout cela représente une mise de fonds qui ne peut s’effectuer sans le concours de l’État. Notez que le tir a ceci de très particulier qu’on peut le recommander à tout le monde : jeunes et vieux, forts et faibles, infirmes même, il n’est pas un homme, s’il a ses bras et ses yeux, qui ne puisse fréquenter le stand.

Est-ce un sport ? Peut-être que non. C’est un exercice viril, d’un ordre tout spécial, sur le caractère duquel il est inutile d’épiloguer, qui, au surplus, se mue en sport à l’occasion et forme en tous les cas le complément essentiel du sportif. Seulement, pourquoi ne pas abattre la cloison intempestive qui sépare le tireur à la cible du tireur au vol ? On nous dit bien que les deux éducations se nuisent l’une à l’autre ; cela n’est pas prouvé. Un champion du claybird shooting trouve sans doute préférable de ne pas s’entraîner à la cible. Le tireur moyen, lui, s’applaudira de ne s’être pas enfermé dans un exclusivisme injustifié. Ce qui importe, c’est qu’il ait l’habitude du tir, son arme bien en mains et le regard dressé, rapide et juste.

Psychologiquement, ce sont le revolver et le fusil qui se différencient entre eux, bien plus que la cible et le vol. Cette différence vient du fait d’épauler. Épauler, c’est faire corps avec l’arme, se transformer soi-même en affût, supprimer les solutions de continuité. Ce geste est sans doute un de ceux que nos ancêtres ont le plus fréquemment exécutés ; par là s’explique la jouissance que procure la sensation de l’arme pesante, bien appuyée à l’épaule et bien équilibrée sur la main gauche ; jouissance qui ne s’exerce pas seulement sur l’entraîné mais sur le tireur occasionnel, et cela dès le premier contact. Une espèce d’exaltation interne en résulte qui, bien contrôlée, ne nuit pas à l’adresse du tireur. Rien de pareil n’existe dans le tir au revolver qui, si l’on peut ainsi dire, est et doit rester, pour réussir, un acte à froid.

Le tir ne comporte aucune gymnastique préparatoire. Debout, à genou, couché, c’est plutôt une sorte d’aplomb que le corps doit réaliser ; et cet aplomb qui dépend des particularités de chacun ne s’établit que par la pratique. Pas plus que des explications techniques, des mouvements préliminaires n’y serviraient de rien. Un seul précepte, une seule recommandation : s’entraîner sous une bonne direction, avec une bonne discipline.