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Librairie Payot & Cie (p. 18-20).

À L’ARME BLANCHE

Celui-là ignore une des plus grandes joies de la vie virile qui n’a jamais tenu en mains qu’un fusil, fût-il muni de sa baïonnette. Le plaisir de manier une épée ou un sabre est quelque chose d’intense et de particulier et la source de ce plaisir réside dans le fait que le corps entier prend part à la bataille : par la garde d’abord, sorte de mobilisation générale qui impose à tous les membres une attitude difficile, anormale mais calculée de façon à bien assurer la défense, à bien réaliser l’effacement derrière lequel se prépare l’offensive ; par l’allonge ensuite, qui déclanche cette offensive et permet la ruée vers l’adversaire des forces animales retenues pourtant et contrôlées par le cerveau. C’est même cette retenue indispensable au bon escrimeur qui rend l’escrime un peu éprouvante pour le système nerveux, par comparaison avec d’autres sports, où l’automatisme, une fois établi, domine librement : tel l’aviron.

La garde et l’allonge sont donc les deux pôles de la gymnastique spéciale préparatoire à l’escrime et — qu’on me pardonne de prendre si nettement parti dans une dispute inassouvie — c’est le fleuret qui convient à l’apprentissage de la dite gymnastique : arme de convention, irrationnelle autant qu’on voudra, mais apte par son extrême légèreté à dresser les muscles vite et bien. Observez les prémices de ce dressage sur des jeunes gens déjà assouplis, vous serez surpris de leur longue maladresse. C’est la position infligée au bras qui en est la cause ; la gêne s’accroît d’une crispation instinctive des doigts autour de la poignée de l’arme. On gagnerait positivement à débourrer le futur tireur la main vide et si, ensuite, je connaissais une arme plus légère que le fleuret à lui présenter, c’est celle-là que je préconiserais. À cette condition, les exercices préliminaires fixeraient en lui rapidement la précision de mouvements, la sûreté, la franchise sans lesquelles on n’en fera qu’un ferrailleur.

Il y a des ferrailleurs redoutables, je le sais bien. Mais en France, patrie de l’escrime, est-il permis de se contenter de ce vulgaire idéal : toucher n’importe où et n’importe comment ? Non, certes. Cherchons à faire de beau sport ou, comme disaient nos pères en leur langage choisi, « de belles armes ».

On m’objectera le point de vue utilitaire dont j’ai l’air de m’écarter. Mais, au fond, ce « touche qui touche » n’a guère d’application qu’en certaines formes mondaines et convenues du duel. S’il s’agit de défense véritable — contre un cambrioleur, par exemple — rien ne vaut cette arme charmante et terrible : le sabre et sa modeste mais rude doublure : la canne. Vous pouvez avoir l’un dans votre demeure à portée de votre bras et vous tenez l’autre chaque jour dans la rue… sans savoir vous en servir. Car combien d’hommes ignorent même qu’ils vont à la promenade fortement armés ?

Toutes ces escrimes diffèrent ; mais c’est une erreur de croire qu’elles se contredisent. Au contraire, un lien commun les unit. L’assiette, le doigté, la vigueur s’y combinent essentiellement et leur alphabet ne connaît guère de variantes.

Si j’avais un jeune escrimeur à former, je ne lui apprendrais jusqu’à quatorze ans qu’à se tenir, à se défendre, à marcher et rompre dans les deux gardes et sans rien en main : une manière de gymnastique à adjoindre à ses exercices habituels. Puis, je lui enseignerais simultanément le fleuret et la canne ; au fleuret des coups droits, des « coulez, tirez droit », des « une deux » et des « coulez, une deux » puis les mêmes attaques précédées de temps d’arrêt ; et, comme parades, la quarte et la sixte en oppositions et en contres simples, de pied ferme et en marchant ; à la canne, les coups de tête, de figure, de manchette, les parades de tierce, de quarte et de tête, les fouettés. Après viendraient l’épée et le sabre de sorte qu’il ait une connaissance élémentaire de toutes les escrimes sans avoir contracté de mauvaises habitudes capables de le handicaper pour celle où il lui plaira de se spécialiser. Et, afin que ce multiple apprentissage ne traîne pas, j’innoverais une leçon qui tiendrait de l’assaut sans jamais tourner en assaut véritable. L’attaque que vous enseignez, pourquoi exiger de l’élève qu’il l’exécute indéfiniment au commandement, au lieu de prendre son moment pour la bien dessiner ? La leçon d’escrime a dégénéré en une routine qui, trop souvent, retarde les progrès au lieu de les hâter… Mais on va me trouver trop révolutionnaire après que, tout à l’heure, je parlais un langage de vieux conservateur. Être à la fois révolutionnaire et conservateur, c’est trop pour un seul homme, n’est-ce pas ?