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Librairie Payot & Cie (p. 16-18).

DANS L’EAU

Qu’est-ce au juste que la natation ? C’est, direz-vous, l’art de nager. Merci. Mais la question n’est pas épuisée par cette judicieuse réponse. Avant de nager pour y prendre du plaisir, l’homme a nagé par nécessité afin de se tirer de l’eau ou d’en tirer les siens quand lui ou eux venaient à y tomber contre leur gré. Et ainsi se dessine une distinction essentielle entre, d’une part, la chute et le plongeon forcé qui en résulte et, de l’autre, le fait de progresser dans l’élément liquide en exécutant des mouvements appropriés. Il adviendra à tel nageur qui, commodément dévêtu, paraissait se mouvoir à l’aise au milieu de l’eau, de s’y révéler très maladroit si, d’aventure, il se sent empêtré par le poids de ses chaussures et l’adhérence de ses vêtements mouillés. Tel autre, au contraire, qui ne ferait qu’avec lenteur et difficulté les cent mètres réglementaires saura, pour s’y être exercé, se tirer d’affaire en utilisant de façon opportune un bout de corde ou quelques planches, malgré l’imprévu et le désagrément d’une plongée involontaire.

La conclusion est qu’il faut apprendre à tomber à l’eau et à en sortir aussi bien qu’à y progresser ; et je me permets de penser que l’ordre de ces deux apprentissages n’est pas indifférent et que la chute doit s’enseigner en premier lieu parce que la peur nerveuse (dont il faut toujours se méfier en matière de natation, à cause des effets physiologiques mystérieux mais certains qu’elle produit) sera de la sorte plus sûrement neutralisée.

On tombe à l’eau de trois façons, tout compte fait ; du bord ou bien d’une passerelle qui se rompt ou bien d’un bateau qui chavire. Rien n’est plus aisé que de produire artificiellement ces chutes. Imaginez une surface de bois blanc de 2 m. 50 de long sur 0 m. 80 de large, parfaitement lisse et savonnée d’ailleurs pour la rendre plus glissante. Elle bascule sur une tige de fer placée en dessus et presque au milieu. L’élève s’étend, le ventre sur la planche, les bras allongés au-dessus de la tête, les mains se joignant. A sa ceinture est attachée une corde que tient l’instructeur. Celui-ci saisit l’extrémité de la planche et la fait basculer prestement, de sorte que l’élève, par double action de la pesanteur et du bois glissant, soit précipité dans l’eau. On peut répéter l’expérience sur le dos. Les premières fois, la corde sera tendue rapidement de façon que le plongeur prenne confiance. Peu à peu, on le laissera remonter de lui-même en le soutenant à peine. On le fera émerger parmi des bouées dont il se saisira. Car pour tirer avantage d’une bouée, il convient d’avoir aussi appris à s’en servir.

C’est que, pour l’homme, rien de ce qui se passe dans l’eau n’est simple. La physique et ses lois habituelles s’y transforment, dirait-on. La mécanique diffère ; les résistances sont inattendues, les appréciations erronées… en somme, toute une éducation des sens à refaire.

Nous venons de décrire un appareil simpliste que chacun peut se procurer. Il n’est pas beaucoup plus ardu de confectionner une passerelle qui cédera en son milieu sous le poids du passant, ni de faire chavirer ou couler à point nommé une embarcation avec celui qui la monte. Avant d’oser aller chercher un objet en plongeant, quoi de plus naturel que de s’accoutumer à gagner le fond en descendant les marches d’un escalier ou en se laissant glisser le long d’une perche ?… Et puis encore, on s’exerce à se déshabiller dans l’eau, à tirer ou à pousser un fardeau.

Pour tout cela, ayez un « costume de bain ». Par là, nous entendons les vieux vêtements auxquels sera réservée cette utile et honorable fin de carrière. Et plus ils seront lourds, épais et malcommodes, plus la leçon portera ses fruits.

Certes, de tels procédés ne forment point un nageur, mais ils le préparent. Ils lui procurent, en attendant, cet esprit de débrouillage, ce sang-froid, cette accoutumance aux surprises d’un élément perfide que la brasse la plus esthétique ne saurait remplacer. On se persuade trop volontiers que des mouvements correctement exécutés répondent à toutes les éventualités du sauvetage dans l’eau. C’est une erreur grande. Encore une fois, il est excellent de s’y plaire quand on s’y est mis de son plein gré mais la première chose est d’en pouvoir sortir quand on s’y trouve malgré soi — et a fortiori d’y pouvoir porter aux autres en cas de péril un secours efficace.

Le sang-froid est d’autant plus nécessaire en manière de préambule à la natation que son absence se traduit volontiers par la précipitation du geste. Et c’est pour cette raison qu’il peut être bon de commencer par répéter à sec, sur le chevalet, les mouvements des bras et des jambes afin d’apprendre à y mettre la lenteur et l’allonge voulues. Ce serait même là une bonne pratique pour ceux qui s’adonnent à la gymnastique de chambre quotidienne : trente brasses sur une chaise, en respirant bien, ouvrent très congrument la séance, comme vous vous en rendrez compte dès demain matin, si cela vous plaît, lecteurs. Mais ne demandez pas à cette natation plus qu’elle ne peut donner et n’oubliez pas que c’est au fond de l’eau que gît le talisman du parfait débrouillard.