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Librairie Payot & Cie (p. 11-12).

LE LANCER

Lancer est un geste élégant, amusant, utile. C’est le propre de l’homme. Les animaux courent, sautent, se battent. Beaucoup nagent. Quelques-uns grimpent. Aucun ne pratique le lancer, sauf ce vilain cousin dont nous notons avec déplaisir les indiscrètes affirmations de parenté.

Le lancer jouissait, chez les Anciens, d’une faveur marquée. Si les Grecs avaient institué le lancement du disque, exercice ne comportant guère d’application précise, c’était évidemment à cause des attitudes éducatives qu’un tel exercice imposait au corps. De quelle manière lançaient-ils le disque exactement ? Comment s’y prenaient-ils avec le javelot ?… Malgré de très savantes déductions, nous sommes réduits à conjecturer un tantinet. Mais ils s’y adonnaient avec passion, voilà le fait. De nos jours, au contraire, les exercices de lancer tiennent un rang très secondaire. Les Anglais nous ont habitués à lancer le « poids », la grosse et pesante boule de métal. Les Américains n’ont pas réussi à populariser le lancement du « marteau », sorte de fronde barbare dont le jet tournoyant exige des capacités d’hercule.

Le lancer comporte toujours trois phases : la prise, la pose, la détente. La prise est un préambule fort important car, de la façon dont l’objet se trouve placé dans la main dépend le degré de la force de propulsion qui lui sera communiquée. Cette force elle-même est en rapport direct avec l’attitude du lanceur et la figure mécanique que dessine sa machine corporelle au moment où la détente va s’effectuer. L’effet produit devra bien plutôt son intensité à la perfection de la prise et de la pose qu’à la puissance de l’effort de déclanchement ; et l’on aperçoit tout de suite que ce sport exige une dose notable d’expérience personnelle. Sans doute le lanceur obéit à des règles générales dont l’application est nécessaire mais c’est ensuite à chacun à trouver lui-même sa formule exacte, celle qui, conforme à sa structure particulière et à ses moyens, lui assurera, avec l’aide d’un entraînement persévérant, le meilleur rendement. Voilà donc un exercice où l’on procède par tâtonnements et dans lequel l’observation, la connaissance de soi jouent un rôle très considérable. J’ajouterai que c’est un de ceux où le facteur psychologique est le moins agissant. Le sauteur redoute l’hésitation au départ, le grimpeur a pour ennemi le découragement en cours de route. Le lanceur, lui, n’est pas exposé à voir le sang-froid lui manquer. Il conserve toute sa présence d’esprit et ses nerfs regardent, indifférents, des gestes auxquels ils ne participent presque point.

Trois sortes de lancer sont à recommander aux éducateurs musculaires et doivent être inscrits à leur programme. D’abord, le lancement du poids exécuté successivement de la main gauche et de la main droite, puis des deux mains et, dans ce dernier cas, avec balancement préalable entre les jambes. Il convient d’employer l’engin en usage dans les sociétés de sports athlétiques mais en graduant, bien entendu, ses dimensions d’après l’âge et les forces du lanceur. En second lieu, le lancement de la balle. La grosseur qui convient est celle de la balle de tennis ; au grand maximum, la balle de cricket. Ce lancement-là doit s’opérer en visant. Il suffit de fixer au mur une cible blanche d’un mètre carré avec le centre marqué de façon bien visible. L’élève se placera à des distances de plus en plus grandes de cette cible et s’efforcera d’atteindre, avec la main gauche, puis avec la droite, le centre de la cible. En troisième lieu, le lancement de la corde ou lasso. Tous les mouvements précédemment décrits ont des applications utilitaires, mais surtout le maniement de la corde qui peut rendre de tels services dans le sauvetage aussi bien à terre que dans l’eau. Il est bon de rappeler ici que la meilleure corde à employer est celle mesurant 2 centimètres et demi à 2 centimètres trois quarts de circonférence et qu’il faut en prendre en mains un minimum de 9 à 10 mètres : la difficulté n’est pas moindre en en prenant une petite quantité, au contraire. Il existe mille façons d’opérer : envoyer le lasso de haut en bas, de bas en haut, horizontalement, obliquement, en visant un objet, etc…

Lancer avec les mains ne suffit pas ; il faut encore savoir lancer avec les pieds. Ici, l’utilitarisme est moins évident, j’en conviens ; mais il s’exerce quand même de façon indirecte. L’habileté corporelle qui résulte pour l’homme de la façon dont il s’équilibre à l’improviste et réalise sa stabilité dans les positions les plus instables est très accrue par la facilité à lancer avec le pied. L’instrument d’apprentissage est tout indiqué : c’est le ballon de football. Le frapper à terre ou en l’air, de côté en courant, s’efforcer de le faire passer entre les deux poteaux du but, d’abord de face, puis obliquement, voilà des exercices aussi utiles qu’amusants. Courir plus ou moins vite en gardant le ballon entre les jambes et en le conduisant par une série de petits coups de pied — le « dribbling », d’un mot anglais intraduisible — constitue de même une façon excellente de se rendre adroit : tout cet alphabet du football est d’une pratique facile autant qu’efficace.