Lazare (Auguste Barbier)/La Tamise

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La Tamise

LA TAMISE.

Ô toi qui marches en silence
Le long de ce rivage noir,
Et qui regardes l’onde immense,
Avec les yeux du désespoir,
Où vas-tu ? — Je vais sans folie
Me débarrasser de la vie,
Comme on fait d’un mauvais manteau,
D’un habit que l’onde traverse,
D’un vêtement que le froid perce,
Et qui ne tient plus sur la peau.

— À la mort ! Enfant d’Angleterre !
À la mort comme un indévot,
À la mort quand sur cette terre
La vie abonde à large flot ;
Quand le pavé comme une enclume
Jour et nuit étincelle, fume,
Et quand armé d’un fort poitrail,
Le chef encor droit sur le buste.
Tu peux fournir un bras robuste
Et des reins puissans au travail !

— Travaille ! est bien facile à dire,
Travaille ! est le cri des heureux,
Pour moi la vie est un martyre,
Un supplice trop douloureux.
Dans mon humble coin sans relâche.
Comme un autre j’ai fait ma tâche,

Et j’ai fabriqué, j’ai vendu,
J’ai brassé de la forte bière,
J’en ai lavé l’Europe entière,
Et le sort m’a toujours vaincu.

Ah ! si vous connaissiez cette île,
Vous sauriez quel est cet enfer,
Que la brique rouge et stérile
Est aussi dure que le fer.
Bien rarement la porte s’ouvre
À celui que le haillon couvre,
Et l’homme, sans gîte la nuit,
Ose en vain, surmontant sa honte,
Soulever les marteaux de fonte,
Il n’éveille rien que du bruit.

Tout est muet et sourd… que faire ?
Gueuser sur le bord du chemin ?
Mais l’on ne prête à la misère
L’oreille non plus que la main.
Ici, ce n’est qu’en assemblée,
Que dans une salle meublée,
Que le cœur fait la charité :
Il faut pour attendrir le riche,
Qu’une paroisse vous affiche
Au front le mot mendicité.

Avec cet écriteau superbe,
Alors on a, comme un mâtin,
On a de quoi ronger sur l’herbe
Les restes pourris du festin.
On vit tant bien que mal sans doute ;
Mais hélas ! hélas ! qu’il en coûte
De vivre à la condition
D’essuyer de sa tête immonde
Le pied boueux de tout le monde
Comme le plus bas échelon !


Horrible ! horrible ! ah ! si la terre
Manquant à chacun de vos pas,
Au ciel alors, pauvre insulaire,
Vous pouviez tendre les deux bras ;
Si le pur soleil avec force,
Comme un vieux chêne sans écorce,
Réchauffait vos membres raidis,
Et si le Dieu qui nous contemple,
Ouvrant les portes de son temple,
Donnait un refuge à ses fils ;

Peut-être… mais vers la lumière
Qui peut ici tourner les yeux ?
Pourquoi relever la paupière ?
Le plafond est si ténébreux.
Notre terre toujours exhale
Une vapeur noire, infernale,
Qui nous dérobe l’œil divin ;
Londres, toujours forge allumée,
Londres, toujours plein de fumée,
Nous fait au ciel un mur d’airain.

Puis pas une église entr’ouverte ;
Si quelqu’une l’est par hasard,
Une voûte creuse et déserte
Et de l’ombre de toute part.
Pas un christ et pas une image
Qui vous redresse le visage
Et vous aide à porter la croix ;
Pas de musique magnanime,
Pas un grain d’encens qui ranime :
Rien que des pierres et du bois.

Et dehors la rue est boueuse,
L’air épais, malsain, glacial,
Il pleut… Oh ! la vie est affreuse
À traîner dans ce lieu fatal.
L’ame qui veut briser sa chaîne,

L’âme souffrante a peu de peine
À forcer sa prison de chair,
Quand ce cachot, triste édifice,
Est sous un ciel rude, impropice,
Si tristement glacé par l’air.

Mais allons, la Tamise sombre
Est le linceul fait pour les corps
Que le malheur frappe sans nombre
Et qu’il entasse sur ses bords.
Allons, allons sans plus attendre,
Je vois déjà l’ombre s’étendre,
Le ciel se confondre avec l’eau,
Et la nuit par toute la terre
Sur les crimes de la misère
Prête à jeter son noir manteau.

Adieu ! je suis le pauvre diable,
Je suis le pâle matelot
Que par une nuit lamentable
L’aile des vents emporte au flot.
Sur l’onde il dresse en vain la tête,
Les hurlemens de la tempête
De sa voix couvrent les éclats ;
Il roule, il fend la vaste lame,
Il nage, il nage à perdre l’ame,
Le flot lui coupe et rompt les bras.

Point de bouée et point de câble,
Pas une clameur dans les ponts,
Et le navire impitoyable
Paisiblement poursuit ses bonds.
Il fuit sous la vague en poussière ;
Alors, l’enfant seul, en arrière,
Entre l’onde et le ciel en feu,
Perdu dans cette immense plaine,
Et si frêle atome qu’à peine
Il arrive au regard de Dieu ;


Il n’attend plus que pour le prendre
La mort s’élance des enfers,
Ou qu’il l’entende redescendre
Avec fracas du haut des airs.
À devancer l’instant suprême
Il se résigne de soi-même,
Et du front ouvrant l’océan,
Le pauvre mousse avec courage
Enfonce son pâle visage
Et sans un cri plonge au néant.