Lamarckiens et Darwiniens/Le problème de la formation des espèces


LAMARCKIENS


ET


DARWINIENS




PREMIÈRE PARTIE

le problème
de la formation des espèces
[1]

Avez-vous observé l’éclosion d’un poussin dans une couveuse artificielle ? Il n’est pas de spectacle plus curieux. Si vous aviez cassé l’œuf il y a trois semaines vous y auriez trouvé, comme dans tous les œufs, du blanc et du jaune, substances amorphes dans lesquelles vous n’auriez pu déceler la présence d’aucun organe, d’aucun caractère complexe de structure ; et voilà qu’aujourd’hui sort de la coque de cet œuf un jeune poussin alerte et éveillé, doué non seulement d’une anatomie étonnamment embrouillée, mais encore, ce qui est bien plus frappant, d’une coordination merveilleuse ! Tous ces membres formés de tant d’éléments divers, le jeune poussin s’en sert avec une admirable dextérité sans avoir pour cela besoin d’aucune éducation. Il se tient debout sur ses pattes grêles, station verticale qui exige le jeu simultané d’un très grand nombre de parties diverses de son corps ; il marche, il s’étire paresseusement comme s’il était fatigué de son long emprisonnement. On a disposé à l’avance, dans la couveuse artificielle, une pâtée appétissante et un abreuvoir pourvu d’eau ; le poussin mange et boit, choisit les parties les plus tentantes de sa pâtée, et va même jusqu’à dérober un grain de mil resté adhérent au bec d’un de ses compagnons ; il se promène, regarde autour de lui et s’occupe le plus naturellement du monde ; quand il est fatigué il va se coucher et dort.

Toutes ces opérations qui demandent le fonctionnement d’un mécanisme extrêmement compliqué, le poussin les exécute sans hésitation et sans effort, comme s’il savait faire tout cela depuis fort longtemps. Il est même si naturel dans tous ses mouvements que bien des personnes le regarderont sans songer à s’étonner de sa coordination merveilleuse. Et cependant, que de sujets d’admiration pour un observateur réfléchi !

Comment ! Voilà un œuf qui se composait il y a trois semaines d’une masse amorphe de blanc et de jaune et qui aujourd’hui, par le seul jeu des forces de la nature, laisse éclore un poussin doué d’une telle complexité d’organisation et habitué à s’en servir ! Que lui a-t-il fallu pour cela ? De l’air et une température constante, et c’est tout ce que lui a fourni la couveuse artificielle. Y a-t-il un phénomène naturel plus extraordinaire ?

Et cependant, cette métamorphose admirable, vous pouvez la reproduire aussi souvent que vous voudrez ; si vous choisissez bien les œufs de poule fécondés et pondus dans de bonnes conditions, vous serez assurés de n’avoir aucun échec ; chaque œuf vous donnera au bout de trois semaines un poussin bien constitué, vivant et ne demandant qu’à continuer à vivre. Donc, de même que pour une expérience physique ou chimique très simple et dont vous connaissez les conditions, vous pouvez prévoir, sans erreur possible, ce qui résultera du fait d’avoir placé un œuf de poule dans une couveuse artificielle. Vous pouvez donc affirmer que, dans les conditions de la couveuse (température, aération), l’œuf détermine le poussin, le poussin est déterminé dans l’œuf.

Si au lieu d’un œuf de poule vous aviez pris un œuf de cane, vous n’auriez pas constaté de grandes différences dans sa structure initiale et cependant, placé dans la couveuse, cet œuf eût donné un caneton et non un poussin. Le caneton diffère du poussin par un très grand nombre de caractères importants et l’on peut s’étonner que des êtres si peu semblables proviennent, dans des conditions identiques, de deux œufs si analogues ; mais le caneton est par lui-même aussi curieux que le poussin, il est aussi compliqué et aussi merveilleusement coordonné.

L’œuf de cane détermine le caneton comme l’œuf de poule détermine le poussin ; les différences qui séparent le caneton du poussin tiennent donc uniquement aux différences si peu apparentes qui existent entre l’œuf de cane et l’œuf de poule. Que de sujets d’étonnement dans l’étude de ces faits de connaissance courante ! Trois sciences sont nées du besoin de les expliquer.

D’abord, comment l’œuf, qui a une structure morphologique si simple, donne-t-il, sous la simple influence de l’aération à une température constante, un être aussi complexe anatomiquement que l’est le poussin ? L’embryologie suit pas à pas la complication progressive qui résulte de l’activité chimique des substances vivantes de l’œuf dans les conditions de la couveuse. Cette complication se résume en deux phénomènes élémentaires, plus faciles à étudier chez des êtres moins élevés en organisation, l’assimilation et la division cellulaire. Sans nous proposer de connaître (ce que la chimie nous apprendra sans doute un jour) la structure moléculaire qui explique ces deux phénomènes élémentaires, contentons-nous de les considérer comme des manifestations de propriétés caractéristiques des substances vivantes dans les conditions de la couveuse ; alors la complexité apparente de l’embryologie disparaît, puisque toutes les métamorphoses qu’elle étudie se ramènent à des phénomènes élémentaires simples. Seulement, la division cellulaire ou multiplication mettant sans cesse en scène un nombre croissant d’acteurs et, d’autre part, les conditions individuelles de l’activité de chacun d’eux étant la conséquence de celle de leurs prédécesseurs et de leurs contemporains, le phénomène d’ensemble qui résulte de phénomènes élémentaires simples acquiert rapidement un aspect infiniment embrouillé.

Il nous est donc à peu près impossible de suivre autrement que d’une manière toute grossière, la synthèse de ce qui se passe dans l’œuf pendant les trois semaines de l’incubation, mais il nous est également impossible de suivre, dans tous ses détails moléculaires, la genèse d’un tourbillon dans un fleuve ; notre esprit se contente de la connaissance des lois élémentaires par lesquelles nous sommes sûrs que peut s’expliquer séparément chacun des mille petits mouvements dont le tourbillon est la résultante ; faisons de même en embryologie et cela nous sera d’autant plus facile que, nous le verrons plus tard, le principe de la sélection naturelle est un précieux fil d’Ariane dans les dédales de la complication histologique progressive.

Voilà donc le poussin constitué ; son mécanisme est d’une complication merveilleuse, mais comment se fait-il que ce mécanisme fonctionne de lui-même si naturellement ? Comment se fait-il que, si un grain de mil frappe son regard ou son odorat, cela suffise à déterminer chez lui cette série admirable de mouvements coordonnés, et que, sans aucune impulsion extérieure autre que celle qui lui vient de ses organes des sens, il donne un coup de bec précisément sur le grain de mil qu’il a vu ou senti, le saisisse dans sa bouche, l’avale, le broie dans son gosier, le digère, etc. Comment se fait-il qu’il puisse prendre de l’eau dans son bec, lever le cou et faire descendre si élégamment le liquide dans son estomac ? La Physiologie étudie tout cela et arrive de plus en plus à tout expliquer par le simple jeu des forces naturelles.

Donc, étant donné un œuf de poule, l’embryologie nous apprend comment, dans une couveuse artificielle, cet œuf devient poussin en trois semaines ; le poussin éclos, la physiologie nous explique comment il se fait qu’il exécute de si admirables opérations. Tout cela est déterminé dans l’œuf, nous en sommes certains.

Mais alors, comment se peut-il qu’un tel œuf, qu’un corps si merveilleux existe, dans lequel soient déterminés à l’avance tant de phénomènes d’une complexité inouïe et d’une précision mathématique, à cette seule condition qu’on lui fournisse, pendant vingt et un jours, de l’oxygène et une température constante ?

C’est là la grande question à laquelle essaie de répondre la troisième science dont nous avons parlé tout a l’heure, la science de l’origine des espèces. Cette question est même la seule sur laquelle plane encore un peu de mystère, car malgré leur complexité, les phénomènes de l’embryologie et de la physiologie se ramènent aisément à des éléments simples et bien connus, dont la synthèse seule nous étonne.

L’existence actuelle de corps dans lesquels sont déterminées, à des conditions très simples, toutes les merveilles qui sont déterminées dans l’œuf de poule, peut-elle s’expliquer aussi par le seul jeu des forces naturelles ? Cela a semblé longtemps tellement inconcevable que l’hypothèse d’une création de chaque espèce avec tous ses caractères actuels a naturellement prévalu et est encore admise, indépendamment de toute question de dogme, par ceux qui redoutent un grand effort intellectuel et aiment mieux s’en tenir une explication simpliste même peu vraisemblable. Les découvertes de la paléontologie ont en effet montré que les espèces actuelles n’existaient pas aux périodes précédentes de l’histoire du monde, et qu’il faut admettre, de toute nécessité, une évolution des êtres. Quels ont été les facteurs naturels de cette évolution ? Comment cette évolution a-t-elle pu être progressive et déterminer l’existence d’animaux aussi compliqués que le poulet, le chien, le singe ? Cette dernière question surtout est intéressante car, si elle est résolue, elle permet de reculer singulièrement les limites du domaine de la science et de laisser une part bien moins considérable aux phénomènes mystérieux de création.

Chacun sait combien est peu admissible, dans l’état actuel des connaissances humaines, l’apparition spontanée, sous l’influence des simples forces naturelles, d’un être vivant aussi compliqué que les plus simples connus. L’adage : Omne vivum ex vivo, ne semble pas souffrir d’exceptions. Mais, si nous connaissions des facteurs naturels capables d’expliquer la complication progressive des organismes, nous pourrions concevoir que la création a été limitée à des êtres vivants infiniment simples d’où sont ensuite provenus tous les autres par évolution lente ; ces ancêtres initiaux pourraient même être tellement plus simples que les plus simples aujourd’hui connus, que leur apparition spontanée fût concevable, comme beaucoup le croient…

On voit donc tout l’intérêt que présente l’étude de l’évolution progressive, ou plutôt de la complication croissante des mécanismes animaux, car il faut se méfier du mot progrès. À quel point de vue peut-on dire en effet que le poulet est supérieur au corail ? Tous deux sont mortels et les squelettes qui restent d’eux présentent des qualités différentes ; ils sont adaptés l’un et l’autre à leur genre de vie, etc.

Eh bien, cette complication croissante des êtres, permettant de comprendre que, de monères initiales extrêmement simples, soient provenus aujourd’hui des corps doués de propriétés merveilleuses comme l’œuf de poulet, le génie de deux hommes en a fait connaître les facteurs naturels et en a ramené l’étude à celle de faits élémentaires d’une grande simplicité ; j’ai nommé Lamarck et Darwin.

Le second, venu plus tard, n’a pas rendu justice à son illustre devancier : « Les œuvres de Lamarck, dit-il quelque part, me paraissent extrêmement pauvres ; je n’en tire pas un fait, pas une idée. » Les disciples du grand naturaliste anglais, acceptant fidèlement la manière de voir de leur maître, ont également méconnu les mérites de Lamarck ; Huxley le considère comme un observateur consciencieux mais de médiocre valeur.

Cependant une pléiade de jeunes savants a récemment entrepris de mettre en relief les travaux de notre illustre évolutionniste ; les néo-Lamarckiens se sont levés contre les néo-Darwiniens, et de la lutte acharnée entre les deux écoles sont sortis beaucoup de résultats de grand intérêt. Je voudrais montrer dans cet ouvrage que cette lutte n’a pas de raison d’être, que les deux écoles sont souvent dans le vrai l’une et l’autre et que leur principal tort est d’être trop exclusives ; je voudrais montrer surtout que Darwin, en niant la valeur des principes de Lamarck, a méconnu l’importance des plus remarquables conclusions que l’on puisse tirer de sa propre loi de sélection naturelle. Il serait ridicule cependant, indépendamment de toute considération chronologique, de dire que l’œuvre de Lamarck est fille de celle de Darwin. Les deux grands naturalistes ont étudié la nature et ont directement tiré de leurs observations les principes qui rendent leurs deux noms immortels. Les principes de Lamarck ne se déduisent d’ailleurs de la loi de sélection naturelle, que si l’on applique cette loi à des cas dans lesquels Darwin ne l’avait jamais fait intervenir, savoir, à la lutte pour l’existence entre les tissus de l’organisme en voie de développement.

Je ne suivrai pas l’ordre chronologique dans l’étude de l’œuvre des deux apôtres de l’évolutionnisme ; comme toutes les lois vraiment générales de la biologie, celles qu’ils ont établies peuvent se déduire, par de simples raisonnements, de la connaissance des propriétés élémentaires des corps vivants ; je vais donc exposer d’abord, en quelques mots, ces propriétés élémentaires, desquelles, par une série de déductions logiques et sans aucune hypothèse, j’espère amener le lecteur à la notion des principes fondamentaux que Darwin et Lamarck ont directement tirés de l’observation des êtres supérieurs.

  1. Revue encyclopédique, avril 1899.